cette delation violente et brutale ebranlant ses nerfs, l’emotion poignante de la confession de sa mere le laissa sans energie pour se revolter. Le choc recu par sa sensibilite avait ete assez fort pour emporter, dans un irresistible attendrissement, tous les prejuges et toutes les saintes susceptibilites de la morale naturelle. D’ailleurs, il n’etait pas un homme de resistance. Il n’aimait lutter contre personne et encore moins contre lui-meme; il se resigna donc, et, par un penchant instinctif, par un amour inne du repos, de la vie douce et tranquille, il s’inquieta aussitot des perturbations qui allaient surgir autour de lui et l’atteindre du meme coup. Il les pressentait inevitables, et, pour les ecarter, il se decida a des efforts surhumains d’energie et d’activite. Il fallait que tout de suite, des le lendemain, la difficulte fut tranchee, car il avait aussi par instants ce besoin imperieux des solutions immediates qui constitue toute la force des faibles, incapables de vouloir longtemps. Son esprit d’avocat, habitue d’ailleurs a demeler et a etudier les situations compliquees, les questions d’ordre intime, dans les familles troublees, decouvrit immediatement toutes les consequences prochaines de l’etat d’ame de son frere. Malgre lui il en envisageait les suites a un point de vue presque professionnel, comme s’il eut regle les relations futures de clients apres une catastrophe d’ordre moral. Certes un contact continuel avec Pierre lui devenait impossible. Il l’eviterait facilement en restant chez lui, mais il etait encore inadmissible que leur mere continuat a demeurer sous le meme toit que son fils aine.

Et longtemps il medita, immobile sur les coussins, imaginant et rejetant des combinaisons sans trouver rien qui put le satisfaire.

Mais une idee soudain l’assaillit: – Cette fortune qu’il avait recue, un honnete homme la garderait-il?

Il se repondit: «Non», d’abord, et se decida a la donner aux pauvres. C’etait dur, tant pis. Il vendrait son mobilier et travaillerait comme un autre, comme travaillent tous ceux qui debutent. Cette resolution virile et douloureuse fouettant son courage, il se leva et vint poser son front contre les vitres. Il avait ete pauvre, il redeviendrait pauvre. Il n’en mourrait pas, apres tout. Ses yeux regardaient le bec de gaz qui brulait en face de lui de l’autre cote de la rue. Or, comme une femme attardee passait sur le trottoir, il songea brusquement a Mme Rosemilly, et il recut au c?ur la secousse des emotions profondes nees en nous d’une pensee cruelle. Toutes les consequences desesperantes de sa decision lui apparurent en meme temps. Il devrait renoncer a epouser cette femme, renoncer au bonheur, renoncer a tout. Pouvait-il agir ainsi, maintenant qu’il s’etait engage vis-a-vis d’elle? Elle l’avait accepte le sachant riche. Pauvre, elle l’accepterait encore; mais avait-il le droit de lui demander, de lui imposer ce sacrifice? Ne valait-il pas mieux garder cet argent comme un depot qu’il restituerait plus tard aux indigents?

Et dans son ame ou l’egoisme prenait des masques honnetes, tous les interets diffuses luttaient et se combattaient. Les scrupules premiers cedaient la place aux raisonnements ingenieux, puis reparaissaient, puis s’effacaient de nouveau.

Il revint s’asseoir, cherchant un motif decisif, un pretexte tout-puissant pour fixer ses hesitations et convaincre sa droiture native. Vingt fois deja il s’etait pose cette question: «Puisque je suis le fils de cet homme, que je le sais et que je l’accepte, n’est-il pas naturel que j’accepte aussi son heritage?» Mais cet argument ne pouvait empecher le «non» murmure par la conscience intime.

Soudain il songea: «Puisque je ne suis pas le fils de celui que j’avais cru etre mon pere, je ne puis plus rien accepter de lui, ni de son vivant, ni apres sa mort. Ce ne serait ni digne ni equitable. Ce serait voler mon frere.» Cette nouvelle maniere de voir l’ayant soulage, ayant apaise sa conscience, il retourna vers la fenetre.

«Oui, se disait-il, il faut que je renonce a l’heritage de ma famille, que je le laisse a Pierre tout entier, puisque je ne suis pas l’enfant de son pere. Cela est juste. Alors n’est-il pas juste aussi que je garde l’argent de mon pere a moi?» Ayant reconnu qu’il ne pouvait profiter de la fortune de Roland, s’etant decide a l’abandonner integralement, il consentit donc et se resigna a garder celle de Marechal, car en repoussant l’une et l’autre, il se trouverait reduit a la pure mendicite.

Cette affaire delicate une fois reglee, il revint a la question de la presence de Pierre dans la famille. Comment l’ecarter?

Il desesperait de decouvrir une solution pratique, quand le sifflet d’un vapeur entrant au port sembla lui jeter une reponse en lui suggerant une idee.

Alors il s’etendit tout habille sur son lit et revassa jusqu’au jour.

Vers neuf heures il sortit pour s’assurer si l’execution de son projet etait possible. Puis, apres quelques demarches et quelques visites, il se rendit a la maison de ses parents. Sa mere l’attendait enfermee dans sa chambre.

«Si tu n’etais pas venu, dit-elle, je n’aurais jamais ose descendre.» On entendit aussitot Roland qui criait dans l’escalier:

«On ne mange donc point aujourd’hui, nom d’un chien!» On ne repondit pas, et il hurla:

«Josephine, nom de Dieu! qu’est-ce que vous faites?»

La voix de la bonne sortit des profondeurs du sous-sol:

«V’la, M’sieu, que qui faut?

– Ou est Madame?

– Madame est en haut avec m’sieu Jean.» Alors il vocifera en levant la tete vers l’etage superieur:

«Louise?» Mme Roland entrouvrit la porte et repondit:

«Quoi? mon ami.

– On ne mange donc pas, nom d’un chien!

– Voila, mon ami, nous venons.» Et elle descendit, suivie de Jean.

Roland s’ecria en apercevant le jeune homme:

«Tiens, te voila, toi! Tu t’embetes deja dans ton logis?

– Non, pere, mais j’avais a causer avec maman ce matin.» Jean s’avanca, la main ouverte, et quand il sentit se refermer sur ses doigts l’etreinte paternelle du vieillard, une emotion bizarre et imprevue le crispa, l’emotion des separations et des adieux sans espoir de retour.

Mme Roland demanda:

«Pierre n’est pas arrive?» Son mari haussa les epaules:

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