J’ai pas le courage de me flanquer dans les toiles tout seul, soupire le Gros. Dis, tu crois qu’on me l’a butee, ma Berthy ?
— Penses-tu ! m’efforce-je de le rassurer.
Mais, pas plus que le c?ur, l’intonation n’y est. Nous venons d’avoir la preuve (repetee) que ces demoiselles ne reculent devant rien. Je songe a Jerome Laurenzi, etrangle comme un poulet, et a la mitraillade du train fantome. De quoi avoir des frissons le long de l’echine, non ? B.B., entre les griffes de ces tigresses, ne doit pas se sentir a son aise, si elle vit encore, moi je vous le dis.
— Viens, tranche-je, allons en ecluser un sur les Champs-Elysees, ca fera plus gai.
Il accepte. Abattu comme un chene, le cheri. Prostre, meme. Il s’imagine avec un crepe au bras, derriere le convoi de sa memee, et leur passe conjugal lui remonte au gosier comme une giclee de bile.
Nous debarquons au Fouquet’s ou deux whiskies magnifiquement tasses nous redonnent une apparence d’optimisme.
— Si nous faisions le point, Beru ?
— Je le fais dans ma poche depuis un bon moment deja, affirme-t-il. Ce sac d’embrouilles me chancetique le mental dans des proportions grand V, si tu veux tout savoir…
Je lui frappe l’epaule.
— Un homme fort, sentencie-je, se doit d’affronter les pires difficultes avec vaillance.
Il branle sa pauvre tronche bourree d’intemperies.
— Ta vaillance, mon pote, tu peux te la remettre dans la culotte ! Comment t’est-ce que je pourrais etre vaillant en imaginant ma Berthe morte ou, qui sait meme, violee !
— Imagine-la vivante, car c’est aussi une troisieme hypothese… Et la plus vraisemblable !
Il ecluse son godet d’une seule traite (avalisee).
— Non, Mec, pas la plus vraisemblable, tu le sens bien. Ces foies blancs ont voulu me scrafer, tu sembles l’oublier. Y a pas de raison qu’ils cherchassent a m’aneantir au composteur et qu’ils kidnappassent Bobonne simplement pour y faire admirer le Vesuve en erection. Tout ca est lie au deces de tonton. A ce clande dont a la tete duquel le cher homme se trouvait sans le savoir. Ces nieres butent Laurenzi hier apres-midi… Le soir elles foncent chez mon oncle… Le lendemain elles enlevent ma chere epouse bien-aimee et veulent me faire gober mon extrait de naissance… Tout ca parait farfelingue, mais pourtant se tient. Le fil conducteur, c’est la mort de Prosper et son immeuble de la rue Legendre ou justement l’Hildegarde a fait un stage…
Je l’ecoute. Il parle d’or. Curieux comme il se rabat sur la logique, mon Beru, dans les cas graves. Sa cervelle en terre glaise se met a fonctionner. Elle coince un brin, les rouages gemissent, ses cellules grises patinent mais dans l’ensemble ca tourne rond, faut admettre…
Le Fouquet’s est presque vide. Un couple chichiteux bouffe du saumon fume dans la partie restaurant, tandis que, cote bar, deux vieux crabes a monocle, au facies couperose, eclusent leur soixante-douzieme scotch de la journee en echangeant des reflexions d’une voix pateuse. Des piliers… Ils passent leur vie ici. Ils finissent par se ressembler a force d’etre ivres et monocules ensemble. Ils boivent, regardent autour d’eux d’un ?il (le bon) a la fois curieux et hautain… Puis ils se disent deux mots, trois a la rigueur, et se remettent a picoler. On dirait qu’ils attendent, non pas quelqu’un, mais quelque chose de tres important. En fait, ce qu’ils attendent, c’est leur mort, ces chers vieux des?uvres. Ils n’ont rien d’autre a branler que de laisser couler le temps. Alors ils se beurrent facon mondaine, le carreau bloque dans le lampion…
Fossilises ! Portant temoignage d’une epoque revolue. Ils ont la biture scientifique. Ils sucrent, mais avec elegance, si bien que leur tremblote ressemble encore a de la distinction. On leur presserait la trogne, il sortirait tout de suite du sanieux, du pestilentiel. Ils ont la decomposition a fleur de peau, mais guindee. Les garcons les servent avec respect et familiarite. Par moments un des deux kroumirs se leve, lentement, en s’efforcant de conserver sa dignite et son equilibre, l’un n’allant pas sans l’autre. C’est laborieux… Une fois debout, il reste un instant immobile, comme indecis, rassemblant sa volonte, bandant ses vieilles et maigres forces… On dirait qu’il reflechit… C’est faux : il recupere. Le tout est de se remettre en marche, d’atteindre la porte sans tituber. Il a besoin de tous ses accessoires pour sauver la face : du monocle pour justifier la fixite du regard, de la canne a pommeau d’argent pour jouer les stabilisateurs, de sa vieillesse aussi pour avoir le chemin degage, se faire retirer les obstacles… Il sort comme si un truc urgent le commandait… Il va marchoter sur les Champs-Elysees… Il descend jusqu’a la rue Quentin-Bauchart, remonte la rue Francois Ier, tourne dans l’avenue George V et revient au Fouquet’s, la mine solennelle, l’allure assouplie, le visage decongestionne, la beurranche quelque peu volatilisee. Il retourne s’asseoir pres de l’autre, face au bar… L’air soulage. On peut croire qu’il vient de prendre des mesures importantes, qu’il a passe des ordres en Bourse, ou telephone qu’on mette en vente ses haras de Normandie. Il se recommande un scotch. Sa main flageolante n’attendait que le contact glace du verre, ses oreilles avaient besoin du bruit musical des glacons et sa bouche en forme d’anus fletri se tend d’office vers la mamelle genereuse. Il boit cette nouvelle premiere gorgee avec delice, comme un bebe boit la vie.
