— C’est Rita qui a fait les presentations, et elle n’a rien d’un chef du protocole, cette cherie. Vous voyez le style ? « Ma copine, mon copain », de toute facon, les putains sont comme les romanciers : elles travaillent sous un pseudonyme ! Non, vous voyez, c’est tout ce que je peux vous apprendre sur elle.

Il acheve de repartir le whisky.

— A propos, qu’est-ce qu’elle a fait de grave, ma pervenche ?

— Ce qu’elle a fait, gronde Beru, elle a enleve ma femme, tout simplement.

Jeannot postillonne sa stupeur dans son verre. Puis il eclate de rire :

— Tu debloques, Alexandre !

— Demande un peu a mon superieur hieraldique si je debloque !

Je confirme du menton. Jeannot secoue la tete.

— Elle avait pourtant pas l’air de donner dans le gigot a l’ail, la petite boche…

— Qu’est-ce t’imagines ! regimbe le Valeureux, il s’agit pas d’une partie de langues persillees mais d’un kidnappinge, Jeannot.

Lors il se dresse, beau, noble, puissant, habite. Nous nous demandons ce qu’il va decider car, au feu luisant dans sa prunelle, il est clair que cet homme est sur le point d’engager sa vie, son honneur ou ses economies dans quelque temeraire entreprise. Posement, il se debarrasse de son pardingue, puis de son veston, de sa chemise et de la chose noiratre, loqueteuse et malodorante qu’il s’obstine a qualifier du beau nom compose de tricot de corps.

Un instant, je redoute de le voir se denuder entierement.

— Qu’est-ce qui te prend, Berurier ? s’inquiete le tatoueur, tu vas entreprendre une battue a puces ? Une chasse-a-corps a morpions ?

Le Gros prend place dans le fauteuil reserve aux patients.

— Navre de te donner un surchoix de travail, Jeannot, declare-t-il, mais tu vas tout de suite me tatouer sur la poitrine un c?ur enorme, avec ecrit dedans : A ma Berthe adoree, pour toujours, et tache de pas faire de fautes d’orthographe, vu que je voudrais pas voir ricaner le toubib quand je passe une visite.

— Ecoute, Grosse Pomme, interviens-je, tu ne vas pas deguiser ta poitrine en couronne mortuaire !

Mais il est inutile de vouloir le dissuader, beurre a bloc comme le voici.

— Je fais appel a ton amitie, Jeannot, dit-il sombrement.

A nouveau les larmes ! Jeannot remue, me regarde. Je lui adresse un signe negatif.

— Tu reviendras demain, essaie-t-il. Avec ce qu’on vient de biberonner, j’ai la paluche qui fait du vibrator et je m’en sens pas pour les pleins et les delies.

— M’en fous ! J’ai dit : tout de suite. Berthe, c’aura z’ete la deesse de ma vie, je veux l’hommager…

— Oh bon, si ca peut te soulager apres tout, cede le tatoueur…

Il etudie l’anatomie de Beru et grimace.

— Comment veux-tu que je redige ta prose la-dedans, proteste Jeannot en passant une main rateleuse dans les poils noirs et frises de notre camarade, on ecrit sur un tableau, pas sur un chargement de foin…

— Sur le bide, alors ? suggere le Gros, m’est avis qu’il y a des clairieres.

Il degrafe son futal qui lui tombe sur les pieds comme deux bandoneons laches. Son ?uf de Paques, libere, s’epanouit dans la lumiere des loupiotes. C’est un truc enorme, velu, mais avec des cicatrices fulgurantes et rosees qui le ravinent, le zebrent, le deforment. Cela plonge et ressort, cela sinue, s’insinue, se faufile, s’elargit sec et desert comme, en ete, le lit aride d’un torrent italien. Le nombril, pourtant accuse, est perdu au milieu de ces fosses tourmentes ; ca n’est plus qu’une orbite enucleee, un anus obstrue par un eboulis de graisse, une marque d’origine depreciee par les ans.

— La non plus c’est pas balise, deplore Jeannot, lequel commence a se piquer au jeu. T’as le durillon de comptoir tellement ravaude que je trouverais meme pas la place pour te tatouer une fourmi adolescente ! Montre un peu ton dos !

— Un c?ur dans le dos ! s’inquiete Beru.

