— Vos amis sont trop aimables », dit Carl Hollywood. Il n’etait pas encore trop sur de l’etiquette. Prendre le compliment pour argent comptant eut ete faire preuve de vantardise ; sous-entendre que les amis de Sa Grace etaient des juges incompetents ne valait guere mieux : il opta pour l’accusation moins dangereuse que ses amis souffraient d’une bonte excessive.
Finkle-McGraw quitta la balustrade et se mit a marcher le long du fleuve, d’un pas alerte pour un homme de son age.
« Je suppose que vous constituerez une adjonction appreciable dans notre phyle qui, si brillant soit-il dans les domaines du commerce et de la science, a jusqu’ici souffert d’un cruel manque d’artistes. »
Refusant de se joindre a la critique d’une tribu a laquelle il venait de jurer solennellement fidelite, Carl pinca les levres tout en ruminant des reponses possibles.
Mais Finkle-McGraw poursuivait : « Selon vous, est-ce faute d’avoir reussi a encourager nos enfants a s’interesser a l’art, ou d’avoir reussi a attirer suffisamment d’hommes de votre envergure, voire les deux ?
— Avec tout le respect que je vous dois, Votre Grace, je ne partage pas obligatoirement vos presupposes. La Nouvelle-Atlantis a de nombreux artistes de talents.
— Oh, allons donc. Pourquoi tous viennent-ils de l’exterieur de la tribu, comme vous ? Reellement, monsieur Hollywood, auriez-vous prete Serment si votre statut eminent de producteur de theatre ne vous avait pas rendu la chose avantageuse ?
— Je crois que je vais choisir de voir en cette question un element de dialogue socratique destine a mon edification, avanca prudemment Carl Hollywood, et non une allegation d’insincerite de ma part. A vrai dire, juste avant de vous rencontrer, je degustais un bon cigare en contemplant Londres, en me faisant la reflexion que tout cela me convenait a merveille.
— Cela vous convient a merveille, parce que vous avez atteint un certain age. Vous etes un artiste a succes, desormais etabli. La vie de boheme n’a plus aucun charme pour vous. Mais seriez-vous parvenu a votre position actuelle si vous n’aviez pas connu cette vie, etant jeune ?
— Maintenant que vous presentez les choses ainsi, dit Carl, j’admets que nous pourrions, a l’avenir, songer a prendre certaines dispositions a l’egard des jeunes bohemes qui…
— Ca ne marcherait pas, coupa Finkle-McGraw. J’y songe depuis des annees. J’ai eu la meme idee : des sortes de parcs a theme pour jeunes artistes bohemes, repartis autour de toutes les grandes metropoles, ou les adolescents neo-atlanteens motives en ce sens pourraient se retrouver et faire preuve d’esprit subversif quand ca leur chante. L’idee meme est contradictoire. Monsieur Hollywood, j’ai consacre de gros efforts, au cours des dix dernieres annees, a l’encouragement systematique de la subversion.
— Pas possible ? Ne craignez-vous pas que nos jeunes subversifs n’aillent emigrer vers d’autres phyles ? »
Si Carl Hollywood avait pu se botter le cul, il l’aurait fait volontiers sitot la phrase sortie de sa bouche : il avait oublie Elizabeth Finkle-McGraw et sa defection recente et largement commentee pour CryptNet. Mais le duc le prit sereinement.
« Certains le feront, comme le prouve le cas de ma petite-fille. Mais qu’est-ce que cela signifie reellement quand de jeunes gens comme elle partent s’installer dans un autre phyle ? Cela signifie qu’ils ont transcende leur credulite juvenile et ne desirent plus appartenir a une tribu sous pretexte que c’est la pente la plus facile – ils ont desormais acquis des principes, ils sont soucieux de leur integrite personnelle. Cela veut dire, en bref, qu’ils sont murs pour devenir citoyens de plein droit de la Nouvelle-Atlantis – sitot qu’ils auront acquis la sagesse de voir que c’est, en definitive, la meilleure tribu possible.
— Votre strategie etait par trop subtile pour que je puisse la suivre. Je vous remercie de me l’avoir exposee. Ainsi vous encouragez la subversion parce que vous pensez qu’elle aura un effet oppose a celui que l’on pourrait naivement supposer…
— Oui. Et c’est tout l’interet d’etre un Lord actionnaire, voyez-vous : veiller aux interets de la societe dans son ensemble au lieu de se polariser sur sa seule entreprise personnelle, par exemple. Quoi qu’il en soit, cela nous ramene au sujet de l’annonce que j’ai passee dans la section ractifs du
— Oui, dit Carl Hollywood, vous recherchez les racteurs qui ont joue dans un projet intitule le
— Le Manuel etait mon idee, a l’origine. Je l’ai commandite. J’ai paye les cachets des racteurs. Bien entendu, compte tenu de l’organisation du systeme mediatique, je n’avais aucun moyen de determiner l’identite des racteurs a qui j’envoyais les cachets – d’ou la necessite de cette annonce publique.
