— Elle s’explique rue Caumartin.
— A quelle hauteur ?
— En face de l’entree des artistes de l’Olympia.
Depuis un moment, je louche sur une photo coincee dans le cadre de la glace et qui represente Couchetapiane tenant par la taille une belle brune a l’air salingue.
— C’est ta donzelle, cette petroleuse ?
Il opine. J’enfouille l’image.
— Tu permets ? dis-je, je me la ferai dedicacer un de ces jours…
Et sur cette replique je me tire.
Je retrouve Odile et Beru en tete a tete, l’une devant un Americano, l’autre devant un beaujolais-villages. Ils devisent aimablement. Elle doit lui parler de sa Berthe, le reconforter, car il a le visage mouille et les coquards plus roses que les pages centrales du Larousse.
— Tu as fait ce que je t’ai dit ? m’enquiers-je.
— Ca tourne ! repond-il. Qu’est-ce que tu penses de cet oiseau ?
— Pas tellement de bien, Gros. Mais, dans un moment, je te dirai si ma mauvaise impression est ou non justifiee.
— Il parait que c’est un marlou ? demande Odile.
— Oui, ma cherie. La pire espece d’hommes. Les arnaqueurs de l’amour. Les exploiteurs du sexe…
Elle fait la reflexion propre a toutes les honnetes femmes lorsqu’elles s’interessent a la prostitution.
— Comment des filles peuvent-elles vendre leur corps et remettre cet argent a un homme ?
— Au debut, ce sont des vicieuses, mon chou. L’acte devient vite pour elles une petite formalite. Puis elles rencontrent un male qui les domine, leur inspire crainte et amour, et la prostitution n’est plus alors qu’une espece de philosophie elementaire. L’abandon de leur corps a un « michese transforme en travail. Elles disent du reste « travailler »… Elles finissent par tout admettre de leur protecteur : qu’il les ranconne, les frappe et meme les double. Un barbeau a souvent deux femmes, et meme plus. La seconde fille s’appelle une doublarde, terme assez pejoratif qui calme la jalousie de la premiere. Le fin des fins pour un maquereau consiste a faire croire a chacune de ses gagneuses que l’autre est sa doublarde. C’est un metier honteux, mais qui requiert beaucoup de psychologie lorsqu’on veut eviter les crepages de chignon et les basses denonciations.
Je me tais brusquement en voyant deboucher la vieille femme de menage de Couchetapiane. Frileusement serree dans un vieux manteau de lainage noir a col de faux astrakan, un fichu noue sur la tete, la balayeuse s’eloigne d’un petit pas rapide et furtif de souris.
— Une seconde ! lance-je avant de m’elancer du pas d’un lancier dont la lance se balance en cadence, comme la ganse d’un lansquenet.
En six enjambees et demie, je rattrape Mme Furibarde qui marmonne en marchant des trucs malveillants.
— Vous permettez, chere madame ?
En me reconnaissant, son visage fletri par l’age et la reprobation s’illumine.
— Ah ! monsieur le policier ! s’exclame-t-elle, vous allez un peu me dire…
— Tout ! la coupe-je. Je vous dirai tout et vous me direz tout, vous verrez comme, ensuite, la vie sera belle lorsque nous n’aurons plus de secrets l’un pour l’autre. Puis-je vous offrir une consommation afin de vous remettre de vos emotions ?
— Alors un petit rose sec, dit-elle en femme persuadee que la cirrhose est une maladie exclusivement masculine.
Nous nous rabattons sur le comptoir de mon rade.
Le loufiat connait mon invitee puisque, d’autor, il lui cloque son rose sec.
— Ainsi, fait-elle, d’apres ce que j’ai cru entendre, les gens chez qui je travaillais etaient des voyous ?
— C’en sont toujours, madame !
— J’en parle au passe parce que je viens de leur rendre mon tablier ! fait-elle. Moi qui pensais que cette Rita travaillait dans l’immobilier.
— Ce n’etait que demi-mensonge de sa part, madame ; elle travaille dans l’immobilier meuble.
