cupidites druidiques.

— Comment me trouves-tu ? coquette-t-elle.

— Je te trouve comme je t’aime, Odile.

Dans l’ascenseur, elle me regarde en souriant.

— Tu ne dois pas aimer souvent, murmure-t-elle, je veux dire aimer vraiment.

Sa perspicacite me desarme un peu. Je lui prends le menton entre deux doigts.

— Non, Odile, pas souvent… Si peu souvent, meme, que je ne me rappelle plus la fois d’avant.

Et je l’embrasse. Pas du tout le baiser leger, style « petit-c?ur-va », mais la belle galoche passionnee du genre de celles qu’on ne reussit qu’apres avoir fait de la plongee sous-marine. Il y a echange de muqueuses, inflammation des gencives, ecaillage des dents et secretion assuree, on est tellement accapares par ce baiser qu’on ne s’apercoit pas que la cage d’acier est arrivee a bon port et que la porte du rez-de-chaussee vient de s’ouvrir.

— Mande pardon, dit une voix, mais vous pouvez detacher vos ceintures !

Dans l’encadrement se trouve un vieux plombier-zingueur qui vient plombier-zinguer dans l’immeuble. Il est tout joyce sous sa casquette, le deboucheur de lavabos. L’amour, ca commence a ne plus etre de son age, mais ca l’attendrit encore. On rit avec lui et on s’en va.

Un leger soleil, couleur de jaune d’?uf de poule mal nourrie[22], ne parvient pas a faire fondre la neige (en anglais the snow). Les rues ont perdu leur purete fantomatique de la nuit pour redevenir salement urbaines.

Je roule jusqu’a Beru’s house. Des senteurs de safran s’echappent de chez le bougnat et un facteur en grande tenue largue sa cargaison de conneries de porche en porche. La vie est la, simple et tranquille. Qu’on soit venu kidnapper Berthe en ces lieux si paisibles, ca me deroute plus encore que la veille.

Comme nous atteignons le palier du Gros, j’ai la surprise de decouvrir deux personnes, l’oreille collee contre sa porte. Il y a la son voisin du dessus, le sourdingue, et la petite bonniche du dernier, celle qui a de la moustache et une medaille pieuse.

— Vous etes certaine ? Moi, j’entends rien ! clame le sourdingue.

— Que se passe-t-il ? m’empresse-je.

Ces deux specimens de voisins berureens me reconnaissent.

— Je descendais, explique la soubrette, et il m’a semble entendre comme des gemissements.

— Moi, j’entends rien, repete le sourdingue pour qui le silence est devenu une sorte de violon d’Ingres.

Alarme comme si j’etais a l’armee, je plaque mon eventail a moustiques contre le trop de serrure.

— C’est des idees que vous vous faites, s’obstine l’homme au sonotone, on n’entend rien !

— Fermez-la une seconde ! lui lance-je, furax, car a moi aussi il m’a bien paru percevoir quelque chose.

Mais un sourd authentique a qui l’on dit de se taire se croit toujours invite a poursuivre son raisonnement.

— S’il y avait des gemissements, on les entendrait, continue le fane du tympan.

Je me redresse pour sonner. Comme on n’arrete pas le progres, Sa Majeste a fait placer une sonnette ultra-moderne dans sa creche, car de nos jours, il existe jusqu’a des sons de luxe. Lorsqu’on presse le timbre, on entend un bruit melodieux et on se croirait a Orly.

— Il m’a bien semble entendre un soupir, en effet, admet le sonotone lorsque l’avertisseur a visites retentit.

Sans plus tergiverser, je me munis de mon sesame et j’ouvre la porte du Gros. Un spectacle d’une puissante desolation s’offre a nos yeux, comme on l’ecrit si justement dans les quotidiens du matin. Deux corps sont allonges dans le couloir de Berurier… Je reconnais en un coup d’obturateur Laurentine et son cousin. Laurentine baigne dans ce que les quotidiens du soir appellent si pertinemment une mare de sang. Elle porte, au lieu de bigoudis, une plaie a la tete.

Alexandre-Benoit, quant a lui, n’a pas de blessures apparentes, mais il est tout aussi inanime que sa coheritiere. Je bondis sur la vieille fille, assiste d’Odile. Le sourdingue rameute l’immeuble. C’est vrai que ca crie fort, un sourd !

