grognasses habillees d’une plume executent des danses lascives pour faire saliver le pekin. Ensuite ces demoiselles se rabattent dans la salle afin de pousser la clille a la consommance.
— T’inquiete pas, me roucoule Josepha en frottant sa jambe contre la mienne, je vais te la faire oublier, ton Allemande, mon canard. Demain matin, en te reveillant, tu ne sauras meme plus qu’elle a existe.
— On pourrait peut-etre se mettre d’accord sur nos petits cadeaux, intervient Marysa. Notre tarif c’est cinq cents francs pour la nuit.
— Anciens ? demanda Beru.
Elle lui donne une tape sur la joue.
— T’as le mot pour rire, mon gros baigneur joufflu, c’est bien, ca, d’avoir le sens de l’humour…
Sa Majeste renaude.
— Cinquante papiers pour te mettre a l’horizontale ? Mais, ma gosse, t’as pas le prose borde d’emeraudes ! Pour ce prix-la on doit pouvoir se payer une princesse !
— Elle te ferait surement pas le grand jeu que je te prepare, certifie Marysa.
Je hele le maitre d’hotel d’un claquement de doigt.
— Je pense que toute discussion est impossible, dis-je, il vaut mieux se quitter bons amis.
— Combien tu pensais me consacrer ? s’inquiete Josepha.
— Je suis bien trop galant pour te chiffrer, cocotte.
— Alors ne discute pas mon prix ! s’offusque la belle enfant.
— Justement, tu vois, je ne le discute pas : on se taille !
Le chef loufiat s’incline devant moi. Il ose pas presenter de note. Noir sur blanc, ca serait trop enorme, ce qu’il reclame pour sa bibine gazeifiee.
— Ca fait deux cent cinquante francs tout compris, me chuchote-t-il.
Vingt-cinq sacotins pour deux quilles de mauvaise roteuse ! Decidement, ici, ils attendent pas le pigeon avec un flingue, mais avec un mortier.
— Et puis quoi encore ! riposte-je, tu veux pas que je serve une pension alimentaire a ta vieille mere et que je paie les traites de ta voiture, dis, pingouin ?
— Mais, monsieur !.. il bafouille.
Du regard, il sollicite l’aide et l’assistance de ses videurs. Trois garcons baraques comme des toucheurs de b?ufs s’approchent, mine de rien. Je tire de ma poche un bonaparte et ma carte de flic.
— Voila tout ce qu’on peut me tolerer sur ma note de frais, papa. Et encore te plains pas, je te douille au plafond !
Il palit un peu et sa severite se mue en obsequiosite.
— Monsieur le commissaire ! Il fallait le dire tout de suite… Si je m’etais doute !..
— Merde ! des poulets ! glapit Josepha qui revient tout juste de sa stupeur. C’est bien notre veine…
Elle montre la photo de la mome Hildegarde, qui est restee sur la table.
— Vous vouliez nous tirer les vers du nez a propos de cette gonzesse, hein ?
— Vous auriez pu le dire tout de suite au lieu de nous faire perdre notre soiree, enrage Marysa. Il est presque trois plombes, on a le bonjour pour rambiner des plouks a c’t’ heure ! Messieurs les navetons ont deja tous leurs brancards assures. Reste plus que les vrais Parisiens en vadrouille…
Nous les laissons fulminer a loisir. Je comprends leur courroux et regrette de ne pouvoir l’apaiser.
— Je te demande pas ou on va, hein ? soupire Berurier en prenant place dans ma tire. Le
— Tout ce qu’il y a d’?uf corse, Gros. Voila enfin un element nouveau. Pour la premiere fois nous decouvrons un point de chute de l’insaisissable Hildegarde.
Sa Majeste baille a s’en decrocher les hublots et s’accagnarde dans l’auto. Il a un gros sommeil dans ses yeux de veau qui ressemblent a deux ?ufs au plat assaisonnes d’un filet de vinaigre.
— Tu prefererais sans doute aller te zoner, histoire de recuperer un peu ? m’inquiete-je.
— Tu charries, rouscaille l’Enflure. Moi, pioncer, alors que cette pauvrette…
Il eclate en sanglots. C’est l’ouragan, la tempete. Sa poitrine gronde comme un torrent souterrain gonfle par un violent orage. Il pousse des gemissements, il s’egoutte. Le desespoir le dilate encore. L’air de la misere humaine emplit ses eponges, fait craquer son pantalon, miauler le cuir de sa ceinture… Ses paupieres inferieures s’incurvent, deviennent tuiles creuses pour evacuer l’eau saumatre du chagrin. Ca lui gicle de tous les orifices. Ca tombe de son nez, ca glougloute de sa bouche. Ses pores pleurent aussi, comme gruyere au soleil. Oh ! comme il est malheureux, le cher Beru, comme est immense et intense sa peine. Il est en manque de Berthe, il l’a dit lui- meme. C’est l’heure tardive ou la perspective du lit vide terrifie, il devient livide egalement[15].
