etait courageuse, subodorait Fal, mais erronee. Le Metamorphe avait deja rencontre Balveda et pouvait fort bien la reconnaitre, meme si, dans l’intervalle, elle avait modifie son apparence physique – assez peu d’ailleurs : elle n’avait pas eu le temps de se transformer radicalement. Au cas (tres probable, aux yeux de Fal) ou le Metamorphe l’identifierait, Balveda etait beaucoup moins susceptible de mener sa mission a terme qu’un quelconque novice, certes nerveux et inexperimente, mais qui, lui, passerait sans doute inapercu. Pardonnez-moi, madame, songea Fal en son for interieur. Si j’avais su…

Ce jour-la, du matin au soir elle s’etait appliquee a hair le Metamorphe ; elle avait cherche a se l’imaginer, essaye de le detester pour avoir assassine Balveda – selon toute probabilite ; mais outre qu’il etait difficile de se representer quelqu’un dont on ignorait totalement l’apparence (avait-il pris celle du commandant de bord, Kraiklyn ?), curieusement, cette haine refusait de se materialiser. Le Metamorphe ne lui paraissait pas reel.

Ce qu’on lui avait dit de Balveda lui plaisait : courageuse, audacieuse. Fal esperait contre toute attente que l’agent survivrait, qu’elle reussirait a s’en sortir d’une maniere ou d’une autre et qu’un jour, peut-etre, elles se rencontreraient. Peut-etre apres la guerre…

Mais cela non plus ne lui paraissait pas tres reel.

Elle n’arrivait pas a y croire ; elle ne pouvait l’imaginer comme elle reussissait, par exemple, a se representer Balveda localisant le Metamorphe. Cela, elle en avait eu la vision, et elle avait souhaite de toutes ses forces que l’evenement se produise… Dans son interpretation, c’etait naturellement Balveda qui gagnait, et non le Metamorphe. Mais rencontrer Balveda… Non, elle ne pouvait tout simplement pas l’imaginer. Et d’une certaine maniere, cela l’effrayait. On aurait dit qu’elle s’etait mise a croire si fort en sa faculte de prescience que sa propre impuissance a prevoir clairement tel ou tel evenement signifiait que celui-ci ne se produirait jamais. Quoi qu’il en fut, c’etait tres deprimant.

Balveda… Quelles etaient ses chances de survivre a la guerre ? Pas tres bonnes pour le moment, et Fal le savait tres bien ; mais en supposant que l’agent s’en sorte cette fois-ci encore, quelles etaient ses chances de se faire tuer par la suite ? Plus la guerre durerait et plus cette probabilite grandirait. Fal pressentait que la guerre ne durerait pas plusieurs annees, mais plusieurs decennies, et c’etait aussi l’opinion qui prevalait parmi les Mentaux, encore mieux renseignes qu’elle.

Plus ou moins quelques mois, bien sur. Fal fronca les sourcils et se mordit la levre. Elle ne les voyait pas recuperant le Mental ; dans sa vision, c’etait le Metamorphe qui gagnait la partie, et il ne lui etait pas venu d’autres idees sur ce sujet. Tout ce qu’elle avait pu trouver, c’etait un moyen eventuel – sans plus – de decourager Gobuchul ; cela ne suffirait sans doute pas a l’arreter tout a fait, mais cela lui rendrait peut-etre la tache plus difficile. Toutefois, elle n’etait guere optimiste, meme si le Commandement Militaire de Contact approuvait son plan avec tous ses dangers, ses ambiguites, et les depenses qu’il pouvait entrainer…

— Fal ? dit Jase.

Elle s’avisa qu’elle regardait l’ile sans la voir. Son verre tiedissait dans sa main, et Jase et le jeune homme fixaient leur attention sur elle.

— Quoi ? repondit-elle.

Elle but une gorgee.

— Je vous demandais ce que vous pensiez de la guerre, declara le garcon.

Il la contemplait les sourcils fronces, les yeux plisses. Ses traits se decoupaient nettement sous la dure clarte du soleil. Elle observa son visage large et franc et se demanda quel age il pouvait avoir. Etait-il plus vieux qu’elle ? Plus jeune ? Eprouvait-il la meme chose qu’elle : avait-il hate de murir pour qu’on le traite enfin en individu responsable ?

— Je ne comprends pas ce que vous voulez dire. Ce que je pense de quoi, au juste ?

— Eh bien, qui va gagner, a votre avis ?

Il avait l’air irrite. Manifestement, il avait tout de suite remarque qu’elle ne les ecoutait pas. Elle consulta Jase du regard, mais la vieille machine ne pipa mot ; et sans champ-aura, il etait impossible de dire ce qu’elle pensait, ce qu’elle eprouvait. De l’amusement, peut-etre ? Ou bien de l’inquietude ? Fal acheva sa boisson fraiche.

— Nous, evidemment, repondit-elle avec precipitation en regardant alternativement ses deux interlocuteurs.

