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MON C?UR EST TATOUE

De l’exterieur, on prendrait l’officine de l’ami Jeannot pour une petite epicerie, sauf que dans la vitrine, au lieu de bocaux de cornichons, il y a la photo du roi de Danemark. Sa Majeste est torse nu et ressemble a une colonne Morris.

D’un geste peremptoire, Beru enfonce le bec-de-cane. Nous penetrons dans un etroit local evoquant, quant a lui, un salon de coiffure. Les murs sont tapisses de motifs en couleurs proposes a la convoitise des aspirants tatoues. Il y a de tout et du reste : l’aigle americain, le Christ, des pinupes, des fauves, des c?urs, des catastrophes aeriennes, des fleurs, des initiales, des prenoms, des devises, des slogans, des fers a cheval, des freres a cheval, Defferre a cheval, des couchers de soleil sur l’Adriatique, des Etna en eruption, des nuits sur le mont Chauve, des seances a la Chambre, des automobiles de course, des oiseaux, les signes du zodiaque, des tetes d’Indien, des tetes de comte, des tetes de neutre, des tetes de veau, des tetes a claques, des tetes-de-loup, des tete-a-tete, des as de pique, des pics du Midi, des Midis rois des etes, des etes et fumee, des fumees sans feu, des feu la mere de Madame et des Madames Sans-Gene. Un banc d’essai court le long de la cloison. Dans le fond, une espece d’etabli supporte le materiel de Jeannot, a savoir : des encres de couleur et des appareils de pyrogravure. Dominant le tout, en grand, en pas majestueux, Sa Majeste le roi de Danemark encore, plus couvert de graffitis qu’une pissotiere en periode electorale.

Jeannot est un fort sympathique garcon brun, au sourire cordial, vetu d’une blouse bleue.

— Tiens ! Les archers du Roy ! s’exclame-t-il joyeusement en nous voyant rappliquer.

Il abandonne le Nordaf, qui acheve de rouler sa manche de chemise en vue d’une intervention imminente, pour nous congratuler.

— Ca fait une paie que je ne t’ai vu, dit-il a Beru. Ca boume, la sante ?

Le Mastar joue les beaux hermetiques. Il me presente et murmure :

— Pardonne du peu si on vient a la relance a cette heure industrielle, Jeannot, mais on aurait besoin de tes lumieres…

Le tatoueur nous designe son patient.

— Le temps d’operer monsieur et je suis a vous. Vous m’attendez au troquet du coin ?

— Je prefere assister a la seance, refuse-je, j’ai jamais vu tatouer, ca m’interesse…

— Alors, posez votre baigneur sur cette chaise, vous allez assister a du grand art.

Lors, il se consacre a l’Arabe qui l’attend bien sagement.

— C’est bien decide pour ce modele, m’sieur ? il lui demande en designant un motif extremement discret representant une panthere etouffee par un boa.

— Oui, assure fermement le client.

— Vous avez raison, approuve Jeannot, c’est de bon ton et ca va bien recouvrir votre precedent tatouage.

Nous nous penchons. Effectivement, le patient porte a l’avant-bras un croissant de lune avec garniture d’etoiles. Le dessin est comme dilue car, explique l’homme, il a tente de se le gommer, mais comme il n’y parvenait pas, il a opte pour les grands moyens : se faire tatouer par-dessus un dessin plus important et plus moderne. Jeannot, c’est le supercrack de l’encre de Chine. Il execute de vrais Rembrandt sur les peaux de toute race. Il felicite encore le Nordaf pour son choix judicieux. Le boa panthericide, c’est comme qui dirait son cheval de bataille, le modele-choc de sa nouvelle collection. Il predit que l’ete prochain ca fera fureur. Y a deja une demande folle. L’ancre marine, la tete de mort, la femme a poil, ca se demode a toute vibure. Les prenoms aussi, et encore plus les declarations. De nos jours, les tatoues deviennent prevoyants. Les « A Valentine pour toujours », ils font gaffe. Ils prennent conscience de l’avenir incertain, il nous explique ca, Jeannot, en decalquant la panthere emboatee sur le bras du client. Y a plus que certains veufs pour se faire indelebiliter leur chagrin sur le c?ur, prenant leur poitrine pour une pierre tombale et y faisant graver leur pathetique amour. Quelques mois plus tard, ils reviennent trouver Jeannot, ces inconsolables. Ils ne sont plus en noir et ils ont l’air gene. Ils ont trouve l’ame s?ur, alors, n’est-ce pas, par delicatesse… Jeannot, il est pare pour la nouvelle man?uvre. Il y va d’une grande fresque par-dessus l’inscription desesperee : le combat aeronaval, Pearl Harbor, carrement, avec naufrage du porte-avions au premier plan. C’est fou ce qu’il marne dans la retouche, Jeannot, l’homme est d’humeur si changeante. Un jour, tiens, il a tatoue Bardot sur le bide d’un jeunot. Par la suite, le petit gars est revenu, severe, il avait lu des trucs sur la B.B. nationale, il etait decu, il voulait plus la coltiner entre son nombril et son pubis, y a fallu lui executer un grand machin hors commerce sur le baquet, une scene tropicale, avec des porteurs noirs et des paletuviers geants[18]. Pour en revenir, la panthere au boa, c’est appele a faire de l’usage, ca ne conduit pas aux remords ; c’est decoratif, artistique, meme. Et quand on se cantonne dans l’art, on est fatalement gagnant. C’est comme une robe noire : on peut la mettre en toute circonstance sans faire de faute de gout.