— Une epouse d’elite, bavoche-t-il au plus intense de sa douleur, la reine de l’andouillette, la plus amoureuse des femmes, la plus astucieuse des moities !
Une moitie qui vaut un entier, soit dit entre nous et le probleme de l’enseignement.
— Je pense a nos nuits, se pame-t-il retrospectivement. Nos amours, Gars, nos amours, ca compte, non ?
— Tu les retrouveras ! promets-je.
— J’ai un De Funes pressentiment, hoquette le Malheureux (o combien !), queque chose me dit que tout est rape, San-A. Je me rends compte maintenant que le bonheur, ca ne peut pas durer. On le paie un jour ou l’autre. Quand il est la, tu le devisages sans le reconnaitre, tu ne sais pas qu’il est le bonheur. Et puis il fout le camp et alors tu mesures la perte. C’est malheureux de vivre en regardant derriere soi, tu ne trouves pas ? Pourquoi l’homme qu’a si peu de temps a passer sur le monde ne peut-il pas profiter de ses jours au maxi ? Pourquoi que le present les lui bouffe et ne lui laisse que le souvenir, dis, commissaire de mes choses ?
Tu la trouves pas miserable dans son genre, notre condition ? A priori, on a tout : l’intelligence, le pognon… On peut envoyer des fusees dans la Lune, attacher des casseroles a la queue des chiens, regarder la television, cuisiner des rognons sauce madere, ecrire des livres, sauter des dames, des messieurs ou meme des chevres si le c?ur vous en dit, et pourtant on reste accroche a cette saloperie de fil invisible qui vous tire dans la mouscaille lorsqu’il en a envie.
Il se seche a grand renfort de coups de coudes, comme on seche une page manuscrite au moyen d’un tampon buvard. Il est virulent soudain, chauffe au rouge par les malefices du destin. Il s’insurge contre lui.
— Qui de plus simple que moi et Berthe, enchaine-t-il. On vivait peinards. Je faisais mon boulot, je rentrais a tome (comme disent les Savoyards). On graillait sa bonne bouffe. On s’engueulait un brin, vu que la cohabitation a ses necessites ; et puis c’etait le doux plumard et ses delices. Le radada facon cosaque, avec hurlement de bois de lit. La belle chevauchee fantasque, Mec. J’y fetais son jubile, a Mme Berurier. J’y celebrais son culte supreme. Apres l’extase, on rigolait un chouia, pour dire de se montrer qu’on avait l’esprit francais a revendre. C’etaient les belles joyeusetes soudardes a propos de nos prouesses ou, dans des jours feculeux, carrement le concours de pets. Je sais : y a des chichiteux qui veulent pas admettre l’humour du pet. Ils tordent le nez. Et pourtant, ca vaut tous les bons mots, un beau pet. Jamais les blasonnes, les bidasses de la chasse a courre voudraient en convenir. Ils seraient scandalises de m’entendre. De meme, toi, si tu oses repeter ca dans tes bouquins[16] ils vont t’accueillir avec des daims. Tu passeras pour le vilain grossier pas academisable jamais ; le peigne-cul de la litterature ; l’agresseur des belles lettres. T’auras pas de medailles, San-A., pas d’honneurs. On t’enverra plus de cartons, on regardera si ta paluche est propre avant de te la serrer.
On te pardonnera les trucs oses, on t’autorisera le scabreux, t’auras le droit de cotoyer l’immoral, de chahuter le gouvernement, de blaguer la religion, mais pas de les choquer avec un malheureux courant d’air humain. Dans leur societe de mes fesses, y a des limites a ne pas franchir, des inconvenances a ne pas aborder ; ou alors t’es mis au banc d’infamie recta et pour toujours. C’est pas une ode au General ou un hymne a Paul VI qui te rehabilitera. Tu seras repute galeux a perpete : illisable ! On continuera d’acheter tes livres mais on les cachera dans les ouateres et quand on leur causera de toi, a ces precieux, ils diront, les hypocrites : San-Antonio ? Quelle horreur ! Moi, lire ca ! Vous me prenez pour qui est-ce[17] ? Un vrai ecrivain peut pas se permettre, ou alors faut qu’il ait la patience d’etre posthume. Toi, si tu te tues en avion ou si tu es assassine par un mari jalmince, tu as p’t’etre ta chance des fois que tes feaux parviendront a l’imposer, ta moelle. Sinon t’as rien a esperer, San-A. Personne ne voudra jamais les casser, les os de tes ecrits !
Il se tait enfin, a bout de lyrisme. Le chagrin le met en verve. Il sait s’exprimer lorsqu’une forte emotion
