— Qu’est-ce que vous lui voulez ?
— Discuter de ses relations professionnelles. Elle a ete assez liee avec une de ses camarades de… bureau qui nous interesse, mais peut-etre l’avez-vous connue, cette emerite dactylo ?
— Ca m’etonnerait, dit-il peremptoirement.
Vous ne me direz pas que c’est pas de la mauvaise volonte, non ! Ce vilain coco m’a l’air aussi peu cooperatif que possible. Du coup, je sens que mon distillateur de rogne se met en mouvement. Une terrible envie me prend de lui balancer son bol de caoua dans la physionomie. Je me retiens cependant car il faut toujours laisser aux pecheurs l’occasion de se racheter.
— Pourquoi cela vous etonnerait-il, Freddo ? familiarise-je.
— Je ne frequente pas les copines de ma femme.
— Il ne lui arrive jamais d’en recevoir ici ?
— Vous charriez ! Je ne tolererais pas…
— Oh, dis donc, mec, s’exclame le Gros, c’est pas parce que tu creches dans une turne en marbre qu’y faut te prendre pour le comte de Pantruche ! M’est avis qu’ils sentent l’eau de bidet, tes signes exterieurs de richesse…
Le mac de Rita coule un regard peureux en direction de la cuistance ou s’est embusquee la vieille. Comme on ne percoit aucun bruit, il est probable que sa depoussiereuse a colle son vieux tympan contre la serrure.
— Je vous prie de cesser vos insinuations malveillantes ! il fait.
Dire ca tout de go a Beru quand on est coupable de proxenetisme, il faut etre temeraire on inconscient. La replique ne se fait pas attendre. D’un coup de genou, mon gros teigneux renverse la table et la cafetiere va se propulser sur un divan en velours frappe, ce qui donne aussitot du cafe frappe ! Couchetapiane blemit et ses machoires forment deux vilaines boules sous chacune de ses joues. Je suis pret a vous parier une livre de marrons contre un livre de messe qu’il a envie de derouiller le Mastar. Pourtant il se contient.
— Ecoute, le hareng, gronde Sa Tornade en se penchant sur lui, faut jamais me prier de quoi que ce soit quand on a plus d’ecailles qu’un poisson rouge, autrement sinon je perds mon calme et ca se met a vinaigrer mochement !
— Qu’est-ce que je vous ai fait ? proteste miserablement Alfred.
— Tu me cours sur l’haricot, repond Beru ; rien qu’a te regarder, j’ai les phalanges qui me grattent, tu piges ?
Il balance son enorme poing devant le nez de notre hote. L’autre louche sur les poils frises et les cicatrices, sur le pouce en forme de marteau, sur l’ongle en berne qui le pare.
La porte de la cuisine s’ouvre et la menagere apprivoisee intervient.
— Faut-il que je previenne la police, monsieur Couchetapiane ? elle propose assez cranement.
Beru eclate d’un rire en cascade.
— Derangez-vous pas, memere, lui dit-il en exhibant sa plaque.
— Jesus ! Marie ! Joseph ! s’exclame dame Chiffon en reculant.
— Beau tierce ! apprecie mon ami qui a de la religion.
Je demande a la vieille femme de nous laisser bavarder et elle s’evacue dans sa cuisine en prenant soin de ne pas refermer completement la porte.
Le sieur Alfred commence a trouver que sa journee demarre mal. Il a du se lever du pied gauche. Y a des matins, comme ca, ou la vie nous montre son dargeot mal torche. Pour peu que vous vous penchassiez (Beru dixit), vous vous apercevez qu’en plus, elle vous tire la langue et vous fait le pied de naze entre ses jambes ecartees. Tout est grimaces, tout est trou de balle, tout malodore, tout souille, tout impertine. Vos contemporains ont une sale frime et de mauvaises intentions. Ils vous haissent et vous barbouillent de merde et d’ennuis.
— Voyons, Alfredo, interviens-je, en adoptant ce ton conciliant a quoi se raccrochent les gus malmenes ; tu ne vas pas faire la vilaine tronche…
— Sur que non, qu’il la fera pas, promet le Gros en retroussant sa manche droite.
Il montre son avant-bras jambonesque au barbeau. Des poils partout ! Des cicatrices ! Un fier trophee !