— Et pourquoi pas ! Un tatouage, c’est pas une medaille, ce qui compte, c’est l’intention ; y te reste un emplacement possible juste en bas, au-dessus de la fesse, de quoi te tracer un c?ur large comme un tournesol ; c’est a prendre on a laisser, mon pote, c’est quand meme pas de ma faute si ta carcasse ressemble a un tronc de palmier !

Le Gros s’abstient de protester et se rend sans conditions :

— D’accord, vas-y !

Jeannot assure en preparant ses instruments :

— Et encore te plains pas, amigo, ton c?ur se trouvera sur la fesse gauche, comme ca, la tradition sera sauve !

7

ET LA FETE (galante) CONTINUE

Paris sous la neige, a cinq heures du matin, c’est positivement feerique, mes amis, on se croirait dans une carte postale, dirait la concierge que je n’ai pas. Les rues, les avenues silencieuses ont un mystere, une poesie. Les laides guirlandes d’autos disparaissent sous ce que les plus grands poetes ont appele — et appellent encore — le manteau blanc, elles deviennent un moutonnement bizarre, discontinu…

Les lumieres sont froides dans le grand desert ; on pressent, a travers cette brume incertaine, le passage de fantomes bienveillants…

Les pneus de ma voiture chuchotent dans la neige. Parfois, une legere embardee me rappelle a l’ordre. Je creve de sommeil, mort de mes os ! J’ai laisse le Gros dans les mains magiciennes de Jeannot. La naissance d’un c?ur sur les miches du Gros est un spectacle surement fascinant, mais la pioncaille est plus forte que la curiosite. L’homme ensommeille est incapable de savourer un coucher de soleil sur la mer des Caraibes on le grand canon du Colorado. Il faut qu’il souscrive ans exigences du neant. Quand celui-ci reclame, on ne peut longtemps rester sourdingue. On meurt en pointille, les gars. Le sommeil ? Un apprentissage ! Faut s’y soumettre… Parfois, quand je me sens partir dans les quetsches, j’etudie le coup. Je me dis que ca pourra me servir, le moment venu. La mort ? Un parachutage, non ? Il y a une position a prendre, des man?uvres a operer pour amortir la reception. On n’en sait jamais suffisamment sur ce chapitre. Trop de gens meurent a l’improviste. Ils sont tues au depourvu, ce sont les cocus du dernier soupir. Moi, j’essaie de prendre mes garanties, de contracter une assurance sur la mort en somme, une vraie. L’ideal c’est que l’inconscience et l’asphyxie s’entendent comme larronnes en foire. Alors la glissade dans le sirop peut s’operer a l’amiable…

Paris sous la neige, a cinq plombes du mat ! L’heure blafarde et pure. La ville est ivre de solitude.

Pour commencer, je prends la direction de l’Etoile, pensant rentrer chez moi, a Saint-Cloud, et puis, parvenu au mausolee de l’Inconnu, je me dis qu’Odile creche a deux pas et qu’il serait doux de la reveiller. « Ah, madame, si vous saviez avec quoi je frappe !C’est une heure industrielle, comme dit Beru, mais l’amour justifie tous les manquements aux usages, n’est-il pas vrai ?

Alors j’adopte l’avenue Victor-Hugo (o combien de marins, combien de capitaines !..) et, signe de Venus ou de Cupidon ? je trouve une place juste devant la porte cochere de ma dame. Je declique et claque la lourde. Un chat furtif et papelard qui inventoriait les poubelles se sauve, fait dix metres et se retourne pour m’accabler d’un vilain regard de chat importune.

Odile, c’est au troisieme gauche. Il y a un strapontin fixe au mur a cote de son paillasson. La maison sent la moquette neuve car on a refait la cage d’escadrin. Je sonnaille sur le rythme etabli lors de mes frequentes visites. Il me vient un leger pincon. Je me dis : « Et si tu te berlurais a son propos, San-A. ? Si cette jeune femme avait un monsieur serieux pour ses quittances de gaz ? Suppose qu’il soit la, au dodo, et que tu radines dans leur intimite ?La porte s’entrouvre, sans bruit. Odile est la, souriante, avec des algues de sommeil accrochees a ses cils. Son expression heureuse me rassure.

— Mon amour, quel bonheur ! chuchote-t-elle (car elle reussit a s’exclamer en chuchotant).

Ses bras se nouent a mon cou. Elle sent bon le lit et la femme.

— Pardonne-moi de t’avoir reveillee, Odile… Mais j’ai passe la nuit a travailler et…

— Tu ne vas pas t’excuser de me rendre heureuse, proteste-t-elle en m’entrainant dans sa chambre.

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