Fouquet’s (le plus gros matou de Paris), qui pioncait sous une table voisine, trouve que le haut n’est plus frequentable et se taille au sous-sol pour retrouver Rene le standardiste.

— Si t’as paye, on pourrait peut-etre se retirer dans nos terres ? suggere Berurier qui n’a plus le gout des altercations.

La neige s’est remise a tomber… Elle tourbillonne autour des lampadaires et va se poser avec precaution sur les paves luisants ou elle se transforme seance tenante en bouillasse.

Les Champs-Elysees sont encore animes. C’est le dernier petit rush avant le grand calme de la nuit.

— Qu’est-ce qu’on entreprend ? demande le presque heritier.

— Bouge pas. On va se faire des amazones, c’est-a-dire des mondaines motorisees.

Je regagne ma chignole, suivi du Gros.

Pourquoi le desespoir de Beru m’affecte-t-il moderement ? Je devrais compatir, l’aimant beaucoup, vivre sa peine. En realite, le kidnapping de Berthe m’intrigue plus qu’il ne m’inquiete. Ca doit venir du personnage. C’est la cocasserie qui domine, qui prime, qui balaie tout autre sentiment. Je me sens un peu glace de l’interieur depuis quelque temps. Toujours la souris dont j’ai parle a Beru qui me galope dans l’ame en talons aiguilles. Faut surveiller ca, reagir serieusement. Cette fille a mis l’embargo sur mon corps et sur mon esprit. Ma viande a la nostalgie de la sienne et quand j’imagine sa silhouette, une espece de musique triste retentit en moi. Ca a debute pourtant d’une maniere tres classique… Chez des amis communs… Mais a quoi bon vous raconter ? Le besoin de s’epancher ? Vous croyez que ca aide ? Une illusion ! Sur le moment on se dit que ca soulage. Et puis apres on sent sa peine intacte et, en plus, on a l’impression de s’etre couillonne soi-meme. Elle se tenait dans un coin du salon. La grand-mere de la maison l’avait entreprise et lui bonnissait son operation de la rate, avec tous les details. Odile faisait semblant de l’ecouter, mais je voyais bien qu’elle revassait. Je lui ai trouve l’?il pas heureux, une inquietante petite lumiere tourbillonnait dans sa prunelle. Et sa levre faisait un leger pli, comme pour amorcer un sourire desabuse. Elle etait jolie, chataine, pas grande… Vingt-cinq ans environ et bien faite. Je me suis accoude au marbre de la cheminee pour la detailler. Elle acquiescait des que la vioque reprenait salive, d’un air encourageant. Elle avait du merite ! Apres le cafe, se farcir l’ablation d’une rate de grand-mere, c’est heroique, non ? Nos regards se sont accroches. Je lui ai souri, elle m’a souri. Ca debute toujours par deux sourires, une histoire d’amour. A la fin de la soiree, je me suis arrange pour partir avec elle. Je l’ai deposee devant son domicile. En cours de route, on s’est raconte le minimum. Elle venait de divorcer, elle avait une petite fille et fabriquait des emaux… Je lui ai dit que je l’attendrais le lendemain a deux heures au Paris. Elle est venue. Tout ca est banal quand on l’ecrit comme un rapport de gendarme. Elle portait un manteau noir avec un col de fourrure blanche. C’est ce manteau, je crois bien, qui a tout declenche… Pourquoi certains objets vous touchent-ils ? Oui, le manteau a col blanc, c’est lui le responsable. Il exprimait completement Odile. La-dedans elle ressemblait a ce que j’attendais d’une femme. Elle avait de la tenue, une certaine dignite un peu surannee, un air serieux et doux…

— Ben, qu’est-ce t’attends pour dehotter ? grommelle le Mastar. T’es dans les vapes ou quoi ?

Je lui tends un sourire d’excuse et je demarre. La neige tombe de plus en plus fort et se met a sejourner sur les arbres… Elle est prise dans d’etranges remous qui la malaxent. Brusquement, les Champs-Elysees ont je ne sais quoi d’irreel, de feutre. Je remonte en direction de l’Etoile et j’emprunte l’avenue Foch a faible allure.

— Tu crois qu’on va degauchir du cheptel ? s’inquiete mon ami.

— Tu vas voir…

Effectivement, ca ne rate pas. Bientot une bagnole americaine nous suit et se met a nous lancer des appels de phares. Je ralentis. La Chevrolet nous double en mollesse. A l’interieur, il y a deux filles. Les passageres nous adressent un sourire enjoleur. Je file a mon tour un appel de phares, alors la guinde des pouffasses se range devant nous. Je stoppe et vais a l’abordage. Il y a une brune et une rousse. Des personnes d’apparence tres convenable. On dirait deux petites bourgeoises dont les epoux sont en mission au Senegal et qui ont decide de se devergonder un brin.

