n’ai pas insiste, etant donne la toute particuliere recommandation de M. Jerome.

— Et ce mystere ne vous a pas surprise ?

Froufrou releve le pan tenu de son deshabille et, oubliant toute pudeur, se fourbit la cressonniere de ses ongles incarnats.

— Vous savez, dans mon travail, on perd vite l’habitude d’etre trop curieuse. Notre metier est base sur la discretion… Vous me voyez, commente la digne femme, poser des questions a mes clients pour connaitre leurs noms et leurs situations sociales ?

Je la sens lancee. Elle enroule bien, comme on dit chez les coureurs cyclistes. Sa mecanique trouve le bon rythme.

— Quelle fille est-ce, cette Hildegarde ?

— Une beaute.

— Je sais, mais a part ca ?

Froufrou esquisse une moue.

— A part ca : secrete, dure, glaciale… Mais alors, au travail, un feu d’artifice !.. Si je vous disais que je jouais la madame guette-au-trou uniquement pour admirer Hilde. J’invitais mes autres petites a jetonner pour leur education. Pendant le mois qui a suivi son depart, tous les messieurs qu’elle a traites sont revenus me la reclamer. Elle les avait marques, impressionnes par sa technique. Voyez-vous, tartine la brave hotesse, notre metier semble facile a priori, mais en realite il est extremement delicat. L’amour, sans l’amour, il n’y a rien de plus difficile a reussir…

Nobles paroles en verite et qu’on devrait — a mon humble avis — graver au fronton des ecoles.

— Donc, Hildegarde etait une technicienne hors ligne ?

— L’Etna, monsieur ! Les Japonaises ? Des patates a cote d’elle. En vingt-cinq ans de galanterie, j’en ai rencontre des championnes ! Des vraies, pas feignantes a l’ouvrage, des courageuses, des inventives. Le don reel, certaines le possedent, mais pousse a un tel degre, jamais !

Elle agite ses mains de charcutiere alourdies de carats.

— La science du male, monsieur, n’ayons pas peur des mots… Une connaissance totale du corps humain et de ses plus infimes reactions.

— Elle est allemande ?

— Oui.

— Elle a eu l’occasion de vous parler de son passe ?

Froufrou fait claquer l’ongle de son pouce entre ses dents.

— Pas ca ! Le silence !.. Entre les clients, elle lisait des gros bouquins ecrits en allemand. Je lui parlais, elle m’envoyait aux prunes… Ah ! j’ai souvent fait le poing dans ma poche pendant ces huit jours, il faut vous dire que je n’ai pas le caractere a me laisser marcher sur les pieds…

Je gamberge un brin… Croyez-moi ou sinon allez vous faire estimer chez les Grecs, mais je commence a etre amoureux de cette amazone mystere.

— Vous ne l’avez jamais vue en compagnie d’une autre fille ?

— Moi non, mais Suzy l’a apercue un matin qui descendait d’une Cadillac conduite par une fille qui lui ressemblait comme une s?ur, n’est-ce pas, Suzy ?

L’interpellee acheve de sparadrer l’intimite de l’aviateur. Elle recupere son ratelier pour repondre.

— C’etait surement sa s?ur, madame…

— Bien, reprends-je, et Laurenzi ne vous a pas donne quelques details sur elle ?

Froufrou elude ma question.

— Comme je m’etonnais de son absence, il m’a seulement dit que la petite Frisee avait du partir en voyage, et il m’a repete que je devais l’oublier. On sentait qu’il n’avait pas envie de parler d’elle, qu’il etait gene…

— Donc, vous ignorez ou elle a pu aller ?

— Totalement, et vous pouvez me croire…

Je la crois… Beru finit la bouteille de champagne, miraculeusement epargnee par l’ouragan de son combat. Comme il ne reste plus de coupes valides il boit au goulot, a la sans facon…

Froufrou ramasse un bras gauche de bouddha et caresse le biceps de jade avec melancolie. L’instant est calme, presque serein. Et voila que l’usine a phosphore de votre camarade San-Antonio se met a faire de la surproduction.

Une pute qui vient marner en Cadillac, qui ne donne pas son adresse, qui ne parle pas et qui ligote des bouquins relies pendant les temps morts n’est pas une pute ordinaire, vous etes bien d’accord ?

— Elle avait un tatouage, parait-il, murmure-je.

— Oui, admet Froufrou, ca representait a l’origine une croix gammee…

— Pourtant, le nazisme n’etait plus de son age…

— Je lui avais pose la question, elle m’avait repondu qu’on lui avait bricole ca quand elle etait toute petite fille. Elle se l’etait fait camoufler par un tatoueur qui etait revenu dessus avec de la couleur. Le nouveau motif representait un bouquet de fleurs, pourtant la croix gammee demeurait apparente car elle avait essaye de se l’enlever elle-meme en s’injectant du sel, et sur sa peau brulee, les nouvelles encres ne pouvaient pas bien prendre… Un drole de numero, cette Hildegarde, conclut la matrone.

Elle ajoute :

— Mademoiselle ne montait pas avec n’importe qui. Avant de se decider, elle voulait voir le client. Le monde renverse, quoi ! Elle regardait par l’?illeton du salon ; neuf fois sur dix elle refusait.

— Elle avait un genre d’homme ? fais-je vivement.

Froufrou hausse un sourcil.

— Vous m’y faites penser… C’est ma foi vrai.

— J’avais remarque, moi, madame, intervient Suzy. Hildegarde ne se decidait que pour les grands costauds dans le genre de mister Franky. Sauf qu’elle les prenait d’un certain age : entre quarante-cinq et cinquante ans. Le jour qu’elle a choisi Franky, je me trouvais pres d’elle. Je l’ai entendue dire en allemand : « Il est trop jeune, mais je peux bien m’offrir un caprice ».

— Tu parles allemand ? m’etonne-je.

— Je suis alsacienne…

J’opine.

— Donc, elle reservait ses faveurs aux grands quadragenaires de l’entre-deux-guerres ?

— Uniquement, certifie l’hotesse. Uniquement.

Je la regarde en revassant.

— Avant de me repondre, pensez bien a ce que je vous demande, madame Froufrou : n’avez-vous pas l’impression que cette fille recherchait quelqu’un ?

Froufrou n’hesite pas…

— C’est une idee qui me trotte par la tete depuis sa disparition… Cette fille n’etait pas catholique. J’ai la nette impression qu’elle a fait ce sejour chez nous uniquement pour connaitre ma clientele et que, ne trouvant pas ce qu’elle cherchait, elle est allee ailleurs…

— Dix sur dix, chere Froufrou ! lance-je en me levant. Allons, Gros, la chasse continue.

Beru m’imite d’autant plus volontiers que sa boutanche est vide.

— Excusez pour le derangement, fait-il en montrant le carnage ambiant.

Froufrou a un triste et fataliste mouvement de la main.

— Et excusez idem pour la torgnole, ajoute le Confus, je suis toujours ete impulsif.

Elle lui brandit un sourire misericordieux.

— Y a pas de mal, mon ami, ca m’a rappele le bon temps ou Raymond, mon premier jules, me derouillait. Tout le plaisir a ete pour moi.

C’est sur cette reconfortante assurance que nous prenons conge d’elle.

5

LA TOURNEE DES GRANDES-DUCHESSES

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