Faut croire que je suis convaincant, car les voila deguisees en Jeanne of Arc brusquement. C’est la puissante levee de boucliers, la flambee du peuple souverain qui s’avance. Elles prennent les armes, elles forment leurs bataillons, elles marchent. Ca gronde. Un vent de Fronde souffle sur le bar.

— On le savait que cette fille n’etait pas franco… Ces manieres de pimbeche ! Une craneuse ! Elle avait quelque chose de cruel… Elle… Elle… Elle…

Elle ! Hildegarde est devenue Elle ! La pelee, la galeuse, le cas pendable ! Je les endigue, les canalise, les demiasme.

— Pas toutes a la fois ! Je vais poser les questions par ordre d’urgence. Y en a-t-il, parmi vous, qui soient susceptibles de me dire ou habite Hildegarde ?

J’espere, j’attends, je guette. Je me dis que sur le nombre de mes auxiliaires, il y en aura bien au moins une qui pourra m’eclairer. Mais mon espoir est vain. Le bide ! Rien ! Elles s’entredevisagent avec indecision, ce qui est mauvais signe. Puis alternativement elles secouent leur tete bien coiffee en reponse a mon regard quemandeur.

— Vous ne voyez aucune indication pouvant me mettre sur la voie ?

Re-negation. On dirait que leurs tetes de linottes sont montees sur une aiguille de metronome.

— Tant pis, soupire-je, maintenant pouvez-vous me signaler une particularite quelconque a propos de son comportement ?

Comme une eleve a l’ecole, la blonde platinee au rouge a levres parme leve le doigt.

— Je vous ecoute, ma toute belle.

— Elle porte un tatouage au cote, revele la nana.

Du moins croit-elle faire une revelation. Pour ne pas decourager les bonnes volontes, je m’abstiens de lui dire que je savais la chose. Elle fournit des explications complementaires :

— J’ai decouvert ca aux toilettes. Elle changeait un pansement sous son bras droit.

— Un pansement ? dis-je, surpris.

— Je crois que son tatouage s’etait un peu infecte ! Les chairs etaient rouges et boursouflees tout autour. Il represente un bouquet de fleurs je crois bien. Je dis « je crois », car je l’ai tres peu vu, elle s’est detournee tout de suite en m’apercevant dans la glace…

— Merci du renseignement. Et avec la clientele, comment se comportait-elle ?

— Elle snobait ! repondent en ch?ur les entraineuses.

— N’avez-vous pas l’impression qu’elle cherchait quelqu’un ?

Cette question les rend silencieuses. Elles y puisent matiere a reflexion. Certaines hochent le chef (elles n’osent le branler en public), d’autres font la moue… Une troisieme categorie opine. C’est celle-ci (composee de deux filles) qui m’interesse.

— Dites-moi tout, mes enfants, supplie-je.

Parmi les deux demoiselles se trouve la negresse de Beru. Elle prend la parole :

— Hildegarde choisissait les messieurs de cinquante ans, gazouille le petit oiseau des Iles, j’avais remarque que c’etait automatique chez elle. Et plusieurs fois, avant de s’approcher de leur table, elle a ouvert le medaillon qu’elle portait au cou et a regarde la photographie qui se trouvait a l’interieur… Elle paraissait comparer la photo avec les clients…

La camarade de la petite Noire confirme. D’autres, pour le coup, s’exclament.

— Mais oui, en effet… On avait remarque ca aussi…

Voila donc qui est net. Hildegarde cherchait un homme. Un homme qu’elle soupconnait de frequenter les lieux de plaisir de Paris. Bonne indication.

— Une derniere question, mes adorables, et ensuite je vous fiche la paix : vous l’avez vue quitter l’etablissement avec des hommes qu’elle venait de lever, je suppose ?

— C’est arrive une ou deux fois, elle semblait pas tres coucheuse.

— Connaissiez-vous les messieurs qui ont eu la bonne fortune de l’embarquer ?

Ces cheries secouent la tete. Non, sorry, elles ne connaissent pas. C’etaient des gars de passage, des touristes, pas des habitues. D’ailleurs, les habitues ici on peut les compter sur les douze doigts de la main, comme disait Bouddha.

