les divertis, je les sidere. Ce sont des demoiselles siderables, de bonnes clientes pour la rifouille. Faut les comprendre ; dans leur honorable profession, l’organe qu’elles utilisent le moins c’est leur rate. Avec le charcutier de Poitiers ou l’industriel de Tourcoing qui viennent s’esbaudir et se congestionner au Red Dog, elles n’ont pas tellement l’occasion de s’ecarteler le grand zygomatique. Ces messieurs sont la pour etre pelotes, complimentes, regales de madrigaux. Car le turbin d’entraineuse consiste essentiellement a faire la cour aux bonshommes. L’homme en goguette vient dans un cabaret pour beneficier de la compagnie d’une fille bien roulee et bien fringuee, avant tout ! Il eprouve un pueril plaisir a boire du champagne aux cotes d’une pin-up qui lui assure que son complet est bien coupe, que les tempes grises il n’y a que ca de vrai, que la calvitie est un signe de virilite et qu’on ne peut tomber reellement amoureuse que d’un sexagenaire. Il arrive de sa province pour froler, pour humer, pour ecouter. Memere est restee dans sa bourgeoise demeure aux meubles suintant de cire, avec ses mouflets, ses bonniches et ses chats. M. Julot, fort de sa solitude d’un soir, se grise de Paris. Il rentrera au patelin fortifie. Ca lui permet, a la prochaine reunion du Rotary ou du Lions (de Belfort) de raconter, entre les liqueurs et le discours du president, que lors de son dernier voyage a Paris, il a fait la connaissance d’une gamine de toute beaute sur qui il a produit une tres forte impression. Et, a ce moment-la, il le croit. Il en oublie ses varices, sa brioche, son bec verseur minable, son asthme, son maillot de corps, son coton dans l’oreille. Il a garde des boniments stereotypes d’une fille de nuit, la certitude qu’il etait Apollon, qu’il meritait d’etre aime, qu’il pouvait encore, si l’envie lui en prenait, changer sa vie et celle des autres. Car c’est de cela qu’il a besoin, le bourgeois de province, de cette certitude delicate de pouvoir recommencer. Il s’imagine portant des complets clairs, des chemises de couleur, s’achetant des bagnoles sport et partant a l’autre bout du monde pour y vivre une nouvelle existence de don Juan enfin accompli. Il se croit predestine, il se persuade que son destin n’a ete jusque-la qu’une erreur, mais que tout peut changer. Au fond de lui, il sait bien qu’il ne bronchera pas, qu’il restera a l’etabli, debout devant son ratelier comme un bourrin soumis, mais dites, les gars, le reve, c’est permis, non ? Ca aide a supporter le mesquin quotidien. Alors vive les entraineuses perspicaces, les belles flatteuses peintes en guerre en dentelles qui savent si bien effacer les bourrelets et les rides, faire repousser des tignasses sur les cranes polis, arracher les ans accumules et rafraichir les c?urs fletris.

— Je comprends pas que dans la Rousse, on n’engage pas des inspectrices, dis-je. Car enfin, une nana, c’est autrement plus fute qu’un mecton, faut l’admettre. Et comme force de persuasion, pardon, y aurait du rendement ! Pas moyen de les berlurer ! Chaque prevenu se laisserait tirer les vers du naze en louchant dans les decolletes. Ah, si un jour, comme il est probable vu mes capacites, je deviens ministre de l’Interieur, je creerai illico une brigade de policieres.

Elles s’esclaffent bien fort, me declarent impayable, me font leurs mirettes de velours. Alors je continue :

— Regardez deja, au depart, comme dans chaque c?ur de frangine un flic sommeille. Elles te vous detectent les parfums sur le complet, les rouees ! Les traces de rouge sur le mouchoir ! Et pour vous eplucher l’emploi du temps d’un mari, quel brio !

Je leve mon verre a la ronde.

— A votre beaute, mes ravissantes ! Continuez de pousser le cave a la debauche.

— Ah ben, vous, au moins, pour un poulardin vous etes pas becheur, declare l’une des demoiselles, une grande platinee au rouge a levres violet.