Alors c’est au tour de l’autre a decarrer pour la balade elyseenne… Ces deux-la, je vous le redis, ils attendent la mort. Ils sont sans impatience, dociles, dignes, souverains… Prodigieusement inutiles par plaisir, par vocation, par essence, par heredite. On sent qu’ils ont travaille cette inutilite pendant des lustres, qu’ils l’ont polie, patinee, fignolee, qu’ils l’ont voulue totale et sublime. On voit qu’ils y sont parvenus, que leur vieillesse est une reussite totale, quelque chose de beau et d’accompli. La mort, attendrie, n’ose pas porter la main sur eux. Elle recule en voyant leur monocle derriere lequel bute leur ?il exorbite qui ressemble a un poisson exotique fige contre le verre de son aquarium. Elle est frappee par la reussite de ces existences, la mort. Ils ont deja fait le plus gros de son boulot ; les aneantir sera aussi simple que de souffler la bougie d’un chauffe-plat, alors elle les contemple amicalement et, penchee sur leurs deux carreaux derisoires, elle s’y mire avec volupte.
Comme ma meditation ne dit rien qui vaille au Gros, il murmure :
— Tu crois serieusement qu’elle cherchait quelqu’un chez Froufrou, Hildegarde ?
— On le dirait…
— Qui est-ce qu’elle pouvait esperer trouver dans un boxon ?
— Un habitue de la prostitution probablement…
— Mais qu’est-ce qu’un habitue aurait a voir avec mon oncle Prosper et avec moi ? Car enfin, enchaine le Mastar, sans attendre une reponse que je ne songe du reste pas a lui fournir, si c’etaient les clients qui l’interessaient, ca n’etaient pas les proprietaires, et lycee de Versailles…
— Toujours impeccablement pense, Gros. Aussi bien tes conclusions ne font-elles que renforcer la solidite du point d’interrogation qui nous est pose. Enfin, on va bien finir par mettre la main sur ces donzelles. J’ai communique la photo de notre souris a la Grande Taule et ca doit deja remuer dans tous les azimuts. Des demain, nous aurons surement du nouveau…
Il hoche sa belle trogne de Francais moyen.
— Demain c’est demain ! declare lugubrement mon compagnon.
— On ne peut rien fiche de plus ce soir. Il est plus d’une plombe, les clandes ont baisse le rideau de fer !
— Les clandes p’t’etre, mais Paname est bourre de tapins a cette heure. Si Hildegarde marne dans le pain de fesses, probable que des nanas la connaissent, non ? Enfin, je suis pas commissaire, mais je vois le topo comme ca, moi !
Il repousse son glass vide.
— Je vais te dire, San-A., j’ai honte d’ecluser du whisky tandis que ma Berthe se morfond dans un cul de calebasse fausse ou est peut-etre morte. Tonnerre de Zeus ! si je remue pas tout Pantruche pour la retrouver, c’est que je suis devenu la derniere des lavasses !
Il commence a tellement remuer Paris que, sous la poussee de sa fougue, notre table culbute avec tout son materiel. Les glacons font du skating (c’est bien leur tour) et glissent jusque sous les pinceaux d’une vieille dame goitreuse qui revenait des toilettes.
La vieillarde patine et culbute, heureusement pour son arthrose de la hanche, elle s’agrippe au bras d’un petit serveur. Malheureusement, le petit serveur radine des cuisines avec une pyramide de plats coiffes d’un capuchon metallique. Heureusement, il lache ses plats pour retenir la momie. Malheureusement, les plats degringolent sur le couple tortorant le saumon. Le monsieur se prend un couvre-plat sur la calvitie et la dame, plus raisonnable, se contente d’un steak tartare dans le decollete. Le jaune d’?uf cru pose sur le paquet de viande hachee lui degouline dans les profondeurs. Il s’ensuit de la confusion dans l’etablissement. Bibi, le chat du
