aller tirer la blondasse rencontree avant-hier dans le metro. Ne proteste pas, j'y etais. Je t'ai vu lui froler les miches a l'occasion d'un freinage un peu brutal. Comme elle a eu l'air d'apprecier, tu lui as franchement carre un doigt dans l'oigne. Je ne t'en fais pas grief, mais ce n'est pas une raison pour ligoter mes bouquins a la va- vite.
En resume : Juliette Blondeau a ete massacree, mais pas violee, idem la ravissante Suzie. Melanie, elle, a connu plusieurs rapports sexuels la nuit de sa mort, cependant le viol n'est pas etabli. Ces elements nous incitent a penser que notre serial killer, meme s'il effemine[30] ses victimes n'obeit pas a des pulsions sexuelles.
Autre element d'importance, la Clio blanche d'Aime, empruntee par Nicolas, a ete retrouvee a Nogent-le- Rotrou, c'est-a-dire tout pres du lieu de ce nouvel assassinat.
Quant au 4 ? 4 de Nicolas, les flics de Saint-Quentin-en-Yvelines l'ont debusque dans la cour d'une H.L.M. voisine du R.E.R.
Mes collegues se perdent en conjonctivite car je ne leur ai pas dit que selon toute vraisemblance c'etait Antoine qui avait choure la caisse japonaise dans la cour de la Vieille-Nave. Comme n'importe quel pere lambda, je suis rassure a l'idee que mon fils a certainement regagne la capitale et qu'il ne saurait etre compromis dans le meurtre de la malheureuse Juliette.
Tu vas voir que j'ai tort de me rejouir.
La ferme des Blondeau est occupee par une escouade de kepis lorsque nous debarquons. Un grade nous salumilitarise d'importance.
— Marechal des logis Dalors ! se presente-t-il.
Sa qualite de chef se lit sur sa moustache drue comme un balai de chiottes et dans son regard de fouine enfumee au fond d'un terrier.
Le bourdille nous escorte a travers le modeste domaine qui se compose de trois batiments disposes en U. Au centre un corps d'habitation a colombages colombines par les pigeons, batisse d'un etage.
Sur la droite, un hangar encombre d'instruments aratoires divers et rouilles, de fourches, de beches, de bidons et de toutes les vieilleries qu'on entasse au cours d'une vie agraire. Un tombereau est accroche a un tracteur americain qui devait etre neuf le jour du debarquement d'Omaha Beach.
Sur la gauche, l'etable est flanquee d'une grange a foin. Non loin de la, une fosse a ete creusee pour stocker le lisier qui constitue un excellent engrais et ne s'en cache pas au niveau olfactif. Je remarque que Beru ecrase une larme.
— Tu repenses a ta jeunesse a Saint-Locdu-le-Vieux ? lui demande-je.
— Non, c'est l'odeur du purin, gemit le Mastard. Ca m' rappelle mes lecons de petomanie.
Suivant les pas du sergent chef Dalors, nous contournons la mare fecale et empruntons un chemin qui grimpe a l'assaut d'une agreable colline.
— C'est ici que le corps de la petite a ete retrouve, explique le moustachu a ?il de fouine.
Les contours du cadavre ont ete traces a la chaux sur le sol. Ce miserable dessin decore d'une flaque de sang seche me dechire le c?ur.
— A quelle heure Juliette a-t-elle ete tuee ?
— D'apres le legiste, elle venait juste d'achever son diner. Donc, vers neuf heures du soir. Les parents etaient couches. Ce n'est que ce matin des l'aube…
« … a l'heure ou blanchit la campagne », recite-je dans l'intimite de ma memoire.
— … que le pere a fait la macabre decouverte, acheve Omer Dalors, lequel ne recule jamais devant un cliche bien senti.
— Pas d'empreintes de pas, constate Beru.
— Le sol est sec et gele…
— L'arme du crime ? hasarde-je.
— Une lame courte et large : couteau de cuisine ou poignard.
— Ce cereale encule ne laisse aucun indice derriere lui ! tempete le Gros.