— Fumez une cigarette, m’sieur, au depart, ca risque de vous faire un peu mal, les contours c’est toujours plus sensible, explique Jeannot a son patient.

Docile, l’Arabe se pique une cousue dans le bec. Il ne fremit pas… Il veut nous montrer qu’il a du courage a solder. Le courage, faut bien avoir l’occasion de le deballer de temps en temps, ou alors a quoi ca servirait de le laisser macerer en soi inutilement ?

Jeannot lui a nettoye le brandillon a l’alcool a 90°. Il a decalque son beau motif. Maintenant, il ajuste l’aiguille encree de noir dans son appareil electrique. Il va le faufiler, l’ami Singer ! Ca tic-tic ; ca tac-tac. L’aiguille crache noir sur les contours du dessin. Des gouttes de sang perlent a travers l’encre. Une vraie degueulasserie. Tous les trois on quatre centimetres, Jeanne stoppe son compostage pour essuyer sa gravure d’un coup d’eponge…

— Regardez un peu mon album pendant ce temps, nous propose-t-il. Il contient les photographies de mes plus surprenants tatouages.

Passionnes, nous empoignons son livre d’or. Il n’a pas menti. C’est une plongee pas croyable dans les limbes de l’humain, la ou ca floflotte, la ou ca fait des bulles et ou la cervelle ressemble a de la gomme arabique chauffee au bain-marie. On y decouvre de l’inimaginable, du dementiel, du supraterrestre, du chancelant. On prend peur de l’homme brusquement, a mater ces cliches.

On se dit qu’il n’est plus tolerable, l’homme, qu’il a raison de vouloir se tailler dans le cosmos, vu qu’il devient franchement indesirable sur cette terre. Il a perdu l’usage de notre planete. Une demission terrestre ! C’est deja la deceleration pour un pique aux Enfers. On rencontre un mec portant dans le dos une immense croix tatouee, ca lui part du cou, ca lui descend jusqu’a la raie des miches et, dans le sens de la largeur, ca va d’un poignet a l’autre… C’est le moindre mal, le cas le plus benin, de la broutille… Plus loin, on trouve un zigoto inconditionnel auquel Jeannot a tatoue le portrait du General sur la poitrine[19] . C’etait entre le ballottage et l’election. Il avait pris peur pour son idole, alors il a voulu l’avoir dans la peau, notre general. Le faire participer a sa vie intime ; le frotter sur les nichons des dames. L’ete, il l’emmene bronzer. Le president revient tout noircicot de Palavas-les-Flots ; une mine superbe, ca lui fait ! C’est la consecration supreme, il me semble, vous trouvez pas ? Avoir sa frime dans le marbre ou le bronze c’est rien ; mais l’avoir gravee dans la chair vivante de ses contemporains, mince ! c’est autre chose, ca va loin, ca recule les limites de la veneration. Ca vous deifie ! Tous les gnaces qui lui passent la grosse lichouille, a de Gaulle, est-ce qu’ils seraient seulement capables d’en faire autant ? Hein ? les ministres, les feaux, les apologistes, les biographes obsequieux, qu’est-ce qu’ils attendent pour trotter chez Jeannot ? Ils auraient le patron a vie sur le buffet, en couleur et avec ses etoiles. Se faire graver pour l’eternite le symbole venerable de la Ve dans le lard, ca doit etre tentant. Faut qu’ils y aillent, je jure que c’est du beau travail, vachement ressemblant et pouvant affronter les intemperies, l’ouate thermogene, les revulsifs les plus corrosifs… Je serais le General, j’exigerais ca comme temoignage d’absolue sincerite, de loyalisme eperdu. Si bien que les receptions elyseennes auraient lieu en tenue de corsaire. Tous les jules torse nu pour exhiber leur tatouage ! Certains arboreraient un de Gaulle en civil, d’autres un de Gaulle en uniforme, on trouverait des tas de variantes.

On le representerait par exemple au Forum, en train de jevousaicomprendre. Ou bien, pour les gros, dans des scenes allegoriques, avec les ailes de la Victoire au kepi, boutant les Allemands ou les Americains hors de France. Et puis tenez, une somptueuse fresque : le president pendant sa conference de presse, avec la foret de micros devant lui, et a ses cotes, les ministres qui roupillent. Mais je les connais : ils ne le feront pas, je predis.

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