puis deviens menacante et revele-lui que M. Jerome est mort parce qu’il n’a pas su se tenir a carreau. Tu me suis toujours ?

— Toujours, sourit Odile.

Je lui prends la main et lui baisote le bout des doigts. C’est drolement chouette a bisouiller, le bout des doigts de la femme qu’on aime. Beaucoup de tordus se figurent que les points de contact physiques sont immuables. Pour eux c’est la bouche, le raminagrobis ou les mamelons de Cavaillon. Manque d’imagination ! Atrophie du sensuel ! Quand on aime, pas besoin de poser en terrain balise : c’est bon partout. L’etre aime, vous devez avoir la secousse aussi bien en lui caressant le mollet qu’en lui becquetant le postiche. Le courant electrique, il passe tout le long du fil qui le vehicule, non ? Memement, l’amour passe tout le long du corps qui l’abrite. Vous pouvez placer votre fiche voleuse sur la hanche ou le cou de pied, entre les omoplates ou dans le creux du nombril, c’est du kif. La meme chair, chaude partout pareil, avec le meme sang qui vient la caresser entierement et sur lequel navigue votre tendresse. Oh oui, le bout des doigts, le talon, la nuque, le pli du bras, la ou les veines montent a la surface et font une ombre bleue… Tout est a embrasser chez la femme aimee, de meme que tout est bon dans le cochon. Y a pas de morceaux choisis ni de bas morceaux. Elle est une et indivisible, pire que la Republique dont il ne reste plus que la tronche, tellement on l’a malmenee, celle-la.

— Et apres, chef ? demande-t-elle en me retirant sa main.

— Le Jerome en question a pour nom Laurenzi. Ceci au cas ou il te parlerait de lui. Et il habite rue de Buzenval a Saint-Cloud… Je compte sur toi pour avoir l’air affranchie, hein ?

— Je ferai de mon mieux.

— J’en suis certain. En admettant que tout aille bien et que tu le sentes en confiance, demande-lui s’il sait ou l’on peut joindre le Prince, tu te souviendras ?

— Ou on peut joindre le Prince, repete-t-elle. C’est tout ?

— C’est tout. Nous t’attendons ici. Si, par hasard, les choses tournaient mal, prends n’importe quel objet qui te tombera sous la main et balance-le dans un carreau de la fenetre.

Cette fois, elle a droit a un bout de galoche escamotable et je la propulse vers la sortie. Beru la regarde sortir d’un ?il gluant de sympathie fervente.

— Un bon petit lot que tu viens de tirer a la tombola, Mec, declare-t-il. Cette gosse, c’est ma Berthe en plus jeune, du temps qu’elle servait comme serveuse au restaurant du pere Hippolyte a Issy-les-Moulineaux.

8

MESSIEURS LES VEUFS

— Une supposition qu’on retrouve Berthe vivante, revasse le Gros.

Il commence a avoir le visage et l’esprit secs comme le rose de dame Merluche. L’homme, sa qualite dominante, c’est de recuperer coute que coute. Le flot impetueux de sa propre vie l’entraine vers le futur vorace. Chagrin ou pas, faut qu’il descende le fleuve impassible, meme si les Peaux-Rouges criards le prennent pour cible.

— Une supposition, reprend-il en dodelinant le chef, je me reclame dare-dare un mois de conge et j’embarque cette poulette adoree sur la Cote d’Azur, maniere de lui faire achever l’hiver loin des instants peris. Un vrai voyage de noces, San-A. Bouillabaisse et ailloli a tous les repas…

Il renifle des senteurs de safran, avale une salive deja parfumee d’ail et soupire.

— Et une supposition qu’on ne la retrouve pas vivante…

— Tais-toi donc, le coupe-je, il ne faut jamais envisager le pire. Puisque le pire est la conclusion de notre vie, nous n’avons le droit d’envisager que le meilleur. L’etre humain, il est comme la chevre de M. Seguin, Gros. Attache a un pieu par une corde, il broute l’herbe grasse on galeuse de l’existence en tirant sur cette garcerie de corde. Et puis quand il la casse, il va se faire becqueter par le loup. La liberte, c’est un loup aux yeux de braise et aux dents acerees qui guette dans l’ombre.

— J’ai tout de meme l’obligation de penser a si on retrouvait pas Berthe vivante, s’obstine le Bute.

