Berurier rumine des presages, assis sur sa fesse droite, ce qui l’oblige a me tourner le dos.

— On s’en souviendra de celle-la, promet-il lugubrement.

— De laquelle ?

— Je cause de l’enquete, Gars. Une affaire dont je suis intimement mele… A la fois victime et enqueteur ! Ca s’est jamais vu, hein ? Femme kidnappee, cousine estourbie, moi-meme personnellement a graisser[27]. Calamitas sur toute la ligne ! Sans causer de mon vieux tonton Prosper qu’ils ont p’t’etre bien scrafe, ces vaches ! Laisse un peu que l’heure des comptes sonne, je te promets du jamais vu, San-A. Tu es pas susceptible d’imaginer la fiesta que je reserve a ces ogresses. Je vas me surpasser, promis. Leur faire payer au tarif dimanche toutes leurs fumasseries.

Nous dehottons rue Caumartin. Je laisse ma chignole au parking, et la premiere personne que je vois depuis l’entree du garage c’est, precisement, la mome Rita en train d’arpenter le bitume. Je la reconnais d’apres sa photo. Elle porte une jupe noire, moulante, fendue sur la cuisse, des bas a resille noirs, un corsage mauve et une veste en chinchilla de clapier travaille. Malgre la basse temperature, elle laisse sa veste entrouverte et son corsage degrafe afin de montrer son etalage aux passants en quete de sensations.

— C’est elle ? demande le Gros.

— Yes, Mec.

— On la saute ? demande-t-il, employant le verbe sauter dans son sens argotique d’arreter.

— Je crois pas.

— Alors ?

— On va au tabac d’en face et on la surveille.

Il comprend et masturbe le chef.

— Tu penses que nos zigotos vont venir la chercher pour lui administrer du serum antimemoire ?

— Tout juste ! Elle va nous servir d’appat.

— Les siens ne sont pas degueulasses, admire cet amateur eclaire en louchant sur le decollete.

Je l’entraine au tabac. Il y a justement une table libre pres de la vitre. On est aux premieres loges pour admirer le panorama. A.-B. se commande un double sandwich aux rillettes de la Sarthe. Ses notions geographiques de la France ne reposent que sur l’alimentation. Pour lui, le Vaucluse c’est un melon, les Basses- Pyrenees du jambon, le Rhone des quenelles de brochet, le Perigord du foie gras, la Provence du vin rose, Caen des tripes, et tout a l’avenant. Because sa fesse brulee il se tient de guingois, mais avoir ete marque au fer rouge comme n’importe quel taureau de manade ne lui a pas ote l’appetit, et il devore en louchant sur Rita.

Curieuses a observer, les allees et venues d’une radasse. C’est un peu l’ecureuil dans sa cage pivotante. Elle reste un moment adossee a un montant de porte, amorphe, puis, a la vue d’un passant possible, son ?il s’anime, son visage s’eclaire pour devenir faussement aimable, bassement engageant. Le type arrive a sa hauteur. Elle lui decoche un sourire hardi, ses levres balbutient une invite, des promesses… Le passant continue son chemin. Le visage se ferme immediatement, prend une expression sarcastique, butee, sombre. La fille se met a arpenter le trottoir a petits pas secs et precis, son sac se balancant au bout de son bras des?uvre. Elle parcourt quelques metres sans jeter un regard aux vitrines qu’elle connait par c?ur. Elle va rejoindre une de ses compagnes, autre sentinelle d’amour, postee un peu plus loin. Les deux filles echangent quelques mots d’un ton naturel. Elles representent mutuellement le seul vrai contact avec leur realite propre. Et puis elles se separent et regagnent leur point de faction.

— Tu vois, murmure Beru, les levres enrillettees, ce metier, moi j’aurais pas la patience. Eponger un clille, c’est rien. Le dur dans ce turbin, c’est pas de vaincre la repugnance, c’est d’attendre.

Il mastique energiquement car s’alimenter est pour lui un acte de foi (et meme de pate de foie)[28]. Il mange comme le paysan laboure, comme le pilote de Boeing decolle, comme le chirurgien ablationne : avec methode et application. En prenant son temps, en etudiant ses gestes, en les rationalisant.

C’est le maitre artisan de la boustifaille, Beru. Le scientifique de la digestion. Il a le leur determinisme du boa. Il engloutit de tout son tube, de tout son etre, de tout son c?ur. L’estomac, pour lui, c’est le tour devant quoi l’ouvrier specialise justifie ses emoluments. Un bel outil qui doit s’amortir par un rendement etudie ; surproduire a bon escient, assurer coute que coute sa mission.

