rentrent intacts au bercail ou, si le pire se produisait, pour qu’ils soient entierement detruits.

Ils ne rencontrerent aucun vaisseau ennemi. Ils longerent en un eclair la face interne de la Barriere de la Serenite, arriverent au bout et lacherent en deux courtes bordees toute la charge prescrite, puis virerent de bord et s’eloignerent a vitesse maximale, laissant derriere eux les etoiles de plus en plus espacees et la Falaise Scintillante pour s’enfoncer dans les cieux deserts du Golfe Morne.

Ils enregistrerent le depart de navires ennemis qui, stationnes pres du systeme du Monde de Schar, se lancaient a leur poursuite, mais ces derniers les avaient detectes trop tard ; ils n’eurent aucun mal a distancer le faisceau-sonde de leurs lasers de pistage. Leur mission accomplie, ils se dirigerent vers l’autre bout du Golfe. On n’avait pas dit aux Mentaux de bord (ni a l’equipage humain reduit, present plus par plaisir que par necessite) pourquoi ils devaient faire sauter dans le vide des bombes fort couteuses, expedier des decharges SOERC sur les drones-cibles de l’ennemi, lacher des nuages d’EAM ou de gaz ordinaire et laisser sur place toute une serie de petits vaisseaux-balises incapables de se propulser eux-memes, et qui n’etaient guere plus que des navettes non habitees, bourrees de materiel de transmission. Le but global de l’operation etait de produire un petit nombre de deflagrations spectaculaires, ainsi qu’un eparpillement de noyaux de radiations et de signaux emis sur un large spectre avant que les Idirans ne viennent nettoyer les debris, et faire sauter ou arraisonner les vaisseaux- balises.

On leur avait demande de risquer leur vie au cours d’une mission terroriste absurde apparemment destinee a convaincre la galerie qu’on s’etait battu dans un endroit desert, alors qu’il n’en etait rien. Et cette mission, ils s’en etaient acquittes.

Que mijotait donc la Culture ? Les Idirans semblaient adorer les missions suicides. On avait souvent l’impression que, pour eux, toute autre forme d’expedition prenait des allures d’insulte. Mais la Culture ? La Culture au sein de laquelle le mot « discipline » etait tabou, meme dans les forces armees, et dont les sujets voulaient toujours savoir pourquoi ceci et pourquoi cela ?

Dire qu’on en etait arrive la…

Les deux navires traversaient le Golfe a grande vitesse en echangeant des propos animes. A bord de chacun, des discussions echauffees opposaient les membres d’equipage.

Il fallut a la Turbulence Atmospherique Claire vingt et un jours pour franchir la distance qui separait Vavatch du Monde de Schar.

Wubslin les passa a reparer l’appareil de son mieux, mais ce dont il avait vraiment besoin, c’etait une bonne revision complete. S’il demeurait structurellement sain, si les installations subvenant aux besoins vitaux des passagers fonctionnaient a peu pres normalement, l’etat general de ses circuits s’etait degrade, encore qu’on ne constatat aucune panne catastrophique. Les unites-gauchissement marchaient de facon un peu moins reguliere qu’avant, les moteurs a fusion ne pouvaient plus fonctionner dans l’atmosphere – ils leur permettraient d’atterrir sur le Monde de Schar et d’en redecoller, mais il ne fallait pas compter sur eux pour se maintenir plus longtemps dans les airs –, et les capteurs avaient vu leur nombre et leur efficacite chuter a un niveau proche du minimum operationnel.

Malgre tout, songeait Horza, on s’en est tires a bon compte.

Une fois qu’il eut pris la TAC sous son controle, Horza put deconnecter les circuits d’identification de l’ordinateur de bord. Il ne fut pas non plus oblige de mentir a la Libre Compagnie : au fil des jours, il se metamorphosa afin de se rapprocher un tant soit peu de son apparence d’origine. Il le fit pour Yalson, et pour les autres aussi. En realite, il adopta un compromis entre Kraiklyn et l’aspect qu’il presentait avant que la TAC n’atteigne Vavatch, dans une proportion deux tiers/un tiers. Quant au troisieme tiers, s’il le laissa evoluer et s’epanouir sur son visage, ce n’etait pas pour les passagers mais pour une Metamorphe appelee Kierachell, dont il esperait qu’elle le reconnaitrait lorsqu’ils se retrouveraient, une fois sur le Monde de Schar.

— Pourquoi as-tu cru qu’on t’en voudrait ? lui demanda un jour Yalson dans le hangar de la TAC.

Ils avaient installe un ecran-cible a un bout de la salle et entrepris de tester leurs lasers. Le projecteur integre a l’ecran leur fournissait des images sur lesquelles ils devaient tirer. Horza regarda la jeune femme.

— C’etait votre chef.

Yalson rit.

