quitta la rampe de sortie pour les propulser dans une allee, entre deux rangees de vehicules plus imposants gares sous les diagonales vert pale de rampes lumineuses.
— Des deltaplanes, dit Molly. Deja vu ce genre d’engin, sur le toit de l’Envoy ?
— Non, dit Angie.
— Si la securite de Senso/Rezo en possede, ils risquent d’etre deja la-haut…
Elle vira derriere un gros aeroglisseur long et trapu, un appareil blanc avec un nom en lettres bleues carrees barrant les portes arriere.
— Qu’est-ce qu’il y a d’ecrit ? demanda Mona qui se sentit aussitot rougir.
— « Cathode Cathay », dit Angie.
Mona avait l’impression d’avoir deja entendu ce nom-la.
Molly etait deja descendue pour ouvrir les grandes portes. Et descendre les rampes de chargement en plastique jaune.
Puis elle remonta. Recula, repassa la marche avant ; elles grimperent directement a l’interieur de l’aeroglisseur. Alors seulement elle retira la capuche orange en secouant la tete pour liberer ses cheveux.
— Mona, peux-tu descendre pour retracter ces rampes ? Elles ne sont pas lourdes. (Ca ressemblait plus a un ordre qu’a une question.)
Elles ne l’etaient pas, effectivement. Elle se hissa dans la soute derriere la voiture puis aida Molly a refermer les portes.
Elle sentait la presence d’Angie, toute proche, dans le noir.
C’etait vraiment Angie.
— Passez devant. Attachez vos ceintures, et tenez-vous bien.
Angie. Elle etait assise juste a cote d’Angie.
Il y eut un bruit d’aspiration quand Molly gonfla les jupes du glisseur ; puis elles se mirent a devaler la longue rampe en spirale.
— Ton ami, reprit Molly, est reveille a cette heure-ci, mais il ne peut pas encore vraiment bouger. Encore un quart d’heure.
Elle quitta de nouveau la rampe et cette fois Mona avait perdu le compte des etages. L’aeroglisseur etait bourre de voitures luxueuses, de petit modele. Il emprunta l’allee centrale en vrombissant, prit a gauche.
— Vous aurez de la veine s’il ne nous attend pas a l’exterieur, dit Angie.
Molly les arreta dix metres avant une enorme porte metallique zebree de diagonales jaunes et noires.
— Non, dit Molly en sortant de la boite a gants un petit boitier bleu, c’est lui qui aura de la veine s’il ne nous attend pas dehors.
La porte sauta de son cadre dans un eclair orange, avec un bruit que Mona ressentit comme un veritable coup de poing. Le panneau s’ecrasa sur la chaussee mouillee dans un nuage de fumee et deja leur engin passait dessus, virait, accelerait.
— Horriblement vulgaire, n’est-ce pas ? dit Angie et elle rit meme.
— Je sais, repondit Molly, absorbee par le pilotage. Parfois, il n’y a pas d’autre solution. Mona, parle-lui un peu de Prior. De Prior et de ton petit copain. Ce que tu m’as raconte.
Jamais de sa vie Mona ne s’etait sentie intimidee a ce point.
— Je vous en prie, dit Angie. Racontez-moi, Mona.
Aussi simple que ca. Son nom. Angie Mitchell avait reellement prononce son nom, a elle. Ici meme.
Elle allait tomber dans les pommes.
34. MARGATE ROAD
— Tu as l’air perdue, dit le marchand de nouilles, en japonais.
Kumiko supposa qu’il etait coreen. Son pere avait des associes coreens ; ils travaillaient dans le batiment, avait dit sa mere. Ils avaient, comme cet homme, tendance a l’embonpoint, et paraissaient presque aussi imposants que Petale, avec un visage large, serieux.
— T’as l’air d’avoir tres froid.
— Je cherche quelqu’un, dit-elle. Il habite dans Margate Road.
— Et c’est ou, ca ?
— Je ne sais pas.
— Entre, dit le marchand de nouilles en lui faisant signe de contourner le comptoir.
Son echoppe etait construite en plaques de plastique arme rose. Elle se glissa entre le stand de nouilles et un autre qui vantait un truc baptise
Elle se pencha pour passer sous une feuille de plastique couverte de buee. Le stand du marchand de nouilles etait fort encombre : bouteilles bleues de butane, trois plaques de bruleurs avec leurs grands saladiers, sachets de cellophane remplis de nouilles, piles de bols en plastique et, au milieu, la masse mouvante du Coreen s’affairant a ses fourneaux.
— Assieds-toi, lui dit-il.
Elle s’installa sur une caisse de MSG en plastique jaune, la tete sous le niveau du comptoir.
— Tu es japonaise ?
— Oui.
— De Tokyo ?
Elle hesita.
— Ta facon de t’habiller, dit-il. Pourquoi portes-tu des chaussons de
— J’ai perdu mes bottes.
Il lui passa un bol et des baguettes en plastique ; de gros tortillons de nouilles nageaient dans un bouillon jaune et clair. Elle mangea avidement, puis but toute la soupe. Elle le regarda servir une cliente, une Africaine, qui emporta les nouilles dans un recipient muni d’un couvercle.
— Margate, dit le marchand de nouilles, apres le depart de la femme. (Il sortit de sous le comptoir une grosse brochure graisseuse qu’il entreprit de feuilleter.) La, dit-il en pointant le doigt sur un minuscule plan incroyablement dense, au bout d’Acre Lane.
Il prit un feutre bleu et traca l’itineraire sur une serviette en papier gris.
— Merci, dit-elle. A present je vais y aller.
Sa mere lui apparut alors qu’elle se dirigeait vers Margate Road.
Sally etait en detresse, quelque part dans la Conurb et Kumiko faisait confiance a Tic-Tac pour trouver un moyen de la contacter, soit par telephone, soit a l’aide de la matrice. Peut-etre Tic-Tac connaissait-il le Finnois, le mort de l’impasse…
A Brixton, la croissance corallienne de la metropole avait fini par abriter une vie differente. Visages clairs et fonces, ethnies innombrables, facades en brique enduites d’une debauche de teintes et de symboles inconcevables pour leurs constructeurs originels. Un roulement de tambour palpitait par la porte ouverte d’un pub lorsqu’elle passa devant, accompagne d’une bouffee de chaleur et de rires enormes. Les echoppes vendaient des aliments que Kumiko n’avait jamais vus, des rouleaux d’etoffe eclatante, de l’outillage chinois, des cosmetiques japonais…
Arretee devant cette vitrine claire, cet etalage de poudre et de colorants, avec son visage qui se refletait sur le fond argente, elle sentit la mort de sa mere fondre sur elle dans la nuit. Sa mere avait possede des articles analogues.
Sa mere et sa folie. Son pere n’y faisait jamais allusion. La folie etait bannie de l’univers de son pere, contrairement au suicide. La demence de sa mere etait europeenne, traquenard d’importation compose de chagrin et d’illusions… Son pere avait tue sa mere, lui avait explique Sally, a Covent Garden. Mais etait-ce vrai ? Il avait fait venir des docteurs du Danemark, d’Australie, et finalement de Chiba. Les docteurs avaient ecoute les reves de la