n’improvise pas, ca se contente de fonctionner. Une rebellion, au contraire, pousse a l’ingeniosite. Ca fait chatoyer l’imagination. Ca vous contraint au genie, ca vous oblige a construire. Un type sans reactions, c’est une victime et une victime rend sadique. Tandis qu’un adversaire vous ennoblit. Je sais, rien qu’a mater la garde d’Alfred, comment Beru va s’y prendre avec lui.

Un faux coup bas pour l’obliger de tomber un peu les bras, mais le Gros va garder toute son assise et, recta, lui nougater les mandibules. Ca ne fiarde pas ! Le poing gauche du Fracasseur pique sur le foie de Couchetapiane qui s’y laisse prendre et veut bloquer. Ce faisant, il decouvre un menton aussi visible que le perron de l’Opera quand on se place a la sortie du metro. Le poing droit de mon feal jaillit. Pas possible d’etre si gros et si prompt ! Oh ! ce pain de trois livres, ma pauvre dame !

Ca fait « tiafff ». Les yeux d’Alfred deviennent cloaqueux, ils se vitrifient, on dirait qu’on lui a cloque des verres de contact en vitre depolie. Il clapote des machoires comme s’il mangeait de la puree trop chaude. Et puis Alfred nous donne le bonjour et s’affale, faisant dans sa chute basculer la cuisiniere a gaz. Ca tintamarre dans la cuisine.

Le Gros considere son poing sans piger.

— Tu parles d’une mauviette, j’y avais pourtant mis que la dose nourrisson.

— Faut croire qu’il supporte mal les barbituriques !

J’attrape l’assiette d’eau servant a humidifier le falzar en cours de repassage et je la flanque sur la devanture du voyou. Couchetapiane rouvre les vasistas. Il geint, se redresse et me met a cracher du sang agremente de perles blanches : ses dents.

Quand il en a glaviote quatre, il peut pointer sa langue hors de sa bouche tout en gardant les machoires crispees.

— Excuse mon ami, interviens-je, il est tellement gauche, qu’il ne connait pas sa droite ! S’il t’avait place un double de ce calibre, tu dormais jusqu’aux actualites televisees de derniere heure !

Alfred hoquette :

— Il m’a casse les dents !

Ca le fait zozoter.

— Te plains pas, j’ai repere la plaque d’un dentiste dans l’immeuble, declare Beru en se frottant les phalangettes sur le pantalon.

— C’est a la Sante qu’il se fera repaver le boulevard ! tranche je, tu ne penses pas qu’on va le laisser en liberte !

Je m’incline sur Couchetapiane.

— Je suis pas pour les voies de fait, camarade, seulement tu n’as que ce que tu merites. Tout a l’heure, si tu as remarque, mon ami ici present est parti d’ici avant moi, tu te rappelles ? Il est alle faire mettre ta ligne telephonique a la table d’ecoute, si bien qu’on a enregistre ta converse avec Rita lorsque tu l’as appelee, au tabac d’abord et a l’hotel ensuite pour lui recommander de ne rien dire au sujet d’Hildegarde.

Alfred a le regard battu, comme, apres l’amour, l’homme qui s’est trop depense.

— Alors, continue Berurier le Vaillant, Berurier l’Intrepide, Berurier 1e Sanguinaire, en administrant un coup de pompe dans les cotelettes d’Alfred, alors, y te reste plus qu’a accoucher, mon petit homme, autrement sinon je te pratique une cesarienne que j’ai le secret.

Couchetapiane suce son sang. Ca fait des bulles rouges au coin de sa bouche.

— Allez demander a Laurenzi, dit-il. Nous, Rita et moi, on n’a fait que de les mettre en cheville…

— Momento ! dis-je.

Je passe dans le livinge pour ramasser le canard que lisait cet enfant de sagouin lors de notre premiere visite. Le meurtre de Jerome Laurenzi n’y figure pas. Probable que la presse a ete rencardee trop tard pour les premieres editions de la matinee. Donc, selon toute vraisemblance, Alfred ignore le deces de Laurenzi…

Je retourne dans la cuisine.

— Tu es un ami de Laurenzi ?

— Ami, enfin, oui, je le connais…

— T’es un petit reticent dans ton genre, gouaille-je, on dirait que la verite est pour toi un siccatif qui te brule la bouche au passage. Je te previens que si tu t’affales pas completement, quand on te bouclera tu ressembleras a un tas de chiffons. Raconte !