— C’etait le patron ; combien de patrons peuvent se dire aimes de leur personnel ? Nous formons une entreprise, Horza, et meme pas une entreprise qui marche, en plus ! Kraiklyn a reussi a nous obliger a tous prendre notre retraite prematurement. Le seul a qui il fallait mentir, c’etait le vaisseau, merde !

— Je sais, repondit Horza en visant une silhouette humaine qui filait a toute allure sur l’ecran.

Le point d’impact du laser demeura invisible, mais l’ecran sut le detecter et s’illumina sur-le-champ. Touchee a la jambe, la silhouette trebucha sans tomber : demi-marque.

— C’est vrai, reprit Horza, il fallait que je leurre le vaisseau. Mais je ne voulais pas courir le risque que l’un d’entre vous declare tout a coup sa loyaute envers Kraiklyn.

Le tour de Yalson etait venu, mais c’etait Horza qu’elle regardait, et non l’ecran.

Les codes d’acces personnalises du vaisseau avaient ete contournes, et pour s’en adjuger le controle, on n’avait desormais plus besoin que du code numerique (que seul Horza possedait) ainsi que de la petite bague qu’il portait, celle qui avait appartenu a Kraiklyn. Il leur avait fait une promesse : en arrivant sur le Monde de Schar, et s’il n’y avait pas d’autre moyen de quitter la planete, il imposerait a l’ordinateur de bord d’outrepasser ses propres restrictions d’acces au bout d’un certain delai, pour que la Libre Compagnie ne se retrouve pas coincee s’il ne ressortait pas des tunnels du Complexe.

— Tu nous l’aurais dit, hein, Horza ? Je veux dire : tu aurais bien fini par nous dire la verite, non ?

Horza comprit ce qu’elle sous-entendait : « Est-ce que tu me l’aurais dit a moi ? » Il posa son arme et la regarda droit dans les yeux.

— Pas avant d’etre sur, dit-il. Sur du vaisseau et sur de ses passagers.

C’etait une reponse honnete, mais etait-ce la meilleure ? Il voulait garder Yalson ; ce n’etait pas seulement sa chaleur qu’il voulait, sa chaleur dans la nuit rouge du vaisseau, mais aussi sa confiance, son affection. Or, elle restait distante.

Balveda etait toujours en vie, ce qui ne serait peut-etre pas arrive si Horza n’avait cherche a conserver la consideration de Yalson. Il en avait parfaitement conscience, et cette idee ne manquait pas de l’emplir d’amertume. Il se trouvait cruel, minable. Mais il aurait tout de meme prefere en etre sur plutot que se retrouver constamment confronte a cette maudite incertitude. Il n’aurait su dire si la logique depassionnee du jeu auquel ils jouaient voulait que la femme de la Culture perisse ou bien qu’elle reste en vie, ni meme si – etant donne que la premiere solution semblait confortablement evidente – il aurait ete capable de la tuer de sang-froid. Il y avait longuement reflechi, mais ne savait toujours pas repondre. Il esperait seulement que les deux femmes ignoraient l’une comme l’autre tout ce qui avait pu lui traverser l’esprit a ce sujet.

Kierachell constituait pour lui un autre sujet d’inquietude. Il etait absurde de se preoccuper de questions aussi personnelles en un moment pareil, il le savait, mais il ne pouvait s’empecher de penser a son amie Metamorphe ; plus ils approchaient du Monde de Schar, plus elle lui revenait en tete, et plus ses souvenirs s’avivaient. Il s’efforca de ne pas s’en faire un tableau trop idealise, de se rememorer l’ennui qui regnait dans cet avant-poste Metamorphe isole et l’impatience qui s’etait peu a peu emparee de lui, malgre la compagnie de Kierachell ; mais il revait quand meme de son sourire nonchalant et se rappelait sa voix grave nimbee d’une grace fluide avec une trace de ce dechirement que ressentent les jeunes gens qui tombent amoureux pour la premiere fois. De temps a autre, il craignait que Yalson ne se doute de quelque chose et, dans ces moments-la, il sentait une partie de lui-meme se recroqueviller sous le coup de la honte.

Yalson haussa les epaules, cala son arme contre son epaule et tira sur l’ombre quadrupede qui se profilait sur l’ecran. Celle-ci s’immobilisa brusquement puis s’affala et parut se dissoudre dans la bande de terrain ombrage qui formait le bas de l’ecran.

Horza organisait des tables rondes.

Cela lui donnait l’impression d’etre un conferencier en tournee dans les universites, mais il n’y avait pas d’autre facon de voir les choses. Il se sentait oblige d’exposer ses motivations aux autres, les raisons pour lesquelles les Metamorphes se rangeaient du cote des Idirans, ce qui le poussait, lui, a croire en leur combat. Il appelait ces reunions « briefings » ; officiellement, elles avaient pour objet le Monde de Schar, son Complexe de Commandement, son histoire, sa geographie et ainsi de suite, mais toujours il en revenait – deliberement – a la

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