— Une pute ?
— A l’etat pur, madame… heu…
— Merluche ! Virginie Merluche, si vous avez besoin que je temoigne dans Le Parisien libere, veillez a ce qu’on n’ecorche pas mon nom !
Son nom dans le baveux ! Reve des humbles ensevelis des la naissance sous un Himalaya d’anonymat. Que ne feraient-ils pas pour voir, l’espace d’une edition, s’etaler leur patronyme dans leur journal habituel ! J’ai connu un ecrivain celebre par ses souvenirs qui publiait des editions de luxe de ses couvres et adressait un bulletin de souscription aux interesses avec la mention « Votre nom est cite dans cet ouvrage ». Cet homme remarquable connaissait bien ses contemporains car les tirages etaient epuises en un clin d’?il. Il savait que les vrais best- sellers, ce sont les annuaires.
— Madame Merluche, votre bonne foi a ete surprise. Vous avez fait le menage d’une catin et d’un maquereau. Ce sont des choses qui arrivent, ne vous en desolez pas. L’argent qui retribuait votre labeur provenait certes de honteuses copulations, mais il se trouvait purifie par votre travail !
Vous allez trouver, mes fils, que votre San-A. use d’un style ampoule, comme on dit chez Mazda, mais gardez-lui votre entiere confiance, il sait ce qu’il fait. L’emphase, c’est ce qui plait aux pauvres. Elle les ennoblit.
Un pleur perle a sa paupiere. Elle vide cul sec son rose du meme tonneau et fait claquer fortement sa langue pour signifier qu’un autre completerait admirablement le premier. Je le lui commande.
— Voici la photographie d’une fille, dis-je en lui tendant le portrait d’Hildegarde. L’avez-vous vue chez Couchetapiane ?
— Mlle Hildegarde ! s’exclame la plumeauteuse. Ben, vous pensez…
— Ils etaient donc en bons termes ?
— Derriere et chemise ! Quand ils donnaient une reception, c’etait chaque fois avec la blonde et des copains a elle !
Brave Mme Merluche, si simple, si honnete, si a califourchon sur les principes ! Comme il me plairait de lui donner l’accolade si les aigrettes de ses verrues, sa barbe et sa moustache ne constituaient une protection naturelle inaffrontable.
— Parlez-moi des amis d’Hildegarde, madame…
— Merluche ! Virginie Merluche ? Vous devriez le noter sur un papier… Pour vous en revenir, les amis d’Hildegarde, vous dites ? Il y avait une autre fille, blonde comme elle, avec un accent a couper au couteau ; et puis un type aux cheveux gris qui s’appelait Jerome… Et aussi un autre bonhomme bronze, pas francais, avec un beau nez… J’ai jamais su le nom de ce bonhomme. Entre eux, ils l’appelaient le Prince. Si prince il y avait, ca devait etre un prince armenien ou en quelque sorte.
— Vous prendrez bien un troisieme rose sec, madame Virginie Merluche ?
— J’ai peur que ca me tourne !
— Le rose sec est un breuvage delicat, plaide-je. Dieu a cree le vin rouge pour l’ivrogne, le blanc pour les huitres et le rose pour la femme.
Elle se laisse faire.
— Avec ces emotions, dit-elle pour se justifier, un peu de remontant, c’est pas de la gloire !
— Il y a eu souvent des receptions chez Rita ?
— Deux fois ! On me prevenait et c’etait moi qui m’occupais du frichti. J’acceptais de travailler le soir a condition que Couchetapiane me raccompagne jusque chez moi. Je me croyais en securite, vous parlez d’un comble ! Si je m’etais doutee…
— On est souvent mieux garde par un loup que par un chien, declame-je.
Belle image, et qui atteint son but. Elle en sourcille d’admiration et je devine qu’elle fait un n?ud a son cerveau pour pouvoir se la rappeler.
— De quoi parlaient ces gens lors des soirees en question ?
Elle secoue ses epaules de cigogne.
— Pourrais pas vous dire. Ils causaient par allusions en ma presence…