Il cherche a s’extirper une larme de ponctuation, mais ca ne perle pas. Il a trop sollicite ses glandes lacrymales. Maintenant, pour qu’elles fournissent, faut qu’il s’engrene le chagrin avec des images bien penibles, des souvenirs bien saignants, des hypotheses bien horribles. Chacun a une dose de larmes a verser. Quand le reservoir est vide, faut qu’il attende qu’il se remplisse. De meme les rires, et l’amour, et tout le reste… Oui, une pile, un reservoir. Le quidam, il a une capacite, un point c’est tout ! Une autonomie comme un avion. Il peut chialer deux on trois jours, une semaine… Mais faut qu’il se ravitaille. Qu’il rigole un bon coup dans l’intervalle pour laisser se recharger les accus. Beru, desespoir vivant depuis la veille, voit la lampe rouge de son tableau de bord s’allumer. Elle dit « achtung », « caution », « fais gaffe ». Elle avertit qu’on brule les dernieres ressources. Faut faire roue libre dans la descente, maintenant, pour economiser le carburant. On alors se payer une escale dans la serenite.

— Si on retrouve pas Berthe vivante, je me remarierai pas, affirme cet homme integre. Je dis pas que je me filerai pas a la colle avec une meme un jour dans longtemps, deux ou trois mois au moins… Mais le c?ur n’y sera plus. Je me maquerai juste pour qu’elle me fasse la tortore. L’operation reprise-chaussettes. Et puis, naturellement, pour me calmer la viandasse avant de roupiller. Je m’en choisirai une un peu tapee de maniere qu’elle eusse des complexes vis-a-vis de moi et que je puisse assurer ma supreme assise. Une dodue, avec des roploplos en capot de Jaguar vu que j’ai habitude du rembourrage. Ce que j’insisterai, c’est sur le caractere. Je la veux aimable, pas rechigneuse et tolerante. Faut que je puisse porter du chrysantheme a Berthy sans qu’elle en prisse ombrage, regarder sa photo sans qu’elle fasse la gueule et m’envoie des coups de sarcasme dans le culte de Berthe. Tu piges ?

Je pige. Combien forte est la vie ! Quelle belle seve vivace ! Comme c’est dru, impetueux ! Ca me fait penser a la frele pousse de lierre qui finit par etrangler l’orgueilleux sapin. Vous avez jamais vu grimper du lierre apres un sapin ? Au debut c’est joli. Ca pare le tronc. Ca lui ote son cote futur poteau telegraphique. Et puis, quand le lierre est bien haut, bien fourni, bien luisant, on s’apercoit que les branches basses de l’arbre jaunissent. C’est irreversible chez le sapin. C’est comme les tifs des bonshommes. Quand ca creve ca repousse plus. Un jour, le sapin, il lui reste plus que son cone, tout la-haut. Il est clamse dans la verdure. On le croit toujours vivant, a cause du lierre exuberant qui, lui, est plus vert que l’ete et que les oiseaux font frissonner. Mais c’est du fard sur la frime d’un cadavre. Mort, le sapin ! Etouffe par le beau boa suave aux ecailles vernies.

Je zieute ma breloque. Dix minutes qu’Odile est partie en mission et elle n’est toujours pas revenue.

— Tu t’inquietes pour elle ? demande Beru.

Je hausse les epaules.

— Non, tout de meme…

— Fais-t’en pas pour elle, elle doit etre en train de man?uvrer le barbe de premiere.

— En tout cas l’affaire se rassemble bien, remarque-je.

— Tu trouves ?

— Couchetapiane et sa Rita sont dans le coup avec Hildegarde. Laurenzi aussi etait dans le coup.

— Dans quel coup ?

— Nous finirons bien par le decouvrir. Ce joli monde cherche un type mysterieux, ca, nous le savons. Un type qui doit frayer dans les milieux de la prostitution. En outre ces messieurs-dames se preoccupaient d’un denomme Berurier…

— Moi-meme personnellement ? demande Alexandre-Benoit.

— Ou ton oncle. Qui sait ? Le cher homme avait peut-etre decouvert l’usage qu’on faisait de son immeuble de la rue Legendre et ruait dans les brancards.

Le Mastar opine.

— C’est tres possible. Tonton, c’etait un fute.

Mon ami se met a pianoter la table.

— Au lieu d’essayer de lui faire tirer les vers du nez par ta camarade, au maquereau, tu aurais du me laisser agir. Ce pelerin, tu l’as remarque, a peur des gnons. Je te parie qu’en trois mandales, j’y fais raconter toute sa vie et celle de sa famille depuis l’epoque des Gaulois.

— Un quart d’heure, dis-je.

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