— Votre Grace, je me dois de vous le dire aussitot – je vous en aurais d’ailleurs averti au cinephone, si vous n’aviez pas insiste pour reporter toute discussion a un entretien en face a face : je n’ai personnellement jamais ragi dans le manuel. Mais une de mes amies, si. Des que j’ai eu pris connaissance de l’annonce, j’ai pris sur moi d’y repondre en son nom.
— Je crois savoir que les ractrices sont souvent victimes des assiduites excessives de certains de leurs admirateurs, dit Finkle-McGraw, c’est pourquoi je pense deviner pourquoi vous avez choisi de jouer les intermediaires en ce cas precis. Laissez-moi vous assurer que mes motivations sont parfaitement benignes. »
Carl prit un air blesse. « Votre Grace ! jamais je n’aurais suppose autre chose. Je me suis arroge ce role, non pour proteger la jeune femme en question d’une supposee malignite de votre part, mais simplement parce que sa situation actuelle rend passablement delicat l’etablissement d’un contact avec elle.
— Dans ce cas, dites-moi, je vous prie, ce que vous savez de la jeune femme. »
Carl fournit au Lord actionnaire une breve description de la relation de Miranda avec le Manuel.
Finkle-McGraw se montra vivement interesse par le temps que la jeune comedienne y consacrait chaque semaine. « Meme si vos estimations ne sont qu’approximativement exactes, cette jeune personne doit a elle seule avoir realise au moins quatre-vingt-dix pour cent du travail de racteur associe a cet exemplaire du Manuel.
Finkle-McGraw marcha sans un mot durant quelques instants avant de reprendre, d’une voix plus calme : « Il y a eu trois exemplaires en tout. Le premier est alle a ma petite-fille – vous l’aurez note : je vous l’avoue en toute confiance. Un deuxieme est alle a Fiona, la fille de l’artifex qui l’a cree. Le troisieme est tombe entre les mains de Nell, une jeune thete.
« En resume, les trois jeunes filles ont evolue de maniere fort differente. Elizabeth est rebelle et fougueuse, et s’est totalement desinteressee du Manuel depuis plusieurs annees. Fiona est brillante mais deprimee, le schema classique de l’artiste maniaco-depressive. Tout au contraire, Nell se revele une jeune femme pleine de promesses.
« J’ai prepare une analyse des habitudes des trois jeunes filles, qui sont largement obscurcies par les procedures de secret inherentes au systeme des medias, mais qu’on peut deduire des factures reglees pour la location des racteurs. Il est devenu clair que, dans le cas d’Elizabeth, la raction a ete effectuee par des centaines d’artistes differents. Dans le cas de Fiona, les factures etaient notablement moins elevees, parce que l’essentiel du travail de racteur a ete effectue par une personne qui ne facturait pas ses services – sans doute son pere. Mais il s’agit ici de tout autre chose. Dans le cas de Nell, virtuellement tout le travail de racteur a ete l’?uvre d’une seule et meme personne.
— A vous entendre, nota Carl, on dirait que mon amie a etabli une relation privilegiee avec l’exemplaire de Nell…
— Et, par extension, avec Nell, observa Lord Finkle-McGraw.
— Puis-je vous demander pourquoi vous desirez contacter la ractrice ?
— Parce qu’elle est le pivot de toute cette histoire, repondit le Lord actionnaire, ce que je n’avais absolument pas envisage. Le plan initial ne prevoyait pas que le racteur put acquerir une telle importance.
— Elle l’a fait, reprit Carl Hollywood, en sacrifiant sa carriere et une bonne partie de sa vie. Il est important que vous compreniez, Votre Grace, qu’elle n’etait pas simplement la tutrice de Nell. Elle est devenue sa mere. »
Ces mots semblerent visiblement marquer Lord Finkle-McGraw. Il chancela, puis se mit a arpenter la berge sans un mot, perdu dans ses pensees.
« Vous m’avez laisse entendre, il y a quelques minutes, qu’etablir le contact avec la ractrice en question ne