Il mate avec detresse le decor qui l’environne. Tout cela lui etait naguere familier, et brusquement tout cela devient menacant, hostile. C’est toujours pareil dans la vie. Quand tout va bien, on trouve son home benefique ; mais des que ca se gate, il apparait vachement louche.

— Raconter quoi ?

— Hildegarde et Laurenzi…

— Hildegarde etait une copine de tapin de Rita. On a lie connaissance. Je l’ai trouvee sympa… J’ai essaye de la prendre comme doublarde, mine de rien, mais c’etait pas son genre. Elle m’a explique que le turf, pour elle, representait un moyen d’action pour mener a bien une mission qu’elle avait entreprise.

— Quelle mission, Alfred ?

— Je l’ignore, c’etait pas une causeuse… Elle voulait connaitre des caids de la prostitution. Elle expliquait qu’il y avait gros d’artiche a gagner… Comme je me trouvais plutot pote avec Laurenzi, je les ai presentes…

— Et qu’est-ce que ca a donne ?

— J’en sais rien.

— Pourquoi recommences-tu a nous chambrer ?

— Je vous chambre pas !

— Oh que si ! Alors mon ami va de nouveau s’occuper de toi !

J’adresse a Beru un signe d’intelligence qu’il comprend malgre tout. Le Gros regarde Couchetapiane, puis son poing. Il decide que la partie de cogne manque d’imprevu et il se rabat sur le fer a repasser toujours branche. Il arrache la prise et s’empare de l’objet. Pour montrer a quel degre d’incandescence il se trouve, Beru le pose sur le superbe pantalon d’Alfred. Ca fait un bruit de fer a cheval chauffe au rouge qu’on plonge dans un baquet d’eau. Une moche odeur nous grimpe dans les trous de nez.

— C’etait du pure laine, ton costard, apprecie le Gros. A l’odeur, je reconnais la qualite.

Le fer a traverse les quatre epaisseurs du futal et imprime profondement son empreinte dans le bois de la table.

— Si tu ne craches pas le morceau tout de suite, je te repasse ! affirme cet etre energique et plein d’inventions.

Ce disant, il approche le fer de la joue d’Alfred. Ca le fait bronzer, Couchetapiane, cette source de chaleur.

— Deux gifles avec c’t’ outil, fait le Gros, et tu trouveras plus a maquer que des aveugles ; seulement, grouille-toi de jacter avant qu’il refroidisse.

— Oh bon, ca va, je vais tout vous dire, consent le cher garcon dont la joue roussit nettement.

Il va effectivement tout nous dire, j’en mettrais ma main au fer a repasser ; seulement il se produit comme un debut d’incident technique. Quelque chose degringole dans la cuisine. C’est lourd, c’est rond et ca roule au pied de Couchetapiane. Mort de mes os ! Je reconnais une grenade. Une main on ne peut plus criminelle vient de la jeter par l’entrebaillement de la lourde. Je fonce comme un fou dans le couloir en entrainant Beru. On vient a peine de debouler dans l’entree qu’une explosion formidable retentit. Je pourrais essayer de vous l’exprimer avec des « rrraoumdes « vlangggget des « tziboum-badaboum(les meilleurs), mais a quoi bon ? Et surtout a quoi bonds ? Et meme, a quoi James Bond ? Ca platrarde partout. Y a une breche dans la cloison. Par icelle, je coule un z’?il dans la cuisine. J’aimerais bien savoir ce qu’il est advenu (des Champs-Elysees) d’Alfred. Au milieu de ce bigntz il a du etre decoiffe, le coquet. Je le vois pas, biscotte la fumaga. Le plaftard continue de faire des petits. Ca remue-menage dans l’immeuble. Ca demenage ! Ca change de rue ! Les bouillaveurs changent de rut ! Les marchands de bagnoles changent de ruses ! (Je peux vous en pondre commak a la pelle, ca ne me fatigue pas.)

Beru a ete commotionne par l’explosion. Il a pas lache son fer et, en chancelant, il court a un divan pour s’abattre dessus. Hurlement prolonge et pathetique du Gros qui s’est assis sur le fer ! Son costard a lui n’est pas pure laine ; en revanche, ses miches sont pure viande. Ca sent (evidemment) le cochon carbonise. Le Gros se roule sur la moquette en poussant des cris tous plus abominables les uns que les autres.

Je veux ouvrir la porte paliere afin de m’elancer sur les traces de l’agresseur. Helas ! helas ! helas ! le

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