— Bonsoir, mes cheries, je leur lance, la vie est belle ?

La conductrice se colle une cigarette dans le bec et l’allume avec l’allume-cigare du tableau de bord.

— Convenable, repond-elle. Vous ne vous ennuyez pas trop, seul avec votre copain ?

— M’en parlez pas, j’ai un vague a l’ame qui me gratte la gorge comme une angine. Si vous aviez une recette contre cette maladie, vous seriez cataloguees d’emblee parmi les bienfaitrices de l’humanite.

— On peut surement quelque chose pour vous, fait l’autre frangine avec aisance et distinction, les cas desesperes sont les cas les plus beaux. Allons prendre un verre…

— Ou ca ?

Je sais que ce genre de tapineuses est en cheville avec des night-clubs. Ces demoiselles y rabattent leur gibier pour palper une soulte sur la limonade.

— Si on allait a l’Hacienda ?

— Connais pas.

— Alors suivez-nous !

Je retourne a ma tire.

— Y a maldonne ? s’inquiete le Gros.

— Au contraire. On va aller ecluser un pot de champ’ avec elles, maniere de lier connaissance.

— Je croyais que ces nanas epongeaient les clilles en bagnole ?

— Pas celles-ci, Gars. Les putes en ricaine se consacrent au couche, c’est a cela qu’on les reconnait. Ce sont les plus grosses piqueuses d’osier de la corporation. Une ou deux boutanches de rouille a dix sacs et la drume a debattre sur la base de cinquante papiers.

Berurier pousse un sifflement viperin.

— Mazette ! ces greluses se surestiment le fion a ce tarif-la ? Dis voir, pour un forfait pareil elles doivent te faire tout le programme Barnum, plus des privautes particulieres !

— Penses-tu ! T’as juste droit a un coup d’amour a la papa. Leur job, c’est de faire dans la classe, comprends-tu ? Tu paies leur bagnole rupine et leurs dessous grand luxe. Y a des mecs qui aiment s’offrir des illuses. Ils preferent le cinoche au reel…

— Et pourquoi que tu rambines des donzelles de premiere classe, San-A. ? D’accord, on va pas les grimper, mais le champagne sera tout de meme pour nos frais generaux, non ?

— Hildegarde m’a l’air d’etre une s?ur de premiere classe, reponds-je, pense a la Cadillac. Si elle a tate du tapin a roulettes, c’est surement dans ce type-la qu’elle l’a pratique…

Il opine. La Chevrolet nous precede lentement, en faisant gicler la neige pateuse. On roule du cote des Ternes et nos « leveusesfinissent par se ranger devant un etablissement dont la facade represente grosso modo une construction sud-americaine.

Elles tiquent un peu en decouvrant Berurier. Il n’a rien du riche noctambule qu’elles etaient en droit d’escompter.

— C’est mon cousin de la brousse, je leur chuchote, j’essaie de le dessaler un peu.

Nous penetrons dans le cabaret. Un orchestre compose de trois musiciens fait un boucan du diable sur des rythmes sud-amerloques. Les ziziqueurs portent des blouses de soie bleue a incrustations, aux manches blanches, tres bouffantes ; des ceintures rouges et des pantalons noirs. Ils sont basanes a la bronzine et se sont laisse pousser les baffies en pointe pour faire couleur locale, mais on les situe tous les trois natifs de Levallois on de Conflans-Sainte-Honorine.

La boite est rigoureusement vide de clients, aussi subissons-nous l’assaut des maitres d’hotel loques a l’espagnole.

Ces demoiselles nous defriment a la lumiere rouge de la lampe a abat-jour.

— Je m’appelle Marysa, se presente la conductrice, et mon amie c’est Josepha.

Des prenoms en « apour feuilletons feminins, naturellement, c’est classique. On se serre la louche.

— Il est dans les bestiaux, votre cousin ? interroge avec un poil d’ironie la prenommee Josepha.

D’un coup de genou, je fais avorter le rugissement que le Gros s’appretait a liberer.

— Non, il tient un bureau de tabac…

— Dans un passage du meme nom, ajoute le fin Beru en tortillant ses grosses francforts indignees.

On nous apporte d’autorite la boutanche a dix raides annoncee a l’exterieur. C’est du Nestor Durand authentique, aussi brut que Berurier, recolte a Colombise-de-Maideux dans la Haute-Marne, a seulement 180 kilometres d’Epernay. Il a le gout de bouchon, ce qui, a tout prendre, est preferable a son gout d’origine…

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