Re-a moi de jouer ! Cet Amerloque, c’est un drole de coriace dans son genre. Pas vermoulu du tout ! Il s’empare d’une chaise et me la virgule en plein portrait. Soucieux de preserver ce physique qui trouble tant les dames, je me jette a plat bide et la chaise va fracasser un abominable bouddha de porcelaine qui se matait le nombril avec l’air de se dire que s’il avait un tournevis il se le deboulonnerait bien.

Du coup, Froufrou vient au renaud pour son materiel. La chinoiserie, c’est son dada. Sa vie de garce durant (on Dupont si vous preferez), elle a accumule les tables rouges, les lanternes a perles, les dragons, les bouddhas, les vitrines, les ivoires, les porcelaines… Shanghai en appartement ! Elle entend pas qu’on lui saccage son musee des erreurs, Froufrou. Elle veut se preserver le patribonze[13] qui lui a coute tant de peine et d’artiche. Elle est pour la sauvegarde du bibelot ! Elle appelle Confucius au secours. Elle remparde devant ses bibelots infames. Mais Franky, c’est le systeme ricain dans toute sa logique. Rappelez-vous comment, pendant la derniere guerre, pour nous delivrer de l’occupant ils nous deversaient des tonnes de bombes sur la hure. On n’arretait plus de s’enterrer a un certain moment. Franky, pour proteger sa camarade Froufrou, il emploie la meme tactique : la terre brulee ! Il me plonge dessus a pieds joints, je me roule sur le cote et il mord la moquette. Je me redresse et lui file un coup de genou dans le menton au moment ou il va se remettre debout. Il bascule dans la vitrine aux mechants ivoires. Y a les coolies express qui se bousculent comme a une distribution de riz. Ils demenagent dans un gros fracas de verre pile.

— Laisse-le-moi, faut que je me le fasse ! tonne le Beru, lazarefie une fois de plus.

L’Americain est debout. Le dentier de la mome Suzy breloque maintenant, car la castagne lui a court- circuite le potentiel affectif, au copain amerloque. Il mijote une nouvelle manchette pour Beru. Le Gros s’avance, mais il est sur ses gardes maintenant. Au moment precis ou Franky va pour lui placer son coup de balayette, Alexandre-Benoit lui cramponne les bras et le neutralise partiellement. C’est, pendant quelques secondes, une empoignade farouche, silencieuse… Ces messieurs sudationnent a outrance. Chacun leur tour ils donnent des a- coups pour desamorcer l’adversaire, mais chaque fois l’autre subit la secousse avec intrepidite.

— Arretez ! supplie Froufrou, vous m’avez fait suffisamment de degats comme ca !

La grosse Suzy chiale tout ce qu’elle sait. Demain matin elle aura reintegre sa robe de soubrette et le menage sera pour ses pieds. Ca l’effare, ce bris de porcelaine, ce concassage d’ivoire, cet emiettement de laque, ce deperlement d’abat-jour ! Elle est terrorisee par l’ampleur de la tache qui l’attend. Elle souhaite l’armistice !

Comme les deux antagonistes luttent depuis plusieurs minutes sans que ca se decante, Beru decide d’employer les grands moyens. Il se permet un coup de pompe dans le tibia de Franky. L’Amerloque hurle dans la langue degeneree de Shakespeare et relache son etreinte. Ce que sentant, le Gros en profite pour lui placer un coup de boule feroce dans les mandibules. Cette fois, l’aviateur en a une provision dans l’aile. Il prend du mou dans la derive et de la trepidation dans le gouvernail de profondeur. Dans un effort supreme, Beru l’arrache et le fait tournoyer. Mon Dieu que c’est beau ! Quelle majeste dans l’instant ! Que de noblesse dans cette apre victoire ! Franky pivote, decrit un tour complet, puis un second, un troisieme. Beru est devenu toupie. Les deux hommes prennent de la vitesse. Leur rotation s’accelere, les depasse, les entraine, les vainc. Ils sont arraches de terre par la conjugaison de forces physiques implacables. Ils virevoltent, ils volutent, ils arabesquent, ils fauchent tout dans leur trajectoire. Une tornade, les gars ! Un raz de maree ! Un seisme ! Tout est fracasse, pulverise, hache, demantele, ruine ! Les lanternes tombent, les meubles sont renverses, les objets precieux reduits en poudre. C’est le massacre des bagatelles ! C’est l’instant solennel ou le neant reprend ses droits. Le bibelot redevient matiere premiere. Il reste plus que le piano d’intact. Mais les etablissements Gaveau n’ont pas lieu de craner longtemps car c’est sur cet instrument (a queue, vu l’endroit ou il se trouve) que les deux combattants terminent leur tourbillon de la mort. Le piano joue en un dixieme de seconde le Concerto Pour Nevrose-mal-soignee d’Amedee Dussaussoy. Son pied arriere se rompt. Il prend alors la position du dromadaire en train de se relever… ou de se coucher. La monumentale potiche, orgueil de la chinoiseriemanie de Froufrou, dont le motif representait trois bonzes occupes a pecher a la ligne sur une jonque, se demultiplie a l’infini… Heureusement que les morceaux sont entiers, sinon ca serait a desesperer de tout ! Beru a trouve une position confortable, il est a plat ventre sur Franky, il tient ce dernier par le cou et lui tambourine le coquillard contre le clavier. Des accords parfaits pleuvent sur les cris des deux dames. Ca melodise encore un moment, et puis le silence revient, bien tendu, comme le couvre-lit d’une vieille fille. L’Americain est groggy. Horrible detail, le dentier de Suzy l’a mordu pendant l’echauffouree, tres cruellement, et le pauvre biquet a le zigomar a bequille qui sanguinole. Berurier se redresse et s’epoussette au milieu des decombres.

