— Vous nous faites danser, messieurs ? sollicite Marysa.
A cet instant, l’orchestre tangote a tout-va. L’un des musicos joue de la courgette evidee et un autre du peigne fin, c’est vous dire a quel point on baigne dans le typique !
— Je veux bien, consent mon camarade, mais je vous previens que moi, en dehors de la valse lente, j’suis pas Roland Petit. Nez en moins, si un peu de gymnastique peut vous decrasser les deltoides, je suis partant !
Galamment il se leve et s’incline sur Marysa.
— Mon petit c?ur, mes deux battoirs sont a vous.
La pauvrette reprime sa panique. Dans sa profession tout n’est pas aussi rose qu’on pourrait le supposer[14]. Il y a des hauts et des abats. Elle vient de toucher son tripier, c’est la vie.
Courageusement, elle se laisse emparer par Beru. Il n’a jamais eu le cote Serge Lifar, mon Valeureux. Lui, sur une piste de danse, c’est un peu comme une pelle mecanique dans un salon Louis XV, ca fait durement anachronique, croyez-moi. L’ours Martin en exhibition. En avant pour la marche des scaphandriers ! Il souleve ses pataugas a cinquante centimetres du plancher et reprend durement appui avec le sol. Il est penche en avant, formidable tacheron du tango enjoleur. Il tortille son enorme dargif comme s’il le chargeait d’assurer la cadence ! Son numero tient de la foulee du vendangeur pietinant sa recolte dans la cuve et de la bourree auvergnate. C’est lent, pesant, martele. Et faut voir comme il cramponne sa partenaire ! Plaque a elle de toute son epaisse poitrine, la tete rejetee en arriere a des fins respiratoires, il garde le bras gauche rigoureusement a l’equerre, raide comme un panneau de signalisation, tandis que son bras droit enserre la taille de Marysa d’une maniere extremement farouche. Les musiqueux sont comme hypnotises par cette demonstration. Le joueur de courgette s’en tape sur les doigts de stupeur, les loufiats s’embusquent derriere les piliers pour mater…
— Dites donc, plaisante Josepha, c’est un pittoresque, votre cousin, dans son genre.
— Toute la poesie rurale francaise, mon petit c?ur…
On s’offre le tango nous aussi. Les donzelles sont des futees, les beaux esprits de la prostitution. Pour les questionner, il faut enfiler ses gants de velours et prendre son temps.
En dansant, voila que je me remets a penser a Odile. Un soir, chez elle, la radio mise en sourdine diffusait un slow. Nous etions nus. Je l’ai saisie dans mes bras et l’ai entrainee dans la danse. Elle avait garde son front appuye contre ma poitrine pendant tout le temps de nos evolutions… C’etait doux comme une sieste au milieu de l’ete. Un moment de vrai bonheur…
— Vous revez, Antoine ? demande Josepha.
C’est vrai qu’on ne dirait pas des putes, ces filles.
— J’evoquais une histoire d’amour, avoue-je.
— Beaucoup d’histoires d’amour s’achevent dans nos bras, dit-elle. Nous sommes un peu l’Armee du Salut des amoureux decus…
Elle ricane et ajoute :
— Sauf que notre taxe d’hebergement est plus elevee…
J’aimerais, par vanite d’homme, lui dire que je ne suis pas un amoureux decu, mais a quoi bon ? Elle s’en tamponne, de mes problemes sentimentaux. Chaque nuit, des types riches et saouls lui racontent leurs miseres ; son job consiste a les ecouter, a faire semblant de s’y interesser, ca doit etre tartant a la longue… Elle ne raconte pas les siennes, Josepha. Tout ce qu’un homme demande jamais a une fille de joie c’est : « Comment en es-tu arrivee la ?Elles sont toujours logees a la meme « antienne ». Ce mystere, ca les tracasse, les bonshommes. Ils veulent savoir le comment du pourquoi du tapin. Connaitre les cabrioles et les culbutes qui ont fait d’une jeune fille pubere une prostituee. En secret, les tenaille le louable desir de la sauver, de la remettre a coups de bonnes paroles et de tringlard dans le droit chemin. Les ambitieux ! Les pretentiards ! Ils croient posseder la braguette magique, la flute enchantee. Ce sont les enchanteurs Merlin de la redemption. Ils sont persuades que leur bitougnot a tete vadrouilleuse recele des vertus salvatrices, qu’il distille un filtre prodigieux, capable de plonger les demoiselles pouffiasses dans l’extase du salut. Leur braguette, c’est la grotte miraculeuse, ce qui en sort doit deguiser la plus salope radasse en Bernadette Soubiroute ! Des tendres pigeons, voila ce qu’ils sont. Et tellement fastoches a plumer que ces dames s’en donnent a c?ur joie.
