Nous roulons ensemble a terre, tandis que le velomoteur va s'ecraser contre la cabane de chantier.
— Pas de bobo ? demande-je a Lydia.
— Vous etes completement barge ! gronde-t-elle, en se debattant.
— Tu vas te calmer, ma douce, sinon je t'aligne la baffe du siecle !
Je l'aide a se relever, a se defroisser, a se depoussierer. La mome tremble d'une peur retrospective.
— J'ai cru que c'etait lui… fait-elle, agitee de frissons.
— Lui qui ?
— Celui qui a tue Juliette.
— Nicolas Godemiche, n'est-ce pas ?
Lydia se contente d'un hochement de tete.
— C'est loin, chez toi ? questionne-je.
— Un kilometre.
Je designe la mobylette completement ratatinee.
— Un kilometre a pied, ca use, mais ca rechauffe.
Antoine n'est vraiment ni manchot ni cul-de-jatte. La cabriole qu'il effectue a mon intrusion dans la piaule de Lydia devrait etre homologuee comme record olympique. Il jaillit hors du lit, execute un saut perilleux et se retrouve face a moi en position de karateka.
— Tu ne vas tout de meme pas cogner ton pere ? murmure-je dans la penombre.
La rouquine donne la lumiere.
— Papa ! s'exclame Antoine.
— En personne. Le moment des explications est venu.
Je me tourne vers la fille interloquee devant cette touchante scene de famille.
— Si tu pouvais nous preparer un peu de cafe, ce serait sympa.
Lydia s'evacue vers la cuisine dont je claque ostensiblement la porte.
— Alors, fils ?
Mon mome semble desempare. Je l'attrape par le cou et le serre contre moi.
— Ce n'est pas le flic que tu as devant toi, mais ton pere.
— Est-ce que j'y gagne au change ? dit-il avec un large sourire.
— Si tu me racontais ton odyssee ?
— Tu en es reste ou ?
— Lorsque tu fais mine de prendre le train a Chartres. Tu te payes des rollers et tu reviens en Beauce. Pourquoi ?
Antoine est peremptoire.
— J'ai toujours suspecte Nicolas d'avoir tue sa cousine. Je voulais le faire parler. Par la radio de mon walkman, j'ai appris qu'il avait tire sur Roykeau et s'etait enfui.
Je le coupe net.
— En plus des rollers, tu n'aurais pas fait aussi l'emplette d'un sac a dos et de quelques haches ?
— Non, pourquoi ? repond-il, intrigue.
— Pour rien. Continue.
— Je me suis planque dans un logement desaffecte du Chateau de la Vieille-Nave. Je pensais que Nicolas finirait par revenir au bercail. Le lendemain, j'ai bourlingue dans le secteur sans rien decouvrir. Vers 20 heures, j'ai failli me faire reperer par le pere Godemiche qui rentrait chez lui. Alors j'ai regagne ma cachette. Je me suis reveille en sursaut dans la nuit et j'ai constate que le 4 ? 4 etait stationne dans la cour. Je suis alle roder autour, mais quelqu'un m'a apercu et s'est lance a mes trousses.
— Le quelqu'un, c'etait moi.
— Non ?
— Tu as constate que les cles etaient au tableau de bord et tu as pris la fuite. Dans la panique, tu as perdu l'un de tes patins a roulettes.
— Si j'avais su…
— Tu aurais fait pareil, dans ta logique de franc-tireur.
Antoine se fend d'un rictus embarrasse.
— C'est possible.
— Ensuite, enchaine-je, sachant que le vehicule etait recherche, tu n'as pas ose circuler longtemps avec. Tu as roule jusqu'a Saint-Quentin-en-Yvelines et stationne le 4 ? 4 en evidence dans un parking jouxtant le R.E.R. en te disant que les poulagas concluraient que tu avais regagne la capitale. En fait, tu as pique une mobylette.
— Je l'ai achetee, rectifie Toinet, a un jeune beur sympa…
— … qui venait tout juste de la chourer ?
— Ah, ca ! Je te garantis pas qu'elle etait de premiere main.
Lydia rapplique avec une cafetiere fumante. Je lui fais signe de retourner a la cuisine, car on en vient aux explications les plus chaudes. Je pose a mon fils la question sans detours.
— Comment es-tu arrive a Saint-Jean-Nivers avant meme le crime ?
Antoine attrape son blouson pose sur le dossier d'une chaise et le fouille. Il en sort une carte routiere d'etat-major qu'il deplie devant moi.
— Avant d'abandonner le 4 ? 4, je l'ai inspecte de fond en comble.
— Ce que j'ai omis de faire, admets-je, un rien depite.
— Et j'ai trouve cette carte dans la boite a gants, poursuit Toinet.
Il me designe dessus une ferme isolee, situee a l'ecart de la bourgade de Saint-Jean-Nivers. Elle a ete entouree d'un rond de feutre rouge.
— Et ca t'a suffi pour te lancer sur cette piste ?
Antoine developpe un nouveau pli de la carte et me montre deux autres cercles rouges.
— C'est ca, qui m'a motive !
Les traits de feutre entourent la ferme du Pinson-Tournan, ainsi que le bois Gratte-merde, qui s'appelle officiellement « Le Grand Bosquet » sur la carte.
Le regard admiratif que je lance a mon rejeton le console de toutes les engueulades (meritees) que j'ai pu lui prodiguer.
— Tu es donc venu questionner Martha Blondeau. Elle t'a branche sur l'hotel Moncorge ou sa fille travaillait et tu as fait la connaissance de Lydia. C'est grace a ton charme qu'elle a accepte de t'heberger ?
Toinet rigole.
— Aucune chance. Elle est tellement gouine qu'elle broute son paillasson tous les matins ! Non. Elle m'a fait confiance. Elle avait des soupcons sur Nicolas et quand je lui ai raconte que j'avais assiste au meurtre de sa copine…
Je manque de m'etouffer.
— Tu as assiste au meurtre de Juliette ?
— Oui. Enfin… presque.
— Ca veut dire quoi, presque ?
— Lydia m'ayant appris que sa copine hebergeait Nicolas, je suis retourne chez les Blondeau, en loucede, a la nuit tombee. J'ai vu Juliette porter un plateau de bouffe dans la grange. Je me suis approche a pas de loup, c'est alors que j'ai morfle un coup de bambou a la base du cou.
Il ecarte sa chemise pour me montrer la vilaine tumefaction de sa nuque.
— J'ai du rester un long moment dans le coltard, continue-t-il. Quand je suis revenu a moi, la lune s'etait abaissee vers l'horizon. J'ai ete dans la grange et decouvert la nourriture intacte. Je me suis mis a fureter dans les parages…
— Et tu as trouve le corps de Juliette ?
Mon fils enfouit ses mains dans son visage.
— Un cauchemar ! Quel jury pourrait m'acquitter ? Pour deux des meurtres, j'etais sur place et pour le troisieme, je n'ai pas d'alibi !
— Tu es revenu demander asile a Lydia ?
