qu’une marquise habillee. Elle veut absolument faire prevaloir son point de vue ; marquer son temps de ce concept. En bonne hotesse, elle decapite une boutanche de rouille et emplit deux coupes.
— Quel bon vent vous amene, messieurs ? s’informe la gente personne.
— Nous cherchons une petite camarade a nous, dis-je, et nous avons pense que vous pourriez peut-etre nous aider a la retrouver…
— De qui s’agit-il ?
Je lui presente le portrait d’Hildegarde.
— Ce ravissant sujet, ma bonne amie.
Le sourire bienveillant de notre hotesse s’evapore comme le beurre sur la plaque chauffante des crepes flambees. Elle prend la photo en la tenant legerement eloignee d’elle.
— Vous etes presbyte ? remarque-je.
Deja la mere Froufrou me restitue l’image.
— Je ne connais pas cette fille ! dit-elle categoriquement.
Pourquoi ai-je l’impression qu’elle me bourre le mou ?
Pourquoi la trouve-je tendue, brusquement, et vaguement mecontente ? Il y a un quelque chose dans toute son opulente personne qui trahit sa mefiance. Elle est sur ses gardes…
— Et
Vivement Froufrou intervient.
— Suzy ne connait personne !
C’est net. Suzy regarde a peine le portrait. Elle hoche negativement la tete. Beru, qui n’est pas aussi bete qu’il en a l’air, me file un regard en soufflet d’accordeon. Lui aussi a chope au vol les imponderables.
C’est alors que le Ricain cramponne le carton.
—
— Une coupe, Franky ! s’empresse Froufrou…
Trop tard. Deja l’aviateur regarde la photographie.
— Oh ! Hildegarde ! s’exclame-t-il.
Il baise la photo.
—
—
Franky a un rire de bebe rose mordant son pied pendant qu’on lui talque le dargif.
— C’etait une tres merveilleuse affaire ! eructe-t-il…
— Vous l’avez connue ici ? demande-je.
—
J’enfouille la photo et je vide ma coupe apres avoir porte un toast a Froufrou. Elle est devenue palichonne sous son crepissage.
— A votre prosperite, belle madame ! lui gazouille-je.
— Sante ! repond-elle.
Le Ricain finit de teter sa boutanche personnelle, puis il attire Suzy contre sa poitrine lisse comme un gant de chevreau. Un tendre ! Voila qu’il lui baragouine des trucs pompes a meme ses dernieres livraisons de Comics. Sa facon a lui de faire de la puree a une s?ur ! Apres ca, il soignera sa gueule de bois a l’Alka Seltzer en se persuadant que, depuis Casanova, on n’a jamais plus touche un seducteur de son acabit. Le nombre de petits gars qui se prennent pour des terreurs de plumard est incalculable. Ils recitent des cliches, s’offrent une culbute et se disent qu’ils viennent d’?uvrer dans l’indelebile, que leur etreinte c’est le souvenir d’une vie de femme, a tout jamais ineffacable. Pauvres pommes ! S’ils pouvaient savoir a quel point elles les prennent pour des caves, leurs partenaires, ils pavoiseraient un peu moins ! Les males, ce sont de grands momes poetes. Des credules. Faut ca pour que le systeme puisse fonctionner. Sans leur merveilleuse confiance, ca tournerait en eau de vaisselle, la societe. Y a pas de place pour les roublards, en ce bas monde. Il est interdit aux sceptiques, aux « douteurs ».
— Je m’excuse si je vous demande pardon, declare Berurier, mais a moins que mes sens m’abusassent, je vous parie un ?uf dur contre un wagon-lit Cook que votre intrepide cove-bois est en train de s’offrir Suzy en prime !
Froufrou glousse et se met a nous deballer des polissonneries plus salees qu’un baril de morue, comme quoi si Dieu nous a donne le scoubidou a pendeloques c’est bien pour que nous nous en servions. Elle suggere que nous participions a la fiesta, s’affirmant prete a apporter sa contribution personnelle. Elle a le menu des rejouissances ; son catalogue prive, reserve aux aminches, uniquement, rien que du special, du surchoix, de la cuvee reservee mise en boutanche a la propriete. Elle peut tubophoner a une gentille camarade a elle, Froufrou. Une femme mariee dont l’epoux a une haute situation dans les arachides et qui fait des extras pour le sport. Une vraie virtuose, en somme. Une artiste a essayer coute que coute si on veut savoir reellement jusqu’ou peuvent reculer les limites de l’amour. Parait qu’elle s’appelle Marie-Therese, cette amazone. Justement son vieux est au Cambodge en ce moment et elle doit avoir de la vacation dans le rechaud. Vraiment, on ne veut pas essayer ce produit rare ? Juste pour se rendre compte ? Tiens, elle nous ferait l’onguent magique, histoire de nous donner un apercu de son fin savoir. Non, c’est serieux, on va rester chastes ?
Je la laisse deballer ses outils pour que plus dure soit la chute. Elle parle, elle frivolise, elle gargarise, elle chatoie, elle porte au sang, elle cree son nuage artificiel pour, a la faveur de celui-ci, nous entrainer — espere-t- elle — dans les meandres de l’oubli. Mais il n’oublie pas, San-A. Et Beru non plus qui, au lieu de saliver, de s’humecter, de se tortiller dans la tentation, lui le sanguin aux sens effervescents, devient de plus en plus dur et fixe et severe.
A la fin, juste comme la grosse Froufrou nous recharge la chaudiere avec les inventions de son amie Marie-Therese, voila Sa Majeste qui pose sa coupe sur le piano et qui s’approche de notre hotesse. Elle lui coule son ?illade pernicieuse numero 88 bis, avec papillotement des balayettes et bout de langue pointee entre les mollusques.
Elle croit qu’il est a point, qu’il va ceder, crier son banco et se decalcifier aussi sec. Aussi est-elle ravagee de stupeur lorsqu’elle efface une monumentale tarte en plein museau. C’est de la beigne signee Berurier. Inutile de la doubler, c’est pas comme pour les photos, la on est certain que le premier cliche est reussi. Froufrou pousse un cri de douleur, de surprise, de protestation, de reprobation, de rage, de desespoir, de vieillesse ennemie. Ca donne une clameur ample et infinie comme le bruit de la mer. Du coup, voila son petit Amerloque qui bondit. La Fayette, nous voici ! La France en danger, ils peuvent pas supporter, les Ricains. Des qu’ils nous ont sauve la mise, on a beau se payer leur pomme, leur glavioter au visage et les traiter de negrophages, faut tout de meme qu’ils se pointent a la suivante, qu’ils passent l’eponge sur les go home. Pigeons francophiles une fois pour toutes, c’est dans la nature de leurs choses. Valeureux, presents, disponibles ! Franky, il s’est arrache d’un bond aux caresses de la mome Suzon. Et il a du merite a le faire, vu que la miss lui pratiquait a ce moment precis le fourreau a 37 degres. Stupeur ! la demoiselle, bien que jeune, porte deja un ratelier avec toute la serie de dominos a bifteck au complet. Dans l’elan, l’appareil s’est decroche de sa machoire pour rester suspendu apres le palonnier du gars. Franky n’en a cure. Sa casquette de traviole, le clapoir de mam’zelle Suzy au metronome, il se precipite sur Beru, farouche dans son ivresse, vengeur a bloc, genereux dans le secourisme. C’est un beau spectacle !
— Espece de grosse brute ! glapit maintenant Froufrou a l’adresse de son presque proprietaire.
— La ferme, morue, on je t’en aligne une autre ! gronde le Baraque en relevant sa main pour une eventuelle deuxieme tarte.
Il ne peut completer son geste. Franky a joint ses mains et lui claque une manchette japonaise sur la nuque. C’est un petit fute qui, bien qu’aviateur, a du subir l’entrainement des marins. Il est naze, mais sa vigueur reste intacte. Le Mahousse fait « arrhanget flechit. Il tombe a genoux devant la memere qu’il vient de molester, en une attitude d’infinie supplication. Franky va pour le finir d’un coup de panard lorsque je crois bon d’intervenir. Je torche l’epaule du Ricain, assez rudement pour l’obliger de faire volte-face, et je lui mets un crochet a la machoire. Il titube et part dans un meuble chinois qui bascule, choit et se morcelle. Good laque to you ! Ca le dessaoule, Franky. Il se redresse d’un bond et charge.
— Laisse-le-moi ! ordonne le Gros qui vient de recuperer.
Sa Majeste ecume. La fumaga lui sort des naseaux. Il tombe en garde devant Franky. Franky le feinte admirablement et lui place une nouvelle manchette au cou. Asphyxie, Beru retourne au pays des pommes-vapeur.