Le jeune homme secoua la tete.

— Je n’en suis pas si sur, commenta-t-il en se frottant le menton. Je ne sais pas si nous en avons la volonte.

— La volonte ? s’etonna Fal.

— Mais oui. Le desir de nous battre. J’ai l’impression que les Idirans sont des combattants-nes. Ce qui n’est pas notre cas. Enfin, regardez-nous…

Il sourit, l’air de se considerer comme beaucoup plus age qu’elle et infiniment plus sage, puis tourna la tete et fit un geste paresseux en direction de l’ile et des bateaux echoues sur le sable.

A cinquante ou soixante metres de la, Fal crut voir un homme et une femme s’accoupler dans les hauts- fonds, au pied d’une falaise peu elevee ; ils s’enfoncaient legerement dans l’eau, remontaient a la surface, s’enfoncaient a nouveau et ainsi de suite. Les mains halees de la femme etaient nouees autour du cou de l’homme, dont la peau etait d’une teinte plus claire. Etait-ce la ce que ce garcon sous-entendait avec tant de reserve ?

Ah, cette fascination pour le sexe…

Certes, c’etait tres plaisant, mais pourquoi donc les gens prenaient-ils la chose tellement au serieux ? Parfois, elle se surprenait a envier sournoisement les Idirans ; eux au moins avaient depasse ca. A partir d’un certain moment, la question n’avait plus eu d’interet pour eux. Ils etaient hermaphrodites : chacune des deux moities du couple fecondait son partenaire, et chacune donnait le jour a des jumeaux. Apres la premiere grossesse, ou plus generalement la seconde – et apres le sevrage –, ils depassaient le stade de la reproduction, devenaient steriles et se faisaient guerriers. Certains disaient qu’alors leur intelligence croissait, d’autres affirmaient qu’ils subissaient seulement une alteration de la personnalite. De fait, ils devenaient plus ruses mais moins ouverts, plus logiques mais moins imaginatifs, plus cruels et moins sensibles. Ils grandissaient d’un bon metre et leur poids doublait ; leur enveloppe cornee s’epaississait et durcissait, leurs muscles augmentaient de volume et de densite, et leurs organes internes se transformaient pour s’adapter a ces mutations, qui rendaient les individus plus puissants. Simultanement, les organes de la reproduction regressaient jusqu’a disparaitre, et ils devenaient des etres asexues. Tout cela etait bien lineaire, bien symetrique et bien organise, a cote de l’approche individualiste en vigueur au sein de la Culture.

Oui, elle voyait bien pourquoi il trouvait les Idirans impressionnants, cet imbecile efflanque avec son sourire superieur qui cachait mal sa nervosite. Jeune tete sans cervelle.

— Nous sommes… (Fal etait suffisamment en colere contre lui pour buter quelque peu sur les mots.) Nous sommes tels qu’en nous-memes. Nous n’avons pas evolue… Bien sur, nous avons change, mais on ne peut pas parler d’evolution depuis l’epoque ou nous passions notre temps a nous tuer. Je veux dire, a nous entre-tuer. (Elle retint son souffle. Voila qu’elle s’en voulait a elle-meme, maintenant. Le garcon lui souriait d’un air condescendant. Elle se sentit rougir.) Nous ne sommes encore que des animaux, insista-t-elle. Par nature, nous sommes aussi des combattants, ni plus ni moins que les Idirans.

— Alors comment se fait-il que ce soient eux qui gagnent ? ironisa l’autre.

— Ils avaient une longueur d’avance. Nous ne nous sommes mis a preparer correctement la guerre qu’au tout dernier moment. Pour eux, la guerre est devenue a la longue un veritable mode de vie ; quant a nous, nous ne sommes pas vraiment doues pour ca, etant donne que ca ne nous est pas arrive depuis des generations. Mais ne vous en faites pas, ajouta-t-elle un ton plus bas en contemplant son verre vide, nous apprenons bien assez vite.

— Ma foi, vous verrez bien, repliqua le garcon en hochant la tete. Moi, je crois que nous abandonnerons le combat pour laisser les Idirans poursuivre leur expansion – ou quel que soit le nom qu’on veuille donner a leurs ambitions. Cette guerre a finalement ete assez excitante, et puis ca nous changeait un peu, mais elle dure maintenant depuis pres de quatre ans, et… (Il agita de nouveau la main.) Pour l’instant, nous n’avons meme pas gagne de terrain, ou si peu. (Il rit.) Tout ce qu’on fait, c’est se replier dare-dare !

Fal se leva brusquement et se detourna, au cas ou les larmes lui monteraient aux yeux.

— Oh merde, fit le jeune homme en se tournant vers Jase. J’ai du faire une gaffe… Avait-elle quelqu’un qui… Un ami, un membre de sa famille peut-etre ?

Вы читаете Une forme de guerre
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату