frenesie de desespoir, avec des sanglots dans la gorge, des retours de haine contre lui-meme, il parlait comme s’il eut confesse sa misere et la misere des siens, comme s’il eut jete sa peine a l’air invisible et sourd ou s’envolaient ses paroles.

Jean eperdu, et presque convaincu soudain par l’energie aveugle de son frere, s’etait adosse contre la porte derriere laquelle il devinait que leur mere les avait entendus.

Elle ne pouvait point sortir; il fallait passer par le salon.

Elle n’etait point revenue; donc elle n’avait pas ose.

Pierre tout a coup, frappant du pied, cria:

«Tiens, je suis un cochon d’avoir dit ca!» Et il s’enfuit, nu-tete, dans l’escalier.

Le bruit de la grande porte de la rue, retombant avec fracas, reveilla Jean de la torpeur profonde ou il etait tombe. Quelques secondes s’etaient ecoulees, plus longues que des heures, et son ame s’etait engourdie dans un hebetement d’idiot. Il sentait bien qu’il lui faudrait penser tout a l’heure, et agir, mais il attendait, ne voulant meme plus comprendre, savoir, se rappeler, par peur, par faiblesse, par lachete. Il etait de la race des temporiseurs qui remettent toujours au lendemain; et quand il lui fallait, sur-le-champ, prendre une resolution, il cherchait encore, par instinct, a gagner quelques moments…

Mais le silence profond qui l’entourait maintenant, apres les vociferations de Pierre, ce silence subit des murs, des meubles, avec cette lumiere vive des six bougies et des deux lampes, l’effraya si fort tout a coup qu’il eut envie de se sauver aussi.

Alors il secoua sa pensee, il secoua son c?ur, et il essaya de reflechir.

Jamais il n’avait rencontre une difficulte dans sa vie. Il est des hommes qui se laissent aller comme l’eau qui coule. Il avait fait ses classes avec soin, pour n’etre pas puni, et termine ses etudes de droit avec regularite parce que son existence etait calme. Toutes les choses du monde lui paraissaient naturelles sans eveiller autrement son attention. Il aimait l’ordre, la sagesse, le repos par temperament, n’ayant point de replis dans l’esprit; et il demeurait, devant cette catastrophe, comme un homme qui tombe a l’eau sans avoir jamais nage.

Il essaya de douter d’abord. Son frere avait menti par haine et par jalousie?

Et pourtant, comment aurait-il ete assez miserable pour dire de leur mere une chose pareille s’il n’avait pas ete lui meme egare par le desespoir? Et puis Jean gardait dans l’oreille, dans le regard, dans les nerfs, jusque dans le fond de la chair, certaines paroles, certains cris de souffrance, des intonations et des gestes de Pierre, si douloureux qu’ils etaient irresistibles, aussi irrecusables que la certitude.

Il demeurait trop ecrase pour faire un mouvement ou pour avoir une volonte. Sa detresse devenait intolerable; et il sentait que, derriere la porte, sa mere etait la qui avait tout entendu et qui attendait.

Que faisait-elle? Pas un mouvement, pas un frisson, pas un souffle, pas un soupir ne revelait la presence d’un etre derriere cette planche. Se serait-elle sauvee? Mais par ou? Si elle s’etait sauvee… elle avait donc saute par la fenetre dans la rue!

Un sursaut de frayeur le souleva, si prompt et si dominateur qu’il enfonca plutot qu’il n’ouvrit la porte et se jeta dans sa chambre.

Elle semblait vide. Une seule bougie l’eclairait, posee sur la commode.

Jean s’elanca vers la fenetre, elle etait fermee, avec les volets clos. Il se retourna, fouillant les coins noirs de son regard anxieux, et il s’apercut que les rideaux du lit avaient ete tires.

Il y courut et les ouvrit. Sa mere etait etendue sur sa couche, la figure enfouie dans l’oreiller, qu’elle avait ramene de ses deux mains crispees sur sa tete, pour ne plus entendre.

Il la crut d’abord etouffee. Puis l’ayant saisie par les epaules, il la retourna sans qu’elle lachat l’oreiller qui lui cachait le visage et qu’elle mourrait pour ne pas crier.

Mais le contact de ce corps raidi, de ces bras crispes, lui communiqua la secousse de son indicible torture. L’energie et la force dont elle retenait avec ses doigts et avec ses dents la toile gonflee de plumes sur sa bouche, sur ses yeux et sur ses oreilles pour qu’il ne la vit point et ne lui parlat pas, lui firent deviner, par la commotion qu’il recut, jusqu’a quel point on peut souffrir. Et son c?ur, son simple c?ur, fut dechire de pitie. Il n’etait pas un juge, lui, meme un juge misericordieux, il etait un homme plein de faiblesse et un fils plein de tendresse. Il ne se rappela rien de ce que l’autre lui avait dit, il ne raisonna pas et ne discuta point, il toucha seulement de ses deux mains le corps inerte de sa mere, et ne pouvant arracher l’oreiller de sa figure, il cria, en baisant sa robe:

«Maman, maman, ma pauvre maman, regarde-moi!» Elle aurait semble morte si tous ses membres n’eussent ete parcourus d’un fremissement presque insensible, d’une vibration de corde tendue. Il repetait:

«Maman, maman, ecoute-moi. Ca n’est pas vrai. Je sais bien que ca n’est pas vrai.» Elle eut un spasme, une suffocation, puis tout a coup elle sanglota dans l’oreiller. Alors tous ses nerfs se detendirent, ses muscles raidis s’amollirent, ses doigts s’entrouvrant lacherent la toile; et il lui decouvrit la face.

Elle etait toute pale, toute blanche, et de ses paupieres fermees on voyait couler des gouttes d’eau. L’ayant enlacee par le cou, il lui baisa les yeux, lentement, par grands baisers desoles qui se mouillaient a ses larmes, et il disait toujours:

«Maman, ma chere maman, je sais bien que ca n’est pas vrai. Ne pleure pas, je le sais! Ca n’est pas vrai!» Elle se souleva, s’assit, le regarda, et avec un de ces efforts de courage qu’il faut, en certains cas, pour se tuer, elle lui dit:

«Non, c’est vrai, mon enfant.» Et ils resterent sans paroles, l’un devant l’autre. Pendant quelques instants encore elle suffoqua, tendant la gorge, en renversant la tete pour respirer, puis elle se vainquit de nouveau, et reprit:

«C’est vrai, mon enfant. Pourquoi mentir? C’est vrai. Tu ne me croirais pas, si je mentais.» Elle avait l’air d’une folle. Saisi de terreur, il tomba a genoux pres du lit en murmurant:

«Tais-toi, maman, tais-toi.» Elle s’etait levee, avec une resolution et une energie effrayantes:

«Mais je n’ai plus rien a te dire, mon enfant, adieu.» Et elle marcha vers la porte.

Il la saisit a pleins bras, criant:

«Qu’est-ce que tu fais, maman, ou vas-tu?

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