Vous le voyez, les z’enfants, la plus parfaite harmonie se met a regner entre nous. Je defrime trois beohefs, flanques de trois jeunes filles de bonne famille, attables non loin du bar. Ces messieurs sont vachement partis et ne se sentent plus, leurs dames de compagnie n’ont plus d’efforts a fournir pour alimenter la converse. Ils se racontent complaisamment et donnent tous les details sur leurs vies professionnelles et privees. Y en a un qui est dans les machines-outils et qui explique a une brunette indifferente son planning de l’annee, un autre confie a une mignonne mulatresse qu’on vient d’operer sa memere des organes. Il est gomme severe et ca le rend triste. Il dit que sa megere, avec tout ce qu’on lui a efface comme bas morcifs, elle est pratiquement videe. Creuse comme un sifflet, elle est devenue, la pauvre. Au point qu’on aurait quasiment envie de lui bourrer le baquet de paille d’emballage pour lui redonner quelque consistance. Le troisieme, c’est les Baleares qu’il raconte, le palace avec piscine de ses dernieres vacances, et comment son fils aine est champion pour la plongee sous-marine. Des meduses grosses comme des couvercles de lessiveuse il ramene, ce petit intrepide. C’est l’auditrice de l’heureux pere qui semble medusee. Faut decidement une fameuse dose de patience pour etre entraineuse, on plutot il faut… de l’entrainement. Elles sont groggy, les pauvres rates. Ensevelies sous les machines-outils, les fibromes, les tarifs hoteliers. Elles se sont farci deja la vie de famille et les debuts difficiles de ces messieurs. Elles savent comment qu’ils ont fait fortune, combien ils paient leurs ouvriers et leurs femmes de menage, elles connaissent leurs frais generaux, leurs accidents de ski, leurs tiers provisionnels, leurs chasses, leurs liaisons, leurs autos, les journaux qu’ils lisent, leurs religions, le parti politique auquel ils appartiennent, pour qui ils ont vote, pour qui ils voteront, leur conception de la vie, leurs voyages, leurs pilules pour le foie ; leurs guerres, leur paix, leurs pets, tout ! Et elles s’obstinent stoiquement a sourire, a hocher la tete, a risquer meme une exclamation ou un bout d’interjection de temps a autre pour faire sincere, pour que l’illuse soit complete et que messieurs les bavasseurs, les raconteurs de-sa-garce-de-vie, se sentent bien ecoutes, bien compris, admires (encore et toujours). Et chaque soir elles recommencent.

— Vous permettez qu’on vous tienne compagnie ?

Les tam-tams tam-tamarrent a tout-va. Personne ne les ecoute. Les danseuses nombrilent sans trop se forcer. Uns scene eclairee necessite une salle penombreuse. Le champ’ discretement et continuellement verse chauffe les esprits. L’odeur parisienne des filles, leur delicate comprehension facilitent l’accouchement. Alors les chefs d’industrie, les patrons intraitables, les peres severes, les epoux tyranniques se debrident, mollissent, parlent, disent tout… Faut qu’elles s’evacuent, ces annees de gravite, d’acharnement, de devoir accompli ! Faut qu’ils s’en vident un soir, qu’ils les transvasent dans des oreilles brandies vers eux comme des entonnoirs sous le robinet d’un tonneau. Ils font le bilan de leur vie. Ils chatoient, ils lamentent, ils larmoient, ils melancolisent. Tout ce qui grouille en eux de prerogatives se disperse. Y a dislocation du cortege des preoccupations. Ils delacent le corset de la dignite. Ils aerent leur sens du devoir. Ecoutez-les, les filles, ecoutez-les bien, c’est leur mal de vivre qui soupape. Tout ce que je vous cause, je le dis aux grognasses assemblees en termes z’humoristiques. Elles sont etonnees de decouvrir que leur metier frelate est en fait une belle mission humaine, qu’elles sont des pretresses, dans leur genre, des infirmieres de l’ame, des purges du standing.

Elles me raffolent, me cerclent au plus juste. Je les restitue a leur dignite femelle. Beru, quant a lui, se consacre a la petite Noire deguisee en Senegalaise. Il joue les touristes et lui sanglote ses miseres sur le corsage. Il fuit comme une chasse d’eau d’hotel, mon brave Gros, depuis la surprenante disparition de sa bergere.

Je mate l’heure brusquement et fais mine de retrouver la dure et exigeante realite.

— Oh, mes cheries, je sursaute, quatre plombes vont bientot sonner au clocher de mon bracelet-montre et je ne vous ai pas encore deballe l’objet de ma mission !

Exhibition de miss Hildegarde clichee pour la posterite. Je tiens la photo devant ma robuste poitrine.

— Lookez-moi ce minois, c’est celui d’une petite craneuse qui a travaille quelques jours dans vos rangs. Elle a disparu et il faut coute que coute que je lui remette la pogne dessus…

Je deviens grave. Ca contraste avec ma seance de risettes. Les filles pigent que c’est du serieux et me devisagent.

— C’est une question de vie ou de mort ! laisse-je tomber.

— Oh que oui ! sanglote l’Imperissable en enfouissant son nez morveux de peine entre les seins de sa negresse.

L’instant est dramatique.

— J’aurais pu jouer les Judas, chiquer au clille et vous extraire les vers du nez en souplesse, mais, poursuis-je avec aplomb, ca n’est pas mon genre… Alors, voila, mes poules, je compte sur vous toutes pour obtenir des tuyaux interessants a propos de cette garce, car croyez-moi, c’en est une, et qui deshonore votre profession !

Bien joue, hein, les mecs ? Quelle science du verbe ! Quelle profondeur psychologique ! Y a des moments, ca me flanque le vertige. Je suis penche au-dessus de mes dons comme sur le grand canon du Colorado. Je crie « tac ! Et l’echo me renvoie une salve de mitrailleuse, tellement c’est vertigineux comme gouffre !

— Vous etes d’accord pour m’aider, mesdemoiselles ? interpelle-je collectivement. Mettons-nous bien d’accord. C’est pas la police que vous rencarderez, c’est une ?uvre de salut public que vous accomplirez ! Vous ne serez pas des indicatrices, mais les participantes d’une battue !

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