C’est une piece que j’adore, la chambre d’Odile. Les murs sont tendus d’indienne en camaieu gris. Le lit est en cuivre, avec un baldaquin de mousseline et sa fenetre aux rideaux cerise donne sur une grande cour melancolique aux arbres dodus.

— Tu as faim ?

— De toi, oui…

— Alors deshabille-toi…

Elle m’aide a le faire, sans hate, sans vice. Elle aime l’amour, mais calmement. Elle porte un pyjama leger, dont le pantalon, si je puis dire, est remplace par une culotte bordee de dentelle. Une vraie merveille ! Mes fringues tombent sur le tapis. Elle sourit, heureuse, ravie, comme si elle venait de capturer un animal tres rare. Je l’aime bien, decoiffee. Ca m’a toujours deplu, les nieres trop sophistiquees. Pour qu’une femme me touche droit au c?ur, elle doit conserver un petit cote improvise.

Elle est chatain tres fonce, avec des reflets roux… Elle a des taches de rousseur et sa peau est ocre. Je l’appelle quelquefois mon petit Van Gogh.

— Maintenant, couche-toi, cheri…

Je plonge dans ses draps tiedes ; c’est bon de se recroqueviller dans de la chaleur de fille. Elle me rejoint, se tient en equilibre sur un coude pour me contempler…

— Tu m’aimes ?

Je dis oui. Une langueur fabuleuse me reduit. Je pose la main sur ses cuisses douces. Allons, San-A., un sursaut, tu roupilleras plus tard. Mais Odile deja a saisi ma main et la refoule tendrement.

— Dors d’abord, mon amour, au reveil, nous verrons.

C’est ca une femme comprehensive, je vous le jure. L’honneur etant sauf, puisque c’est d’elle que vient le refus, je me file la frite dans le creux de son bras et je me mets a en ecraser.

Une sensation de demi-solitude me reveille. Je percois la chose la plus formidable qu’on puisse percevoir avant d’ouvrir les yeux : une odeur de cafe frais. Une clarte de neige entre par la fenetre et eclaire le plafond. On voit tournoyer des ombres imprecises… Odile revient de la cuisine avec un plateau reconfortant.

— Quelle heure est-il ? demande-je en reprimant le classique baillement matinal.

— Bientot dix heures !

En vrac m’arrivent sur le coin de la memoire nos investigations de la veille. Deja, dans mon esprit fertile, s’elaborent les grandes lignes de la journee : interviewer la mome Rita, et puis entrer en contact avec la police de Hambourg pour essayer de decouvrir l’identite d’Hildegarde, si tant est qu’elle n’ait pas menti a Jeannot avec son histoire de chateau au bord de l’Elbe…

Odile m’installe deux oreillers et pose le plateau sur mes genoux.

— Tu as dormi d’une facon extraordinaire, Antoine.

— C’est-a-dire ?

Elle est serree dans une robe de chambre verte qui colle magnifiquement avec sa couleur de peau.

— Tu ressemblais a une bete dans son nid. Deux sucres ?

— Trois.

Elle touille mon cafe, me beurre un toast.

— Tu veux de l’aspirine ?

— Quelle idee !

— Il m’a semble que tu avais un peu bu, hier ?

— En effet, mais je filtre bien, sois tranquille, le mal de crane, c’est seulement dans les seances extraordinaires.

J’expedie mon petit dejeuner. Ce caoua est extra, parfume, reconstituant. Je pose le plateau sur le plancher et je tends les bras a Odile.

— On n’avait pas envisage quelque chose pour mon reveil ?

Elle acquiesce et pose sa robe de chambre, elle est nue par-dessous. Je ne voudrais pas qu’elle prenne froid, alors je la rechauffe.

