«Je crois que tu me donnes des ordres. Deviens-tu fou, par hasard?» Jean aussitot s’etait dresse:
«Je ne deviens pas fou, mais j’en ai assez de tes manieres envers moi.» Pierre ricana:
«Envers toi? Est-ce que tu fais partie de Mme Rosemilly?
– Sache que Mme Rosemilly va devenir ma femme.» L’autre rit plus fort:
«Ah! ah! tres bien. Je comprends maintenant pourquoi je ne devrai plus l’appeler «la veuve». Mais tu as pris une drole de maniere pour m’annoncer ton mariage.
– Je te defends de plaisanter… tu entends… je te le defends.» Jean s’etait approche, pale, la voix tremblante, exaspere de cette ironie poursuivant la femme qu’il aimait et qu’il avait choisie.
Mais Pierre soudain devint aussi furieux. Tout ce qui s’amassait en lui de coleres impuissantes, de rancunes ecrasees, de revoltes domptees depuis quelque temps et de desespoir silencieux, lui montant a la tete, l’etourdit comme un coup de sang.
«Tu oses?… Tu oses?… Et moi je t’ordonne de te taire, tu entends, je te l’ordonne!» Jean, surpris de cette violence, se tut quelques secondes, cherchant, dans ce trouble d’esprit ou nous jette la fureur, la chose, la phrase, le mot qui pourrait blesser son frere jusqu’au c?ur.
Il reprit, en s’efforcant de se maitriser pour bien frapper, de ralentir sa parole pour la rendre plus aigue:
«Voila longtemps que je te sais jaloux de moi, depuis le jour ou tu as commence a dire «la veuve» parce que tu as compris que cela me faisait mal.» Pierre poussa un de ces rires stridents et meprisants qui lui etaient familiers:
«Ah! ah! mon Dieu! Jaloux de toi!… moi?… moi?…
moi?… et de quoi?… de quoi, mon Dieu? de ta figure ou de ton esprit?…» Mais Jean sentit bien qu’il avait touche la plaie de cette ame:
«Oui, tu es jaloux de moi, et jaloux depuis l’enfance; et tu es devenu furieux quand tu as vu que cette femme me preferait et qu’elle ne voulait pas de toi.» Pierre begayait, exaspere de cette supposition:
«Moi… moi… jaloux de toi? a cause de cette cruche, de cette dinde, de cette oie grasse?…» Jean qui voyait porter ses coups reprit:
«Et le jour ou tu as essaye de ramer plus fort que moi, dans la Perle? Et tout ce pue tu dis devant elle pour te faire valoir?
Mais tu creves de jalousie! Et quand cette fortune m’est arrivee, tu es devenu enrage, et tu m’as deteste, et tu l’as montre de toutes les manieres, et tu as fait souffrir tout le monde, et tu n’es pas une heure sans cracher la bile qui t’etouffe.» Pierre ferma ses poings de fureur avec une envie irresistible de sauter sur son frere et de le prendre a la gorge:
«Ah! tais-toi, cette fois, ne parle point de cette fortune!» Jean se recria:
«Mais la jalousie te suinte de la peau. Tu ne dis pas un mot a mon pere, a ma mere ou a moi, ou elle n’eclate. Tu feins de me mepriser parce que tu es jaloux! tu cherches querelle a tout le monde parce que tu es jaloux. Et maintenant que je suis riche, tu ne te contiens plus, tu es devenu venimeux, tu tortures notre mere comme si c’etait sa faute!…» Pierre avait recule jusqu’a la cheminee, la bouche entrouverte, l’?il dilate, en proie a une de ces folies de rage qui font commettre des crimes.
Il repeta d’une voix plus basse, mais haletante:
«Tais-toi, tais-toi donc!
– Non. Voila longtemps que je voulais te dire ma pensee entiere; tu m’en donnes l’occasion, tant pis pour toi. J’aime une femme! Tu le sais et tu la railles devant moi, tu me pousses a bout; tant pis pour toi. Mais je casserai tes dents de vipere, moi! Je te forcerai a me respecter.
– Te respecter, toi?.
– Oui, moi!
– Te respecter… toi… qui nous as tous deshonores, par ta cupidite?
– Tu dis? Repete… repete?…
– Je dis qu’on n’accepte pas la fortune d’un homme quand on passe jour le fils d’un autre.» Jean demeurait immobile, ne comprenant pas, effare devant l’insinuation qu’il pressentait:
«Comment? Tu dis… repete encore?
– Je dis ce que tout le monde chuchote, ce que tout le monde colporte, que tu es le fils de l’homme qui t’a laisse sa fortune. Eh bien! un garcon propre n’accepte pas l’argent qui deshonore sa mere.
– Pierre… Pierre… Pierre… y songes-tu?… Toi… c’est toi… toi… qui prononces cette infamie?
– Oui… moi… c’est moi. Tu ne vois donc point que j’en creve de chagrin depuis un mois, que je passe mes nuits sans dormir et mes jours a me cacher comme une bete, que je ne sais plus ce que je dis ni ce que je fais, ni ce que je deviendrai tant je souffre, tant je suis affole de honte et de douleur, car j’ai devine d’abord et je sais maintenant.
– Pierre… Tais-toi… Maman est dans la chambre a cote!
Songe qu’elle peut nous entendre… qu’elle nous entend.» Mais il fallait qu’il vidat son c?ur! et il dit tout, ses soupcons, ses raisonnements, ses luttes, sa certitude, et l’histoire du portrait encore une fois disparu.
Il parlait par phrases courtes, hachees, presque sans suite, des phrases d’hallucine.
Il semblait maintenant avoir oublie Jean et sa mere dans la piece voisine. Il parlait comme si personne ne l’ecoutait, parce qu’il devait parler, parce qu’il avait trop souffert, trop comprime et referme sa plaie. Elle avait grossi comme une tumeur, et cette tumeur venait de crever, eclaboussant tout le monde.
Il s’etait mis a marcher comme il faisait presque toujours; et les yeux fixes devant lui, gesticulant, dans une