malin (ou la maligne) a bien calcule son affaire. Pendant qu’on entreprenait Couchetapiane dans la kitchen, il a retire la cle de la serrure pour la placer a l’exterieur, si bien qu’en partant il n’a eu qu’un tour de cle a donner ! L’audace et la promptitude de l’attentat sont proprement confondantes. J’ai deja vu des gars gonfles (les noyes de la Morgue entre autres) mais a ce point, rarement !

Mon sesame entre en piste. Cric-crac, chuchote-t-il. La porte s’ouvre. Il y a trente-deux personnes dans l’escadrin, echelonnees le long de la rampe, avec de l’anxiete a ne plus savoir ou la mettre. (Certains se la deposent dans le fond du slip afin d’en temoigner devant leur Bendix.) Je saute dans l’escadrin… Des voix m’interrogent. Je leur reponds que c’est le tube cathodique d’un poste de teloche qui a explose, rapport a Jacques Chabannes qui a eternue dans la camera numero 2. Me voila en bas. Les badauds badaudent dans l’entree. Je leur brandis ma carte de poulman.

— Qui vient de quitter l’immeuble ? aboye-je.

Ils se regardent, se trouvent pas beaux, se l’expriment par des « beuhh ». Pas moyen de leur tirer quoi que ce soit. Ils ont entendu le gros bastringue et se sont pointes. Personne n’a remarque personne. Je me rue dans la rue. Un loufiat du bistrot est la, qui mastique un oignon cru, maniere de se blinder l’haleine (c’est l’haleine du pingouin, car il est en noir et tient ses pieds en fleche)[24].

— Police, mon gars, lui dis-je, une bagnole vient surement de decarrer en trombe, non ?

Il finit son oignon et me dit « oui ». Son oui, c’est toute la Provence.

— Elle etait comment, cette chiotte ?

— Une DS noire, dit-il.

— Vous avez note le numero ?

— Juste celui du departement : 75.

— Qui la conduisait ?

— Un type. Il attendait une femme qui s’est precipitee dedans.

— Une femme blonde ?

— Je sais pas, elle portait un gros bonnet de skieuse en laine noire et un manteau de daim noir borde de fourrure…

Je sonde la rue ou un facteur pedale, les genoux ecartes.

Trop tard pour essayer une courette. Mais le tuyau est bon.

— Et le gars qui pilotait, vous avez eu le temps de l’admirer ?

— Non, m’a semble qu’il avait les cheveux blonds legerement frises sur le derriere.

— Merci, vieux, vous au moins, vous n’avez pas les yeux dans une boite a pilules.

Je fends la foule qui s’agglutine et je regrimpe chez Couchetapiane. Des gens assistent le Gros, croyant qu’il a ete blesse par l’explosion. Il l’est. Le fer a repasser s’est imprime pour toujours dans le dargeot de Sa Majeste. Le c?ur recemment tatoue a disparu sous une monstrueuse cloque qui sanguinole. Il gemit, mon Beru. Les grands blesses de la fesse, c’est dramatique.

— Je pourrai jamais plus m’asseoir ! larmoie-t-il.

Au lieu de m’apitoyer je penetre dans la cuisine. Vous verriez ces decombres, ca vous donnerait la nausee : vaisselle et meubles sont brises. Un desordre indescriptible que, neanmoins, avec mon grand talent realiste, a cote duquel celui de Zola n’est qu’une redaction d’eleve de sixieme, je vais essayer de vous decrire, regne dans la piece. Les pieds de la chaise sur laquelle se tenait Alfred ont ete fauches par la deflagration et gisent avec ceux de Couchetapiane a l’autre bout du local. Les claouis du malheureux se trouvent sur la table a repasser, et ses tripes serpentent en fumant jusqu’a la cuisiniere a gaz. C’est devenu un buste, le marlou a Rita. On trouve son nombril sur la boite a sel, son foie dans le refrigerateur defonce, sa rate dans une poele Tefal (heureusement ca n’attache pas). Il est assis sur ses poumons, Alfred, ce qui n’est pas inconfortable, mais l’oblige a une position biscornue. Il a encore l’air surpris et sa levre superieure retroussee decouvre ses ratiches eclatantes.