Sur la piste incendiee par les rouges projecteurs du tango argentin, Marysa, bloquee par Beru, souffre mille morts. Une fois sur deux mouvements il lui ecrase un pied. Elle ponctue la danse de petites exclamations douloureuses. Elle s’oblige a la patience, fait sa B.A. du mois. Pendant ce temps, le maitre d’hotel vide nos coupes dans le seau a champagne et les emplit de nouveau, histoire de faire marcher le commerce. C’est de bonne guerre, chacun se debrouille, ici ne sommes-nous pas dans l’univers factice du connard a piller ? A piller a cheval et en voiture ! Par tous les moyens : depuis le champ’ jusqu’au plumard, en passant par la dame a la rose- boutonniere qui, la-bas, guette la fin de la danse, sa corbeille de baccarats a la main.
Sur un dernier accord de cucurbitacee sechee, le tango s’acheve. Marysa se rapatrie vers notre table en boitillant.
— Eh bien, mon gros loup, declare-t-elle au gars Beru en s’asseyant, tu pourras me debloquer des credits pour que je m’achete une autre paire de souliers. Qu’est-ce que tu m’as mis !
Le Gravos se fend d’un large sourire indulgent.
— J’avais prevenu que question danse j’avais pas ete forme dans les ballets du marquis de Cul et Vase, rectifia-t-il. J’ai pas l’ambition de reclamer ma licence de pro, ma gosse.
Il vide sa coupe et, oubliant un instant le drame qui assombrit sa vie conjugale, il enchaine, l’?il allume :
— En tout cas, ce dont en ce qui te concerne, je peux te dire que pour le massage de nombril tu es superchampionne. Oh pardon ! pendant qu’on tanguait j’avais du 220 volts dans la brioche, poupee. J’ai idee que, lorsque tu tiens a t’en donner la peine, tu dois vous scalper le Mohican de premiere… T’as le derme enchanteur et le coup de reins qui met en condition.
Bien que ces compliments emanent d’un gros lourdingue, ils n’en flattent pas moins la bergere qui se met a ciller d’un air prometteur.
— Je crois pouvoir t’affirmer que tu ne t’embeteras pas avec moi, Alexandre, chuchote-t-elle, tres intime.
Le Mahousse en violit. Sa cavaliere profite de son desarroi pour vider sa coupe dans celle de Beru. Le maitre d’hotel attentif se precipite pour la lui remplir. Il fait remarquer ostensiblement que la bouteille est morte et un de ses peones, pare pour la man?uvre, en debouche une nouvelle, sortie comme par magie de ses manches kimono.
Deux quilles ! C’est la bonne moyenne. Ces demoiselles viennent de remplir la premiere partie de leur programme. L’operation limonade etant achevee, elles s’appretent a declencher leur grande offensive d’hiver.
— Dites donc, les amours, s’ecrie brusquement Josepha, vous ne trouvez pas qu’il se fait tard ? On pourrait peut-etre songer aux choses serieuses, non ?
Beru me file un coup de saveur egare. Il est depasse par l’evenement et m’abandonne pleinement le soin d’y faire face.
— Pas de bousculade, mes loutes, interviens-je, laissez-nous le temps d’ecluser tranquillement cette seconde bouteille en causant chiffons.
— On pourrait aussi bien en boire une autre dans un petit pied-a-terre enchanteur que nous connaissons, affirme Marysa. La-bas, au moins, on se mettrait a son aise pour discuter.
Elle promene sa main experte sur la cuisse fremissante de Berurier.
— Surtout que mon petit ami doit en avoir long a raconter, si les symptomes que j’ai deceles en dansant ne m’abusent pas…
De plus en plus mal a l’aise, le Gravos. Il a honte, vis-a-vis de moi. Honte de s’etre laisse entrainer un instant dans l’antichambre des voluptes, alors que sa pauvre chere femme…
Il s’en excuse indirectement.
— Avec une tremoussante comme vous, quoi de surprenant ? plaide-t-il.
Je juge le moment opportun pour entrer dans le vif du sujet qui nous occupe car, confusement, j’ai quelque remords a mener ces demoiselles en barlu. Elles ont leur nuit a gagner et nous sommes en train de la leur faire perdre.
— J’espere que vous nous ferez du travail serieux, dis-je.
Josepha me plaque un baiser glouton dont je doute un instant qu’il me laisse ensuite la libre disposition de