— Il en ferait, continue Sa Brutalite, qu’on en viendrait aux gnons et ca se gaterait pour sa frimousse. La lutte du pot de fer contre la peau de fesse, censement !
— Mais je ne vous ai rien fait, proteste humblement le Julot de Rita.
— Manque d’esprit cooperatif, Alfred, dis-je en ramassant un sucre sur la moquette et en le croquant. Pour nous autres, poulardins comme nous sommes, c’est un delit. On peut fort bien t’enchrister apres une partie de bourre-pif pour proxenetisme et coups et blessures…
— Coups et blessures ! s’indigne le malfrat.
— T’as jamais fait la raie a ta souris avec un tesson de bouteille, reflechis !
La, ca lui cisaille ses effets. Il se met a me defrimer autrement. Cet esprit clairvoyant se dit que je ne me suis pas amene dans sa creche les poches vides et que je dois avoir un dossier epais comme une tranche de pudding sur son compte.
— Questionnez-moi, je vous repondrai…
— Bravo ! clame Berurier en lui filant un petit coup de poing mutin sur le nez, je savais que t’etais un petit gars bien convenable.
Le petit gars bien convenable tamponne son nez endolori avec une irresistible pochette de soie. Il saigne et ca lui deconjugue le moral.
— Rita avait une bonne copine, reprends-je, une ravissante Allemande prenommee Hildegarde. Elle est venue ici ; tu dois t’en souvenir ?
— Oh, oui, p’t’etre bien, fait Alfred avec un air tellement sincere qu’on a envie de l’arroser d’essence et d’y foutre le feu.
— Imagine-toi, poursuis-je en m’asseyant a califourchon sur une chaise, que nous desirons avoir un entretien prive avec cette belle Germaine. Le hic est que nous ne savons pas ou la pecher…
Beru, poulet modele, prend le relais sans laisser tomber le baton.
— Alors, on compte sur toi, conclut-il.
Couchetapiane prend une expression d’infinie detresse, toute ruisselante de regrets eternels.
— Je ne peux vous etre d’aucun secours, affirme-t-il. Cette fille est venue ici une ou deux fois prendre un pot, mais elle nous disait qu’elle crechait chez une copine a elle, a Passy. Son adresse, je l’ai jamais sue. Et d’ailleurs je m’en foutais. Si j’avais su qu’un jour…
La, il chique les Judas a tout-va. Le sourire est torve, l’?il papillotant.
Je le devisage un bon coup, apres quoi je me leve et je prends mon Beru a l’ecart pour une conversation particuliere.
Pendant que je chuchote dans la trompe d’Eustache du Gros, Alfred ramasse les decombres de son petit dejeuner. La vieillarde de service montre son museau defraichi par l’encadrement. Elle est anxieuse. Je suis pret a vous parier une pomme d’arrosoir contre les pommes pommes pommes pommes de La Marseillaise qu’elle ne savait pas pour le compte de qui elle travaillait. Ca la terrorise, de realiser qu’elle epoussetait dans le Milieu. Le gars Alfredo va devoir se mettre en quete d’un autre appartement vu qu’il va y avoir la grosse levee de boucliers dans le tres respectable immeuble.
Ayant file ma consigne au Mahousse, celui-ci s’esquive en trombe. C’est un signe berureen de ne se mouvoir qu’en trombe. Le depart en locomotive de ses locaux motive une profonde inquietude chez Alfred Couchetapiane.
— Tu es bien certain de ne pouvoir m’affranchir davantage, bambin ?
Il secoue la tete tres vite et tres fort. On pourrait la croire montee sur ressorts.
— Certain, je vous le repete, cette fille, je m’en rappelais meme pas. Pour ce que je l’ai vue… Et puis je defends a Rita de se lier avec ses compagnes…
— Tu as bien raison, approuve-je, les mauvaises frequentations, c’est la porte ouverte aux pires calamites… Cela dit, il faut que je bavarde un peu avec ta morue, mon petit gars. Ou negocie-t-elle ses charmes, la Rita ?
Il va pour interpreter les evasifs, mais mon ?il de platre l’en dissuade. L’expression, c’est le veritable langage. A preuve : le cinema etait bien plus eloquent a l’epoque du muet.
Alfred murmure :