Un poste de tele confidentielle[29] (de mon nouveau verbe : confidentieller, premier groupe a gauche en descendant le perron). On y voit deux messieurs. L’un qui fait parler l’autre. De nos jours, c’est ca le style teloche : des cons qui en questionnent d’autres. Les questionneurs et les repondeurs ont tous, toujours, le meme langage, le meme vocabulaire pretentieux d’ou partent des phrases comme : « Si l’on prend les choses dans leur contexte »… ou bien « Compte tenu des coordonnees qui…Bande de manches ! Cremes d’andouilles ! Enfles ! Baveurs ! Dindons ! Ils s’ecoutent poser leurs propres questions et ils s’ecoutent donner leurs propres reponses. Ce qu’il lui faut, a l’homme, c’est tartiner. Bavasser. Dire comment qu’il travaille ; comment qu’il embroque sa bobonne ; parler de son resplendissant genie ; de son talent confondant ; de son humour contondant ; de sa merveilleuse maison de campagne ; de ses bagnoles bolidiennes ; de ses voyages : son Inde, son Japon, son Tahiti ; de ses decorations ; de ses citations ; de ses promotions ; de ses convictions. Il a besoin d’etre applaudi, le bonhomme. Il parle pas de ses saloperies ; de ses moches varices ; de sa paire de cornes ; de ses hemorroides ; de ses mesquineries ; de ses arriere-pensees saumatres. Il expose le miel et cache la saumure (derriere son cadre noir). On se sort le panais, devant les cameras. On se l’agite ! On se taille des couronnes, des bavettes, des plumes ! On se projette le glorieux dans les foyers, pour les edifier, leur montrer un peu ce que c’est qu’un homme de bien et comment qu’ils sont, ceux qui ecrivent des livres, qui inventent des bilboquets telescopiques, qui decouvrent la Lozere, qui pechent des thons de trois cents livres, stoiquement attaches a leur fauteuil a l’arriere du barlu. On leur fait decouvrir le genie humain sous toutes ses formes. On les encense, on les compare, on les loue, on les solde ! Ca ne vous fait pas honte, a la fin, de tous les jours vous farcir ces gueules de raie minables ? La mienne y compris, parfois ?

Bien vrai, vous etes pas genes ? Des moments, y a la Genese qui me trotte par l’esprit (et c’est pas l’Esprit Saint en l’occurrence). Il y est declare que Dieu crea l’homme a son image. Conclusion, si nous sommes a l’image de Dieu, Il est par consequent a la notre, non ? Cette bouille que je Lui suppose pour lors, mes pauvres z’amis ! Se farcir l’eternite en compagnie d’un Dieu qui aurait les traits de certains ministres ou de certains presentateurs, j’aime mieux renoncer, abdiquer l’immortalite de mon ame, devenir charogne, puis simple humus. Terminer en reseda ou en salsifis. Devenir vegetal, etre bouffe, digere, defeque, plutot que d’affronter cette perspective effroyable. Des fois que Dieu ressemblerait a ce gus deplume et rondouillard a bille de faux cure vicieux, qui insidue, qui insinue, qui residuse, qui objecte, qui abjecte, qui sert la soupe, qui vulgarise, qui vulgairise, qui gargarise, qui arriviste, qui gouvernementaliste, qui definit, qui definitife (du verbe definitifier), qui consciencie a longueur d’antenne, qui vous souille le tube cathodique, qu’on sent paye a la pige, qui veut faire la pige, qui ne pige pas, qui pousse, qui haut-de-c?ure, qui generalise (o combien) qui flonflonne, qui bavote, qui petomane, qui one-man-chauve ; dont le regard est torve, le verbe baveur, le crane grotesque, la pensee a vendre, le debit a louer, l’intention a blamer. Dieu ressemblerait a ce truc ? A ce chose ? A ce machin ? Dites ? Repondez ? Alors, pas de Bon Dieu pour moi, please ! Foutez-moi un bon neant capitonne terre glaise, je m’en contenterai !

— Tu vois, murmure le Boa apres son ultime deglutition, ca derouille pas tellement pour notre prostipute. Le froid, ca leur endort Popaul, aux bonshommes.

Le fait est que Rita continue son manege. Leger footinge, bref echange de gaudrioles avec une grande bringue qu’on vexe en lui assurant qu’elle a la figure concave. Ensuite elle reprend sa faction, sourit a un pelerin, lui susurre des mirages… « T’as pas envie de faire des folies, mon loup ? »

Le zig prend un air M.R.P. (de nonne) et garde les yeux braques sur la ligne bleue des Vosges. Il passe ! Comme a la belote. Il doit pas avoir de jeu !

Le grand ennemi de la prostitution, c’est la timidite. Le nombre des pegreleux qui n’osent pas ! Qui voudraient bien ; qu’ont le fric, la godanche et un slip propre, mais qui, au dernier moment, reculent parce que c’est l’affrontement humain qui les terrorise.

Un autre survient, un vieux. Rita essaie un sourire, sans y croire. Le vieux ne la regarde pas non plus. Lui, il doit calcer en maison especiale, se faire organiser des feeries son et lumiere par des demoiselles couteuses et inventives. Les messieurs, plus ils sont aux as, plus il leur faut de la main-d’?uvre pour se faire purger le radiateur. Les jeunots triquent vite et mal, dans la foulee. Ils ont une jolie frimousse, un ?il mouille qui attendrit les femelles (surtout les vieillissantes) mais ils se mettent le compteur a zero en deux secondes, si bien que la

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