Du coup, la concierge alertee radine, a cheval sur son balai de sorciere. La bonniche moustachue s’evanouit. Les locataires de dessous montent, tandis que descendent ceux du dessus. On questionne, on postillonne, on interjectionne.

J’ose glisser la main dans le corsage, aussi gonfle qu’un etui de cithare, de Laurentine. Le c?ur bat. Il bat meme a une belle cadence.

— Elle est tombee sur la tete ? balbutie Odile.

La plaie est significative : la cousine du Gros a pris un coup de marteau sur le chapiteau. Le zig qui a confondu sa tronche avec une enclume n’y est pas alle de main morte ; heureusement qu’elle porte le chignon, Laurentine, sinon, sans ce coussinet naturel qui a amorti le gnon, sa cervelle allait lui couler par les trous de nez.

Je me penche sur le Mastar dont les rales sont relativement rassurants. Renseignements pris, il git et vagit dans un coma ethylique ; m’est avis qu’il est rentre blinde comme un destroyer.

Police-Secours mysterieusement prevenue s’annonce et l’on brancarde Laurentine tandis qu’a grand renfort d’ammoniaque et de cafe noir Odile tache de recuperer le Gros. Moi, je m’offre une conference au sommet avec la pipelette.

— Vous avez vu arriver la blessee dans l’immeuble ? je lui demande.

— Oui, hier soir.

— Quelle heure etait-il ?

— Autour de dix heures, c’etait juste apres le film de la tele, je preparais mes poubelles.

— Comment a-t-elle pu penetrer dans l’appartement, les cles ne se trouvaient pas en sa possession ?

Elle me designe Beru que, maintenant, Odile ablutionne.

— Ce gros porc n’avait pas ses cles, alors, en repartant, il a laisse sa porte ouverte avec le verrou tire pour pas qu’un courant d’air puisse la refermer. Quand la pauvre femme m’a explique comme quoi elle etait la cousine a ce sac a vin, j’y ai conseille de monter l’attendre…

— Vous n’avez pas vu penetrer ensuite des personnes etrangeres a l’immeuble ?

— Non, mais vous savez, on ne marche plus au cordon et avec l’ouverture electrique tout un chacun peut entrer…

Comprenant que je n’en tirerai rien de valable, je lui conseille d’entrer en loge et je m’approche de Beru. Il recommence a fonctionner et saisit la main d’Odile en begayant.

— Ah, ma Berthe cherie, je savais bien que je te retrouverais…

Avant que d’ouvrir les yeux, il se tourne sur le ventre et fait glisser son pantalon.

— Mate un peu si je t’adore, ma poule, clapote-t-il d’un ton humide, c’est pas de l’ersatz d’amour ca, ma brebis, dis voir ?

Odile, terrifiee, n’arrive pas a detacher ses yeux de l’enorme, du plantureux, du tumultueux, du velu dargif qu’on lui propose. C’est grisatre, c’est veineux, c’est vineux, c’est moussu. Et tatoue, madame ! Il n’a pas plaint sa peine, Jeannot, ni son encre ni sa calligraphie. Enorme, avec des eclats qui lui partent tout autour pour bien montrer a quel point il irradie, le c?ur sacre de Beru. Les rayons vont jusque dans la raie mediane, s’abimer dans le plus effroyable des gouffres. Au-dessus de ce c?ur, comme il restait encore une place defrichee, Jeannot lui a tatoue un palmier. C’est son vice, le palmier. On distingue meme un petit singe dans les branches ! Ce que c’est beau, si vous saviez, ce c?ur avec l’inscription : A ma Berthe adoree, pour toujours (bien qu’il n’y ait pas eu assez de place pour le « Sde toujours…). Et puis ce mignon palmier qui incite aux voyages, avec ses palmes vraiment vertes et son ouistiti impertinent accroche par la queue ! Un chef-d’?uvre !

— C’est pas emotionnant ca, ma caille ? Je m’ai regarde le prose plus d’une plombe dans le miroir a barbe de Jeannot tellement que j’admirais le travail. Mais raconte un peu ce qui t’est arrive, ma gazelle !

Il se retourne et avise Odile. Il en oublie de rabattre son pan de chemise sur son cure-pipe a balancier.

— Ah, c’est pas Berthe ! bredouille le Tatoue…

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