Il brumasse dehors. La rue est maussade, poisseuse, fatiguee. Il y a des jours ou l’on a l’impression que Paris a trop servi et qu’il en peut plus !

C’est l’heure de la bouffe, mais le public aime ne semble pas s’en rejouir comme a l’accoutumee. Il reste prostre, l’estomac pas joyeux, l’appetit seulement organique. Les loufiats du troquet se mettent a croquer au fond de l’etablissement, tandis que le patron, un gros zig chauve a gilet de laine, s’occupe du rade et la patronne de la caisse. Les patronnes s’occupent toujours de la comptee.

A la table voisine de la notre, deux marchands de bagnoles se racontent leurs dernieres arnaques, comment qu’ils ont maquille en carrosses somptueux des tires promises a la casse et combien ils etaient fiers, leurs clients, de s’en aller au volant d’une guinde dont le pont etait plus bourre de son qu’un ours en peluche… Vous croyez qu’ils sont heureux de leur bon tour ? Meme pas. Ils en parlent pour essayer de s’affirmer par la triche, pour faire le pied-de-nez a leur sens moral, mais contents, non. Ils font du vol plane dans leur destin. Fatalitas !

Vingt minutes qu’Odile…

Cette fois le tracsir me prend. Je sens que nous avons affaire a des gens pas comme les autres. A des gens impitoyables… Le role d’un simple marlou dans tout ca, je l’ignore. Mais ce marlou appartient a l’equipe d’Hildegarde. Il a des trucs graves a cacher et…

— Allons-y, Gros !

— Pas dommage, soupire-t-il en enfilant son vieux pardingue perfore.

Cette fois, c’est Alfred qui ouvre la porte. Il reprime une grimace en nous apercevant.

Il va pour s’exclamer « Encore vous ? », se rend compte que ca ne serait pas civil et s’abstient.

— Besoin d’un autre renseignement ? il soupire.

— Tout juste, Auguste, versifie Beru en le refoulant d’un coup de genou dans les castagnettes.

Nous penetrons d’autor dans l’appartement. Imaginez-vous que le cher Alfred etait occupe a faire le pli de son pantalon. Une vraie petite femme d’interieur, mes choutes. La table a repasser est dressee, le fer electrique branche repose sur un support metallique et il a prepare sa pattemouille.

— Je me gaffais que t’etais bon a tout, mais homme a tout faire, alors la, tu me la coupes, ricane le Mastar.

— Faut bien que je mette la main a la pate puisque, par votre faute, je me trouve sans personnel, rechigne Couchetapiane. Cette vieille carne m’a rendu son tablier, vu qu’elle ne veut travailler que dans la Haute Societe !

Sans lui repondre, je me mets a investiguer. Je visite tour a tour le livinge, la chambre, la salle de bains, la cuisine et leurs placards respectifs sans decouvrir ma mignonne Odile, ce qui me rassure. Probable que tout se sera bien passe avec le marlou. Seulement pourquoi n’est-elle pas venue nous rejoindre, sa mission accomplie ?

Toujours discret, mon feal s’est abstenu de poser a Alfred les questions qui lui brulent les levres pendant ma breve absence. Aussi est-ce moi qui attaque :

— Je crois que tu viens d’avoir une visite, Freddo ? l’a-brule-pourpoints-je.

Il ouvre des yeux ronds sous ses sourcils epais.

— Une visite ?

La beigne dont le gratifie Beru le fait chanceler.

— Simple avertissement, pour t’apprendre a pas chambrer les bourres, petit canaillou ! declare mon compagnon…

Sa marotte, a Beru, quand il gifle un malfrat, c’est de replier ses doigts, si bien que ses gifles ressemblent a s’y meprendre a des coups de poing. Illico, voila la pommette tumefiee de Couchetapiane qui se met a enfler.

— C’est trop fort, pleurniche-t-il. Puisque je vous donne ma parole d’honneur que je n’ai recu personne !

Deuxieme parpaing berureen, mais sur l’autre pommette. Alfredo se met a ressembler a un accident de chemin de fer.

