— Pas vraiment. Elle sortait quand elle voulait. Elle avait pas a nous demander notre autorisation.
— Alors comme si elle voulait rejoindre quelqu'un… sans vous le dire.
— P' t' et' ben !
La queue de la vache joue au balancier entre nos deux visages, me fouettant le tarbouif a chaque passage. Je me recule un peu.
— Et dans la journee, rien de special ?
— Je dirais… oui et non.
— Et c'est quoi, le oui ?
Anatole Blondeau change de pis.
— Une voiture blanche qu'est restee garee longtemps au coin de la departementale. Je la voyais depuis mon champ. Je l'ai remarquee, c'etait la meme que celle a mon frere.
Le pouls s'accelere d'un cran sous mes boutons de manchette.
— Une Clio ?
— Ca meme !
— Comment s'appelle votre frere ?
— Ben… Blondeau, c'te blague.
— Je parle de son prenom.
— Aime. Nos parents nous ont tous donne un prenom commencant par un A…
— Il a un fils un peu simplet qui s'appelle Martial, m'exclame-je, et il travaille comme contremaitre a la ferme du Pinson-Tournan ?
— Vous le connaissez ?
Je me dresse d'un bond. Le siege qui tenait debout par mon poids bascule sur le seau et le renverse. Le bon lait percheron se repand dans la rigole et se mele au purin.
— Je suis navre ! m'excuse-je.
— Vous tracassez pas, m'sieur le commissaire. Y a des choses pires que ca dans la vie. Le principal, c'est pas que je vende mon lait, mais que mes bestioles ne me fassent pas une mammite.
— Voyons, monsieur Blondeau, ne savez-vous pas que les deux premieres victimes vivaient dans la ferme regie par votre frere ?
— Melanie et Suzie, je sais.
— Et vous n'en avez pas parle aux flics ?
— Personne m'a rien demande.
— La mort de Juliette n'est pas une coincidence, eleve-je le thon (ce qui n'est pas aise dans le Perche). L'assassin savait le lien qui vous unissait a Aime. Il connaissait forcement votre fille.
— Ah bon ?
La question subsequente fleurit mes levres.
— Juliette a-t-elle participe a la rave-party organisee par Melanie Godemiche ?
— Bien sur. C'etaient des copines de toujours…
— Et Nicolas ? Juliette le frequentait ?
— Je crois meme qu'ils fricotaient ensemble. Lui, c'est vraiment un bon p'tit gars !
J'evite de lui dire que le bon p'tit gars a probablement eventre sa gamine.
Lorsqu'il ressort de la cambuse des Blondeau, Beru a l'?il concupiscent.
— Alors ? le questionne-je avec ce sens de la concision qui aurait pu faire de moi un excellent rabbin.
— M'ame Martha est une femme brisee dans la chair de ses os ! se lamente le Gravos, la voix plus gluante qu'une truite fraichement pechee.
— Je me doutais bien qu'elle n'allait pas te raconter la derniere blague d'Olive et Marius, fais-je, agace.
— Tu sais qu' si elle s'fringuait pas chez Rustica, elle s'rait plutot dans mon genre ?
— Parle-moi de l'enquete, Goret !
A.-B.B. tire une saucisse sechee de sa fouille et la ratiboise en trois coups de mandibules.
— C'est formidable c'qu'y sont capab' de faire de leurs quat' mains, ces paysans. Y tuent leurs cochons, y fument leurs jambons et y fabriquent meme leurs sauciflards. En ville, on a perdu l' sens des veritables valeurs vraies !
— Tu as appris quelque chose d'interessant, oui ou non ? m'emporte-je.
— L'odeur de son fion ! poursuit l'Horrible. T'imagines qu'apres z'un drame de cet accablure, Mme Blondeau est actuellement sous sedatif. L'heure etant venue d' son suppositoire, j'y ai admoneste moi-meme son medicament, gentelman comme tu m' connais. Ca m'a permille d'apprecier la senteur de sa babasse, toute en delicatesse : un soupcon de maree, une once de sueur, un rien d' violette a la rose, pour finir sur une note legere d'ail et fines herbes. Meme chez Guerlain ou Chanel y z'ont pas su trouver des harmonies qui t'interpellent les hormones tant si mieux.
— C'est ton rapport que je veux ! hurle-je.
— Fache-toi pas, San-A. Si je dix-graisse, c'est pour ton bien.
Et d'un coup, Beru m'envoie le paquet. Hier matin, tandis que son mari s'activait dans les champs, un inspecteur est venu trouver Martha. Il lui a sorti une carte de lieutenant de police et pretendu mener une enquete de routine. Il voulait savoir si une jeune fille vivait sous ce toit. La paysanne a repondu que oui, mais que sa fille travaillait a mi-temps comme femme de chambre a l'hotel du village et qu'elle etait presentement absente (joli tour de force). Le flic est aussitot reparti sur sa mobylette.
— Une mobylette ? m'etonne-je.
— Un matuche seul et sur un velomoteur, c'est pas banal, reconnais, Grand.
— Elle t'a decrit ce policier ?
— Voui ! Tres jeune, beau gosse, bien baraque, brun aux yeux bleus, blouson de cuir, baskets a la mode… Brefle. J'y ai montre une photo qui quitte jamais la poche arriere de mon futal.
— Photo en sepia ? trouve-je la force de plaisanter.
— Regarde ! C'etait l' jour d' la communion de mon fils Apollon-Jules.
L'Henaurme me plante le cliche sous le blair (Tony pour les intimes) et souligne d'un ongle fortement endeuille un personnage de la photo.
— Martha l'a formellement reconnu.
C'est Antoine que Beru me designe.
Chapitre vice
(Reference a la partie de cul qui va s'ensuivre)
Vu de loin Gabin Desbois a l'air d'un halterophile medaille aux jeux Olympiques de 1928. En gros plan, sa tronche est celle d'un bouledogue castre. Lorsque nous investissons le coin bistrot de son auberge, il est accoude a son zinc, dans la posture d'un penseur de Rodin hesitant entre un guignolet-kirsch et un picon-grenadine.
— C'est complet ! nous jette-t-il, avec l'amabilite de l'hippopotame qu'un taxidermiste essaie d'empailler a vif.
— Pas pour nous ! gronde Grasdube en lui agitant sa breme de matuche sous la hure.
— Je vais te dire un truc, mon p'tit gars, articule le mastroquet, quand y a plus de couverts pour personne, y en a encore moins pour les lardus !
Je m'enrogne d'un coup et darde mon ?il le plus noir sur le zigue.
— On est pas venus pour bouffer, Gros-sac, mais pour que tu te mettes a table !
Vaincu par mon aplomb, le pere Desbois execute un impeccable demi-tour arriere et se fend d'un sourire qui le fait ressembler a un bandoneon usage.
— Fallait le dire. Qu'est-ce que je vous offre ?