Je leur donne une chiquenaude amicale a toutes avant de prendre conge et je leur assure que, si mon travail me le permettait, je deviendrais volontiers un habitue a part entiere du Red Dog. C’est pure gentillesse de ma part, car j’ai horreur de ce genre d’endroit.

Sur la piste, les emplumees du dargif achevent de se contorsionner l’abdomen et les retam-tameurs de se foutre la paume des mains en cal-sec. Beru caresse doucement les bras de la jeune Noire. Il lui dit qu’un de ces soirs, lorsque la vie se remontrera clemente, il viendra la chercher pour lui faire visionner les estampes japonaises de la maison de rendez-vous du coin. Il semble avoir surmonte sa grosse defaillance de tout a l’heure. Nous quittons la boite d’une demarche evasive. Notre fatigue est immense, notre amertume aussi.

— Viens dormir a la maison, Gros, propose-je. Tu ne vas pas finir la nuit seulabre !

Il refuse sobrement.

— J’ai pas le droit, San-A. Une supposition qu’on me recontacte au sujet de Berthe ?

— D’accord, mais si on essaie de te recontacter avec une mitraillette, ce sera autre chose !

— Inquiete-toi pas pour mecolle, un homme prevenu en vaut cent. Bien malin le zig qui pourrait me composter ! Crache-moi seulement a mon domicile et t’occupe pas du reste.

Sentant sa decision inebranlable, je prends donc le chemin du Beru’s office.

— On pietine, Mec, on pietine, soupire Pepere. Il me semble qu’y a des mois, l’enterrement de tonton avec tout ce qui est arrive… Et puis on a l’air de rechercher l’Hildegarde comme un ecureuil cherche la liberte en galopant sur la roue de sa cage. On n’a rien de positif, positivement, hein ? C’est la maison Lion Noir sur toute la ligne, le combat de negus dans le tunnel ! Comment qu’elle a fait, cette frangine, pour tapiner aux quatre coins de Paname sans laisser de traces ?

Elle allait deguster des quinquagenaires et puis, v’louf, elle plongeait dans l’ombre. En dehors de ses activites, c’est le mystere et boule de gomme le plus complet.

Je file un coup de patin. Quelque chose vient de bouger dans mon sube. Y a pas gourance, c’est bel et bien une idee qui baille et s’etire, qui remue, qui veut sortir…

— C’est a propos de quoi t’est-ce ? s’inquiete le Morose.

Comment ca vous arrive, quand on est flic, un sursaut de ce genre ? Qu’est-ce qui le motive ? Ca ressemble a une resurgence, a un filet d’eau souterrain qui veut brusquement faire surface.

— Le tatouage ! croasse-je.

— Quoi, le tatouage ?

— L’entraineuse a dit qu’Hildegarde portait un pansement dessus parce qu’il paraissait s’infecter !

— Et apres, y a pas de quoi se la couper en rondelles pour en faire des conserves ! objecte Berurier.

— Tu ne piges pas que si le tatouage s’infectait, c’est parce qu’il etait recent ?… Tout recent, tout frais.

— Ce qui veut dire ?

— Elle a fait rebricoler un tatouage ancien, ca nous le savons, c’est indique sur sa notice… Seulement elle l’a fait rebricoler a Paris.

Il trepigne, le Gros. Alleche, surexcite. Il a pige.

— Et a Pantruche les tatoueurs ne sont pas legionnaires, San-A. Pour ma part, j’en connais qu’un : Jeannot, a Pigalle, un garcon tres bien avec qui je suis en bons termes. Allons lui dire bonjour !

— T’es pas louf, il est quatre heures !

Beru hausse les epaules.

— Quatre plombes, c’est son heure de pointe, au Jeannot. Il reste ouvert toute la noye, jusqu’aux aurores…

Je me fourbis les gobilles pour en chasser le sommeil. Les veilles, c’est ce qui nous deteriore le plus dans le metier.

— Allons-y toujours, Gros, consens-je.

Maintenant la neige est bien installee dans les rues. Ca patine comme notre enquete, les gars.

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