l’embrase. Et comme il a raison, comme il pense et voit juste, Beru. Comme il connait bien son pauvre monde ! Un jour on me reduira. Je serai boucle dans mes derniers retranchements. Alors je n’ecrirai plus que pour les etudiants, les medecins et les militaires parce qu’il n’y aura plus qu’eux qui possederont suffisamment de couilles pour me lire. Pour les autres, ce sera fini. San-A. sera devenu trop gaulois, trop rabelaisien comme ils disent (merci au passage du compliment). San-A. sera alle trop loin. Il n’aura pas su respecter les lois de la tolerance. Son permis d’auteur lui sera retire pour n’avoir pas respecte le trait rouge delimitant la marge. Ca se prepare, ca se precise. Voila qu’on reedite Delly, mes fils. C’est un signe, faites bien gaffe. Ensuite, ce sera la comtesse de Segur, puis le reverend Schproumtz ! La France s’eteint.
Elle n’a plus rien dans sa culotte. Elle est devenue oiseuse, un peu odieuse aussi. Quand le kangourou est flasque, c’est la fin de tout.
Cette digression nous a permis de traverser Paris dans le sens Nord-Sud et d’atteindre sans encombre le boulevard Raspail. C’est fou le chemin qu’on peut parcourir a la faveur d’une digression.
Le
La salle est divisee en trois parties : la scene, la piste bordee de tables, et une galerie semi-circulaire au centre de laquelle se trouve un bar.
Une vingtaine de personnes s’attardent encore en ce lieu, devant des bouteilles vides, en feignant de s’interesser aux soubresauts de deux negresses emplumees qui se tremoussent le nombril en cadence, au son sourd de deux tam-tams. La fille du vestiaire somnole, je la reveille d’un majestueux sourire.
— Dites-moi, ma belle enfant, elle est ici ce soir, Hildegarde ?
Mlle Laissez-moi-votre-pardessus-il-fait-chaud-dans-la-salle se frotte les stores d’un pouce agile.
— Qui ca ? demande-t-elle.
Je lui montre la photo de mon insaisissable Allemande.
— Le petit joyau que voici ?
Elle regarde et hoche la tete.
— Ca fait quatre jours qu’on ne l’a pas revue.
— Elle a travaille longtemps chez vous ?
En personne d’experience, elle nous toise. Nous sommes deux, nous posons des questions, Beru malodore des pieds, pas d’erreur : c’est signe Poulaga. Alors elle se recroqueville. La Rousse, elle la cotoie mais evite son contact au maxi. Elle tient a rester dans son box, embusquee parmi les lardeuss et les badas des noceurs, a l’abri des complications.
— Moi, vous savez, evasive-t-elle. Vous devriez vous adresser a M. Albert, le gerant.
— Et ou peut-on le rencontrer, ce cher homme ?
Elle nous designe un gros zig adipeux, vetu d’un costume a discretes rayures blanches et bleues, dont la boutonniere se charlestrenise d’un ?illet. Le personnage a d’abondants cheveux gris, un nez large dont l’arete est barree de cicatrices et des paupieres tellement gonflees qu’elles ressemblent a deux blagues a tabac pleines. Pour l’instant, il est occupe a faire le point de la soiree en compagnie du chef loufiat.
Je m’approche de lui.
— Pardon de vous deranger, monsieur Albert, mais j’aurais un petit renseignement a vous demander…
Il reagit plus vite encore que la vestiaire-
De nouveau la photographie d’Hildegarde ! On va finir par l’user a force de la regarder, celle-la ! Il lui file sans broncher un petit coup de periscope. Il possede un drole de self-controle.
— Alors ? demande-t-il.
— Cette mome a travaille chez vous ?
— Quelques jours…
— Et puis ?
— Disparue…
— Comment l’aviez-vous recrutee ?
— Recommandee par un ami.
Vous parlez d’un gros pere laconique, ce M. Albert ! D’abord, Albert, c’est surement le prenom de l’arriere-petit-neveu de son concierge. Son vrai blaze doit s’ecrire avec des caracteres ressemblant a du vermicelle. Il serait iranien on pakistanais que ca ne me surprendrait pas.
— Jerome Laurenzi ? lache-je.
Du coup, je marque un point.
— En effet.
— Que faisait-elle ici ?
— Entraineuse.
— Elle couchait beaucoup ?
— Ca, je n’en sais rien, la vie privee de nos hotesses ne me regarde pas !
Ses hotesses ! Il se croit directeur d’Air France, ma parole !
— Vous avez son adresse ?
— Non.
Voila que nous retombons dans le brouillard. Cette blonde sirene, je vais finir par le croire, n’habite que sa Cadillac fantome.
— Votre taule ferme a quelle heure ?
— Quatre heures.
Je jette un regard a ma montre.
— En ce cas, nous avons le temps d’ecluser un verre avec vos cheres hotesses !
— Faites donc, elles en seront ravies.
Il a un geste vers son chef limonadier.
— Veille a ce que ces messieurs soient bien servis, qu’on leur fasse le prix d’ami.
— Merci, dis-je.
— C’est la moindre des choses, repond M. Albert en reprimant un leger sourire.
Je me demande si on s’y est bien pris et si c’a ete de bonne politique, l’abordage du patron.
En moins de deux les loufiats, depeches par le maitre d’hotel, affranchissent les demoiselles de compagnie disponibles. Elles sont quelques-unes a papoter au bar, a voix basse, pour ne pas troubler le spectacle. La facon dont elles s’abstiennent de nous regarder est eloquente : elles savent qui nous sommes. Je m’approche de leur groupe, toujours talonne par ce bon gros toutou de Beru. Dans le lot il y a une negresse au decollete vaporeux et ca fascine illico mon compere.
— Salut, la voliere ! lance-je aimablement, vous avez l’air de faire tapisserie, mes jolies. On dirait les jeunes filles puberes du general commandant la place au bal de la sous-prefecture.
Elles me defriment avec ironie : alors moi, San-Antonio, toujours l’homme de la situation, je decide de jouer cartes sur table et de les avoir a la bonne humeur.
— Ne vous affolez surtout pas, rigole-je en me juchant sur un haut tabouret, nous sommes de la Poule, mon petit camarade et moi. Avouez qu’il y a du bon dans notre foutu metier puisqu’il nous permet de cotoyer du beau linge a une heure aussi tardive.
Je claque des doigts en direction du barman.
— Un glass pour tout le monde ! dis-je, pour une fois que c’est aux frais de l’Etat…
Elles commencent a se divertir, les donzelles. A trouver que pour un salaud de flic je suis plutot marrant. Elles ont pas l’habitude. C’est fonctionnaire, habituellement, un Royco, ca sait le SMIG sur le bout du doigt, ca connait le prix de la viande, le prix du vice, le prix du sang, le Prisunic de son quartier. Ca porte des chaussettes de laine, des pull-overs, des cravates a rayures, des impermeables a epaulettes. C’est marie a une dame qui lui secoue les plumes, ca a des enfants, une Dauphine, un jardin, ca raconte les blagues d’Ici-Paris ou de France- Dimanche mais ca ne manie cependant pas l’humour tout a fait aussi bien que Daninos. Alors je les deconcerte, je