La moustache du marechal des logis ondule legerement et son regard de mustelide frise.
— Il y a quand meme un truc bizarre, fait-il, enigmatique. Suivez-moi.
Nous gagnons la grange a longues enjambees. Dalors pousse la porte et nous designe des victuailles disposees sur un cageot retourne servant de table basse. Il s'agit d'une platee de viande blanchatre et figee recouverte de riz, d'un quignon de pain que les mulots ont deja grignote et d'une bouteille de vin rouge pleine a ras bord. Emu jusqu'en ses entrailles profondes, Beru se precipite sur l'assiette, chope la fourchette qui est plantee dedans et s'apprete a devorer le tout.
— Il s'agit d'une piece a conviction ! s'insurge le gendarme.
— Et alors ? proteste l'Ignoble, on bouffe bien les pieces montees.
Le regard fustigeant que je lui balancetique le dissuade, il repose l'assiette en rigolant.
— Z'aviez pas compris qu' j' blaguais ? N'anmoinsse, un kil de pinard, qu'y soye vide ou plein, ca reste une piece a conviction valab', non ?
Il attrape la boutanche et se telephone le litron sans meme reprendre sa respiration. Pour signifier la vidange du kilbus, il emet un rot qui a du etre capte par les sismographes jusqu'au Japon.
— J'aurais p't-etre dusse vous demander si vous aviassiez soif ? s'excuse-t-il.
Puis il enchaine aussitot :
— Selon tout' la vraisemblance de ma certitude, c'est Juliette qu'a z'apporte cette bouffe a un zigoto qu'elle planquait dans c'te grange pour une raison qui est encore inconnue d' mon insu.
— Logique ! acquiesce Omer Dalors. Cela prouve que la malheureuse enfant connaissait son meurtrier.
— Possible, admets-je. A moins que l'assassin et le destinataire de ce repas aient ete deux personnes differentes !
Anatole Blondeau est assis dans l'etable sur un tabouret a un seul pied. Il trait une robuste vache blanche et noire dotee de pis qui n'entreraient pas dans le soutien-gorge de Berthe Berurier. Le lait gicle en produisant un son metallique contre la paroi du seau.
Je m'approche du paysan et m'accroupis a sa hauteur. C'est a peine s'il remarque ma presence.
— Monsieur Blondeau, murmure-je, je suis le commissaire San-Antonio.
— Enchante, repond-il, sans interrompre sa traite.
— Je compatis a votre douleur et je vous donne ma parole que j'arreterai l'assassin de votre fille.
Le type daigne enfin m'accorder un regard.
— Ca me fera une belle jambe ! soupire-t-il.
Qu'objecter a pareille replique ? Aucune parole ne peut apaiser le desespoir de cet homme. Je me contente de lui presser l'epaule d'une poigne ferme.
— Acceptez-vous de repondre a quelques questions ?
— Si vous me laissez traire mes betes. Je suis deja en retard.
— Je vous en prie… faites.
Je deniche un second tabouret unijambiste et viens me poser pres de lui. Pas facile de tenir sur ses sieges de pequenot. Je m'accroche in extremis aux oreilles d'un veau qui me gratifie d'un coup de langue rapeuse. On m'a deja roule des pelles plus bandantes.
Malgre son chagrin, Anatole ne peut reprimer un sourire.
— On voit que vous venez de la ville…
Je rigole de bonne grace et me reinstalle sur mon tabouret.
— Il est vrai que je prends plutot les depositions derriere un bureau qu'au cul des vaches !
La glace est rompue entre nous et je peux y aller de mon interrogatoire.
— Dans la soiree d'hier, votre fille s'est comportee comme d'habitude ? attaque-je.
— Oui et non, fait le gus, n'ayant pas oublie qu'il etait de meme souche que son troupeau, normand.
— C'est quoi, le non ?
— Elle avait l'air pressee qu'on alle se coucher, Martha et moi.
— Comme si elle avait un rendez-vous ?
