— Non, mon pote ! fulmine-je, et je te prie de rectifier ta tenue ! Un spectacle pareil, le matin, il y a de quoi vous faire eclater le pancreas !
Ca le refrene, il se dresse, le radada dans la position medaille, et salue ma petite fee.
— Excusez la meprise, madame, roucoule-t-il, je vous ai confusionnee d’avec mon epouse.
Sa difficulte d’elocution m’indique que sa cuite est tenace et qu’elle a survecu aux lueurs de l’aube.
— Tu es frais, rabroue-je, tu as du pinter jusqu’aux aurores !
— Le tatouage, c’est douloureux, plaide mon ami ; et puis avec le chagrin que je coltine, j’avais besoin de me reconstituer le mental. Apres la seance, moi et Jeannot on a ete aux Halles pour la gratinee.
— Ensuite ?
Il baille, s’etire et s’etonne.
— Ben, ensuite mon pote m’a enfourne dans un bahut et je suis rentre chez moi…
— Ensuite ? impitoye-je.
Ca le trouble. Il se leve en geignant, enjambe son pantalon defait et se met a se gratter le trou du c?ur en allegeant que c’est demangeant, ces coups d’aiguille.
— Tu n’as pas repondu a ma question, Alexandre-Benoit, insiste-je ; une fois rentre chez toi, qu’as-tu fait ?
Il est brusquement panique, car il devine, a mon expression, que je ne le questionne pas pour du beurre et que quelque chose de nouveau et de desagreable s’est produit.
— Mais, bafouille-t-il, mais… je… Pourquoi que tu me regardes comme ca, San-A. ?
— Reflechis, si toutefois le tas de choucroute qui te sert de cerveau te le permet encore, et reponds !
— Attends, bouge pas… La porte d’ici etait pas fermee… Je suis rentre, j’ai tripote l’interrupteur, mais il a pas interrupte…
Je fais trois pas pour actionner le bouton electrique situe pres de la porte. Effectivement, la lumiere ne se fait pas. La raison en est simple : on a ote l’ampoule du vestibule.
— Et alors, Gros ?
— Alors j’ai relourde a tatons, et puis apres j’ai bute dans queque chose de mou et je m’ai paye un jeton d’orchestre monumental ; tant et si bien que j’ai cogne du gadin et que je me rappelle plus de la suite…
— Le quelque chose de mou, c’etait ta cousine Laurentine, a qui on venait de souhaiter sa fete avec un marteau.
Je lui raconte tout et ca finit de le degriser.
— Mon Dieu ! s’insurge-t-il, qu’est-ce qu’on vous a fait, pour que Vous Vous en preniez a notre famille pareillement, hein ?
Il dresse un dur regard d’homme bafoue vers le plafond.
— On n’est pas une famille respectable, dites voir ? Est-ce qu’on est des escrocs ? Est-ce qu’on est juifs ou communistes ?
Mais Dieu, qui deteste qu’on lui parle sur ce ton, s’abstient de repondre et, pauvres humains, nous ne pouvons que nous perdre en conjectures.
Odile nous attend au cafe d’en bas. Le charme le plus subtil de la France, c’est que partout se trouve un « cafe d’en bas ». Ma tendre amie est passionnee par la tournure des evenements. Quand elle lisait des trucs pareils dans son journal, elle estimait qu’il y avait de la triche, que les reporters en remettaient pour que ca se vende mieux. Elle aimerait bien nous accompagner mais franchement, vous nous voyez pas debarquer cher Rita avec une dame de la bonne societe, hein ?
Une fois Beru remis d’aplomb, nous sommes alles prendre des nouvelles de Laurentine, a Beaujon. Elle souffre d’une felure du crane, pourtant il parait que ses jours ne sont pas en danger. Coincidence ? on l’a installee dans la chambre contigue a celle de Mongeneral, comme ca ils pourront se tenir compagnie et cocoricauser du pays quand ils entreront en convalo.