Pas la peine de l’envoyer a la revision, ca couterait trop cher. Vaut mieux que madame sa maman fasse un echange standard. Je sais bien que la chirurgie moderne fait des miracles, mais tout de meme… De temps en temps, on nous annonce dans les journaux qu’un zig vient de se faire placer un c?ur artificiel. Parait que le monsieur vit et qu’on a bon espoir. Dans ces cas-la, j’ai idee que le Bon Dieu, la-haut, il doit salement faire la gueule. Il trouve pas drole que les hommes le ridiculisent. Et puis, trois jours apres, on revele que le sans-c?ur est clamse, et du coup, le Barbu respire en se disant que c’est pas encore cette fois que ses marionnettes lui demoliront le standinge. Pourtant ca lui pend au nez, a Dieu, la victoire de ses creatures sur lui-meme. Il est imminent, le jour ou ces messieurs le relegueront au rang d’apprenti sorcier. Le temps vient ou les hommes en fabriqueront d’autres autrement que par le canal habituel (qui est voisin de celui de l’uretre) et ou ils parviendront a se rendre immortels, eux aussi, comme un Grand. Alors Dieu ne fera plus le Malin.

Les pompelards s’annoncent, et puis Police-Secours, comme chaque fois qu’il y a du pet quelque part. Je recupere mon Gros apres qu’on lui eut file un pansement sur sa brulure.

Il insiste pour s’entifler un double cognac toutes affaires cessantes.

— J’ai souvent eu le feu queque part, dit-il, mais jamais a ce point. Ton avis sur tout ca, Mec ?

Il est pas reluisant, mon avis. Je me flanquerais des claques et meme des coups de pied si je ne me retenais pas. Envoyer ma chere Odile dans cette galere, faut etre drolement inconsequent, vous ne trouvez pas ?

— Mon avis, je vais te le dire, Bonhomme. La clique a Hildegarde est arrivee a ses fins et Mademoiselle liquide tous les gens qui l’ont aidee. Ainsi de Laurenzi, ainsi de Couchetapiane. Ce dernier devait etre surveille et notre venue a cree la panique chez les donzelles. Ils ont intercepte Odile avant qu’elle n’aille chez lui, c’est sur…

— Comme ma Berthe ! s’exclame le Brule.

— Comme ta Berthe !

— J’ai plus d’espoir de la recuperer vivante avec ces demenageurs, reflechit mon ami. Tu vois comment ils procedent ? Mitraillette pour mezigue, bourrage de crane pour ma cousine, etranglement pour Laurenzi, grenade pour Couchetapiane. Ils jouent Volga en flammes, ces carnes. Rien ne les fait hesiter. Faut se faire une raison, San-A., desormais dorenavant, pour toi comme pour moi, c’est le grand gala des veufs !

9

SAUVE QUI PEUT !

Sombres paroles, mais qui refletent bien la noirceur de la situation inextricable dans laquelle nous nous trouvons.

J’imagine Odile — mon Odile — entre leurs mains cruelles. Ils vont lui faire subir d’atroces sevices pour la faire parler. Ils veulent surement connaitre ce que nous savons… La torture ! Et puis la mort ! Par ma faute ! Une fille adorable, une artiste qui ne songeait qu’a l’amour et a ses emaux…

— Oh, bon Dieu ! trepigne-je brusquement.

— A propos de quoi t’est-ce ? sourcille mon camarade au dargif a combustion lente.

— Vite ! Vite ! Vite ! repete-je par deux fois[25], manions-nous, A.- B.[26]

M. l’A.-B. ouvre des vasistas larges comme des assiettes a soupe.

— Pour aller ou est-ce ? s’inquiete-t-il.

— Tu l’as dit toi-meme, Gros, la bande d’Hildegarde est en train de liquider ses arrieres, comme les bourreaux nazis liquidaient les camps de la mort apres qu’ils eurent rempli leur sinistre office.

— Eh bien ?

— Il reste Rita sur leur route !

Il a tout pige, tout considere, le Gros.

— Fissa ! hurle-t-il en s’engouffrant dans ma tire.

Je bolide en direction de la Madeleine. Je me sens dingue a force de remords et d’inquietude. Odile ! Ils se la sont payee dans le hall de l’immeuble. Comment se fait-il qu’elle les ait suivis sans resistance en me sachant tout a cote. Meme si on lui a applique un petard dans les reins, elle a du se debattre, non ? C’est pas une femme passive. Le fait qu’elle ait accepte d’enthousiasme cette mission prouve qu’elle n’avait pas froid aux yeux.

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