Quand un grand romancier parvient a cette periode d’un recit, il n’a que deux solutions : l’ellipse ou la description complaisante. Courageux de nature, moi San-A., je dedaigne l’ellipse quand elle ne cree pas un effet comique : je suis pour le stylo-verite. Ainsi, a partir d’une phrase telle que : Je ne voudrais pas qu’elle prenne froid, alors je la rechauffe[21], j’aurais tendance a declencher ma mitraillette a vehemence sexuelle pour vous amorcer que je lui fais : le store venitien, la bouillabaisse hongroise, la racine du ciel, le collier de Nefertiti, la colonne Nelson (mort a Trafalgar en 1805), le cratere geant, le pneu Tubless, le paratonnerre avec poches a foudre, la marche arriere capricieuse, l’astronaute decapsule, le manche a gigot ecarteleur, la tartine beurree, l’ermite a moustaches, la faim des arts-deco, l’accroche-nombrils, l’anneau de sa turne, la seringue sous cultanne, la fleche wallonne, le tramway nomme Desir, la soutane aux orties, l’avis des seins (du reverend Black-Appard), la banane epluchee, la fin des lions sots, la marche de la deuxieme B.P., la tondeuse a gazon, le thermometre a percussion, le fixateur a blanc d’?uf, le grand et le petit stroumbitz (medaille d’or aux jeux de l’amour et du hasard), la figue confite, le bain du canari, la mangue de lady Chatterley (un truc exotique), le bidon renverse et la baguette a modulation de frequence.

Oui, si je me laissais emporter et porter par ma nature genereuse, je pourrais vous dire tout ca, seulement j’en pince pour Odile, que voulez-vous, et ca rend discret. Alors ne m’en veuillez pas si je gaze un peu sur cette seance casanovesque et si je me contente de vous dire qu’elle a les yeux soulignes trois fois, les jambes en X majuscule et l’influx nerveux qui fait la colle lorsque je cesse de lui exprimer mes bons sentiments.

Ce bout de conduite sentimentale a dure une plombe. Je me dis que tout ca n’est pas raisonnable et qu’il va me falloir mettre les bouchees doubles.

Ma promptitude de mouvements deborde Odile.

— Tu sembles terriblement presse, me dit-elle avec un leger regret dans la voix.

— Je le suis, mon ange.

Tout en me rasant (son ex-mari a oublie son Sunbeam), je la mets au courant de nos avatars de la veille. Elle compatit aux malheurs de Berurier. Elle ne connait le Gros que par la description que je lui en ai faite, mais, a travers mon lyrisme ambitieux, Sa Majeste lui est devenue sympathique.

— Pauvre homme, s’apitoie Odile, comme il doit souffrir ! Il ne faut pas l’abandonner en ce moment, mon cheri. Que peut-on faire pour lui ?

Ca me donne une idee majuscule.

— Tu es libre aujourd’hui ?

— Je suis en vacances depuis hier, il me semblait te l’avoir signale…

— Alors viens avec moi, on va essayer de lui remonter le moral.

Ma proposition l’emballe. C’est une fille devouee, Odile ; quand elle sera vieille, le soir, a la chandelle, elle ira laver les nougats aux lepreux, je parie ; on bien evangeliser l’enfance delinquante, recta. Le don de soi, c’est son hobby, comme on dit en francais.

Elle se loque en vitesse, ce qui est un exploit pour une madame. Les s?urs, faut toujours des eternites avant qu’elles se declarent parees pour la mise a flot. Les bains de lait, les cremes, les masques astringents, les rincages, les lotions, les mistifrisettes, les sechages, les massages, les messages, les mets sages, les onglades, les laquages, l’elagage, l’habillage, le maquillage, le bijoutage, le miroitage, le finissage, l’abattage… Des heures, je vous dis. Pendant ce temps, Julot, piaffant d’impatience, se roule sur le canape, devant le poste de teloche, si bien qu’il est plus froisse qu’une feuille de papier hygienique ayant accompli sa mission lorsque sa bobonne radine dans ses beaux atours (ses atours de role, ses atours droles, ses atours de Rolls, etc.). Leur beaute, c’est comme qui dirait l’essieu de la vie conjugale. Elles s’imposent des regimes a faire maigrir une plante grasse, elles s’examinent dans toutes les surfaces polies (polies au point de refleter leurs charmes) et, quand leur pauvre bonhomme leur explique ses miseres professionnelles, histoire de se deboutonner un peu, elles l’interrompent pile, en plein mitan d’une phrase, pour lui dire : « Tu sais que je fais 58 de tour de taille maintenant ? »

Ce qui fait qu’une Odile, mignonne, intelligente et capable de s’attifer a une allure fregolienne, a mon avis, ca n’a pas de prix.

J’ignore ce qu’elle se met comme parfum, mais je peux vous dire que ca sent vachement bon. Ca renifle les fleurs, les feuilles, les bois au printemps. Quand je l’hume (tu m’humes, il m’hume, un peu, beaucoup, passionnement), y me semble entendre gazouiller les petits braillards dans la mer des branchages, a l’epoque ou les feuilles sont minuscules et ou l’on apercoit encore les touffes de gui parasite exposees tout la-haut a des

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