— Quand on me cherche on me trouve, declare-t-il en toute modestie. Mademoiselle Suzy, sans vous commander, vous devriez vous occuper un peu de votre Lineberge, biscotte j’ai un debut de tourment pour sa sante.

Il se masse un peu la nuque puis, s’adressant a Froufrou :

— Ecoute, ma petite grand-mere, familiarise-t-il, primo j’suis quasiment ton proprio et deuxio je suis flic, ca constitue deux raisons dont chacune est suffisante pour que tu laisses tes salades au pote age, compris ?

Elle ecoute a peine. C’est une femme plus brisee que ses fetiches qui sanglote au milieu du salon sinistre.

— Une fortune ! larmoie-t-elle. Des pieces de collection ! Une vie de labeur que vous venez de mettre en miettes !

Ca n’emeut pas le Gros, lequel objecte :

— Tout ca n’est rien tant qu’on a la sante, ma belle. Et je te jure bien que si tu ne t’affales pas dare-dare, c’est ta sante, justement, qui va trinquer !

— Mais que vous ai-je fait ? s’ecrie la douairiere.

— Tu nous a berlures, ma belle ! s’indigne le Volumineux. T’as raconte comme quoi tu ne connaissais pas la denommee Hildegarde alors que ton glandulard d’Amerloque pretend l’avoir vue ici. D’ailleurs, sans te vexer, tu mens mal, poupee. C’est pas dans ton temperament de balancer des bobards ; quand tu essayais de nous chambrer t’a l’heure, t’avais les mirettes qui faisaient du yo-yo !

Elle hausse ses lourdes epaules. Elle devient fataliste lorsqu’on la colle au pied du mur, Froufrou. C’est la force des simples, la resignation. Ils savent bien, eux, qu’a l’impossible nul n’est tenu ; alors, quand la partie est foutue, ils amenent le pavillon.

— Bon, d’accord, je l’ai eue huit jours comme pensionnaire, et puis un matin elle n’est plus revenue. J’ai prevenu M. Jerome, il m’a dit qu’il etait au courant et qu’il fallait completement oublier cette souris. Il a tellement insiste sur le mot « completementque…

Elle se tait, la sueur perle a ses tempes. Des larmes brouillent encore son regard. Ses yeux noyes contemplent miserablement le carnage chinois qui l’entoure, elle se sent vulnerable et repudiee, mame Froufrou. Ca faillite vachement pour elle depuis un moment. Le Ricain qui a retrouve ses esprits est en train de se faire colmater le bigoudi vadrouilleur par la mome Suzy, cause indirecte du sinistre. Les blessures comme celle qui vient d’etre infligee a la virilite de Franky ne sont pas remboursees par la Securite sociale americaine. Il est salement deprime, l’aviateur.

— Ecoutez, Froufrou, attaque-je. Il se passe des choses tres graves. Pour vous situer leur importance, laissez-moi vous apprendre par exemple que Laurenzi a ete assassine.

— Quoi ! s’egosille la tenanciere.

— Officiel. Et tout me porte a croire qu’il l’a ete par Hildegarde. Vous comprenez pourquoi votre temoignage est indispensable ?…

— M. Jerome assassine ! bredouille-t-elle, un homme si aimable…

— C’est toujours les meilleurs qui lachent la rampe les premiers, deplore Beru qui connait ses classiques et l’art de les placer dans une conversation !

— Le moment est venu de nous parler d’Hildegarde, tranche-je. Et de nous en parler abondamment, ma chere amie. Comment est-elle venue chez vous ?

— Envoyee par M. Jerome…

— Quelle etait son adresse a Paris ?

— Je ne l’ai jamais sue.

Je la defrime d’un lampion suspicieux. Pourtant elle a l’air de jouer franco, la maman maquerelle.

— Voulez-vous me faire croire que vous ne savez pas ou joindre vos aimables collaboratrices, Froufrou ?

— D’habitude si, bien sur, mais Hildegarde avait categoriquement refuse de me dire ou elle demeurait… Je

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