J’embrasse Odile, sagement installee devant un Americano. C’est la premiere fois que j’enquete « en amoureux ». La premiere fois depuis que je suis un salaud d’adulte. Je me rappelle le temps ou je travaillais comme garcon a tout faire dans une petite revue mensuelle au tirage confidentiel. J’encaissais la publicite, je corrigeais — mal, d’ailleurs — les epreuves et j’aidais le directeur a se planquer dans le placard a balais lorsqu’un creancier turbulent venait donner la serenade dans le misereux local d’arriere-cour servant de bureaux redactionnels. Le bon temps ? A l’epoque, je frayais avec une petite lyceenne brune et, le jeudi, elle me suivait dans toutes mes peregrinations. Je chiquais les importants. Je me prenais — et me faisais prendre — pour Lazareff. Elle s’emballait pas, malgre mes allures solennelles, malgre mes gestes affaires, la mignonne brunette. Une gosse raisonnable, c’etait. Je crois que, dans le fond, elle n’etait pas dupe et que je l’amusais. Elle ne se fardait pas et j’ai encore en memoire le gout intact de ses levres qu’elle gardait fermees lorsque je l’embrassais. Et puis son odeur aussi… Une odeur comme je n’en ai jamais retrouve depuis, si simple, si humaine… Et encore la tiedeur de sa peau, et le grain de sa peau… Tous les sens participaient, mais en tendresse, avec purete. Suave… Je ne savais pas que ca representait la fin de ma vraie jeunesse. J’ignorais que je traversais alors un tunnel enchante qui allait deboucher sur l’age d’homme. Brusquement, un individu se met a contracter une horrible maladie incurable : il devient adulte (d’ou derive le mot adultere). Et son cas s’aggrave d’annee en annee. Il ne s’en remet pas. Lorsqu’un amour nouveau fleurit en lui, il se reprend a esperer, il croit etre sorti de l’auberge. L’espace d’une flambee… Vite, ca redevient hideux, abominablement infect et il replonge dans l’univers concentrationnaire des grandes personnes…
Pourquoi Odile, ca me fait comme la petite etudiante, soudain ? Je lui jette, en la quittant, le long regard vorace et desespere que je jetais a cette gosse de jadis lorsque je l’abandonnais, pour quelques minutes, devant la porte d’un commercant temeraire qui avait bien voulu souscrire un ordre publicitaire a notre revue.
— T’es pince, grommelle Beru, tandis que nous gravissons l’escalier.
— Tu plaisantes, Gros ! Elle me plait, c’est tout…
— Minute, pape Pie XI, intervient le Mastar, on pige, aux coquards que tu lui roules, que c’est pas seulement une question de fignede. Fallait bien qu’un jour on l’autre ca te choie sur la coloquinte. Un zig comme toi ne peut pas aimer tonte sa vie jusqu’a la hauteur du kangourou, San-A… En tout cas, je te felicite, c’est une fille tres bien…
Nous voila devant l’appartement de Rita. On sonne. Une vieillasse en savates et blouse bleue nous ouvre. Elle a deux dents sur le devant et une grosse verrue contre l’aile gauche du nez.
— Mlle Rita ? je demande.
L’epousseteuse secoue sa tete ridee.
— Elle est a son bureau !
Nous manquons nous etrangler. Et puis je me ravise. Apres tout, quand une tapineuse se paie une femme de menage, elle n’est pas obligee de lui dire qu’elle puise ses revenus dans le pantalon de ses contemporains, s’pas ?
Devant notre indecision flagrante, la bonne femme ajoute :
— Mais Monsieur est ici.
Tiens ! voila qui est nouveau. Nous acceptons vivement de voir Monsieur. Il est en train de petit dejeuner bien qu’il soit presque midi. C’est un superbe mec de trente piges, tres mediterraneen, avec le teint bistre, les yeux sombres, la bouche gourmande, les sourcils touffus. Il est drape dans une robe de chambre en soie creme, a parements bleus, et il lit Le Parisien libere (sous caution) en trempant la corne d’un croissant dans un bol de cafe noir.
En nous voyant debarquer, il nous retapisse aussi sec, ses sourcils se joignent et il nous virgule un sobre mouvement de menton.
Pour dissiper les doutes qu’il pourrait encore entretenir, je lui produis ma carte, puis je m’installe en face de lui. L’appartement est clair, propret, moderne : meubles scandinaves, grande baie ouvrant sur un horizon de toits.
— A qui ai-je l’honneur ? je demande.
— Alfred Couchetapiane, jette-t-il d’un ton sec. C’est a quel propos ?
— A propos de Rita. C’est elle que nous aimerions voir, mais elle est deja partie a son « bureau », d’apres ce que raconte votre esclave…
J’ai mis l’accent et beaucoup d’ironie sur le mot « bureau ». Le tenebreux pour noces crapuleuses et dancings me vote un regard furibond.