— On te dit qu’une jolie petite dame est venue te voir, fesse de rat ! tonne le Tonitruant. Alors brise-nous pas les pendeloques avec ta parole d’honneur. C’est plutot une parole de donneur, oui !

Vous dire s’il a de l’esprit, ce matin, le Gros ! Un vrai Vermot a lui tout seul.

Cette fois, Alfred se tord les mains.

— Messieurs, vibre-t-il, messieurs, je ne peux pas vous dire qu’une dame est venue puisque personne n’est venu ! Ne me croyez pas si vous voulez, mais ne m’obligez pas a avouer une chose qui n’est pas.

Curieusement, nous sommes touches par un accent de grande sincerite. Ce type-la est pourri jusqu’a l’os, pourtant il y a dans sa voix un ton de verite qui ne trompe pas. J’arrete le bras matraqueur de Beru.

— Minute, Gros, laisse-nous bavarder, tu le finiras apres si besoin est !

— Besoin sera ! prophetise Sa Matraque qui ne demande qu’a distribuer de la puree de cartilages.

— Ecoute, Alfred, enchaine-je, puisque tu repugnes a avouer ce qui n’est pas, avoue au moins ce qui est…

J’allume un cigarillo et, classiquement, je lui balance la premiere bouffee dans les trous de nez.

— Tout a l’heure, petit pere, tu nous as balades en barlu au sujet d’Hildegarde…

Il rougit.

— Moi ! ! ! s’ecrie-t-il avec les trois points d’exclamation que je viens d’avoir l’honneur de faire reproduire scrupuleusement par le valeureux linotypiste qui se farcit mes elucubrations et auquel j’adresse toute ma sympathie[23].

Marrant, les inflexions d’une voix. Il a voulu etre sincere, mais cette fois, n’y est pas parvenu.

— J’ai interviewe Mme Merluche, mon pote. Elle pretend qu’il y a eu a sa connaissance deux raouts chez toi et qu’Hildegarde y participait…

— M’en souviens pas, ergote le don Juan de Rita… Possible apres tout, se hate-t-il d’ajouter en voyant fremir le poing du Mastar.

— A ces soirees participait notre camarade Laurenzi, pas vrai ? Et puis aussi le Prince, si je me goure pas ?

Il tord le nez et se tait.

— C’est oui ou c’est non ? insiste Beru en lui placant son panard dans le creux de l’estomac.

— Oui, oui, fait precipitamment Couchetapiane.

— Bon, alors tu vas m’affranchir gentiment sur ce que cette joyeuse bande maquillait, bonhomme…

Il se reprend, Alfred. Il se dit que le temps se couvre mais qu’il doit se montrer homme, ne pas ceder aux sollicitations pressantes de deux poulagas. Il pense que si je le questionne, c’est parce que je ne sais rien de precis. Alors, pas locdu, il conclut que si je ne sais rien de precis il peut me mentir, ou en tout cas battre a Niort.

— Qu’est-ce que vous allez imaginer, dit-il, d’un ton bien frais, bien matinal, bien decide, il s’agissait de reunions purement amicales.

— Parole d’homme, Alfred ?

Il etend le bras du serment, sa main ne fremit pas.

— Alors, la, parole d’homme !

Je souris et m’assieds sur un tabouret de la cuisine. Un beau tabouret formiqueux, avec des chromes etincelants.

— Beru, soupire-je, je crois que tu avais raison ; faut lui mettre une danse pour l’assouplir, on vient de toucher un menteur, je deteste…

— Tu permets que je prisse mes zaises, declare le Dodu en tombant pardingue et veston.

En manches de chemise sale, avec son vieux bada ravage sur le dome, il est a la fois grotesque et sublime, mon Berurier. Quelque chose de majestueux et de puissant emane de son individu. Bestial et serein, obtus et terrible ! Il est aussi implacable qu’un robot. C’est le robot pensant, Beru.

— Ah non, merde avec vos manieres ! grince Alfred, revolte, survolte, virevoltant.

Il tombe en garde.

Ca ne deplait pas au Gros. Alexandre-Benoit, il affectionne l’opposition. Ca le dope et le justifie. Un passif, il le mailloche sans y mettre son ame. Des poings sans ame, c’est bete comme les pistons d’une locomotive, ca

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