serait pas une demarche facile, dit-il enfin, d’une voix plus calme. N’est-elle plus associee a votre troupe ?
— Elle s’est mise en conge, il y a deja plusieurs annees, afin de se consacrer entierement a Nell et au Manuel.
— Je vois, dit le Lord actionnaire, en insistant legerement sur les mots pour leur donner un ton d’exclamation. Il commencait a se passionner. Monsieur Hollywood, j’espere que vous ne vous formaliserez pas de mon indelicatesse, mais j’aimerais savoir s’il s’agissait d’un conge
— S’il avait fallu, je l’aurais volontiers garanti moi-meme. Le fait est qu’il existe un autre bailleur de fonds.
— Un autre bailleur de fonds », repeta Finkle-McGraw. Il etait a l’evidence fascine, et quelque peu alarme, par ce recours au jargon financier dans un tel contexte.
« La transaction etait relativement simple, comme je suppose que le sont
— Je les connais, coupa Lord Finkle-McGraw.
— Miranda a rejoint les Timbourinaires il y a quatre ans, dit Carl. Elle y etait entree dans un partenariat. Les deux autres partenaires etaient un gentleman de ma connaissance, egalement issu du milieu theatral, et un bailleur de fonds.
— Qu’esperait y gagner le bailleur ?
— La concession d’un acces a l’inconscient collectif, dit Carl Hollywood. Il s’imaginait qu’il jouerait pour l’industrie du spectacle le role de la pierre philosophale pour l’alchimie.
— Et les resultats ?
— Nous avons tous attendu d’avoir des nouvelles de Miranda.
— Vous n’en avez eu aucune ?
— Seulement dans mes reves », avoua Carl Hollywood.
La ville de Shanghai proprement dite etait tout juste visible dans les minces fentes verticales separant les hautes tours de la Zone economique de Pudong, tandis que Nell continuait de patiner en direction de l’ouest. Le centre de Pudong jaillit de l’etendue des rizieres sur la rive est de la riviere Huangpu. Presque tous les gratte-ciel utilisaient des materiaux de construction mediatroniques. Certains s’ornaient de caracteres profiles de l’alphabet japonais, peints avec un rendu bariole, mais la majorite des panneaux etaient rediges avec les caracteres plus denses, a resolution plus elevee, de l’ecriture chinoise, et ces derniers etaient generalement inscrits en rouge vif, ou bien en noir sur fond de cette meme couleur.
Les Anglo-Americains avaient leur Manhattan, les Japonais avaient Tokyo. Hongkong etait de la belle ouvrage, mais de style essentiellement occidental. Quand les Chinois d’outremer etaient revenus au pays pour batir leur propre monument a l’entreprise, ils l’avaient realise ici, en decidant qu’il serait plus grand, plus beau, et sans conteste plus rouge que ceux de toutes les autres cites. La ruse nanotechnologique permettant de batir des structures resistantes quoique plus legeres que l’air etait arrivee pile au bon moment, alors que les dernieres rizieres etaient remplacees par d’immenses fondations en beton, et qu’une flopee de constructions neuves avait fleuri au-dessus du sous-bois d’immeubles de soixante-dix ou quatre-vingts etages. Cette architecture nouvelle etait naturellement de taille monumentale et de forme ellipsoidale : le modele typique etait une immense boule ceinturee de neon et fichee sur une pique, si bien que la densite de Pudong etait plus elevee a trois cents metres au-dessus du sol qu’au niveau de la rue.
Vu depuis le sommet de la grande arche du Passage et a travers plusieurs kilometres d’air pollue, le panorama apparaissait curieusement terne et sans relief comme si toute la scene avait ete tissee dans un brocart fabuleusement complexe qu’on aurait laisse prendre la poussiere pendant plusieurs decennies avant de l’accrocher a trois metres du nez de Nell. Le soleil s’etait couche peu de temps auparavant, et le ciel etait encore d’un orange pale tirant sur le pourpre, divise en segments irreguliers par une demi-douzaine de colonnes de fumee qu’on voyait jaillir a la verticale jusqu’a la voute sombre et polluee des deux, plusieurs kilometres a l’horizon l’ouest, du cote des plantations de the et de muriers a soie qui s’etendaient entre Shanghai et Sou-Tcheou.
Toujours juchee sur ses patins a moteur, elle redescendit la pente ouest de l’arche, abordant la cote chinoise, et, deja, le deferlement des neons lui passait au-dessus de sa tete, s’etalait pour l’embrasser, s’enflait en trois dimensions – alors qu’elle en etait encore a plusieurs kilometres. Les abords de la cote etaient formes d’une succession d’immeubles d’habitation de trois ou quatre etages en beton renforce, d’aspect encore plus decrepit que la Grande Muraille, quand leur age reel ne devait pas depasser quelques dizaines d’annees ; les facades donnant sur les rues etaient decorees, de larges panneaux d’affichage de style bande dessinee, parfois mediatroniques, voire simplement peints. Sur le premier kilometre, en gros, la majorite de ces messages visaient les hommes d’affaires tout juste debarques de New Chusan, et tout particulierement ceux de la clave de la Nouvelle-Atlantis. Un coup d’?il au passage permit a Nell de conclure que les visiteurs de la Nouvelle-Atlantis jouaient un role important dans le marche des casinos et des bordels, l’un et l’autre type d’etablissement se partageant entre le style classique et celui, plus recent, des supermarches interactifs
Elle n’avait pas encore en tete de plan bien precis. Sa seule certitude etait qu’elle devait toujours paraitre avancer d’un air decide. De cette maniere, les jeunes gens accroupis sur les trottoirs pour discuter dans leur telephone cellulaire continueraient a la lorgner mais la laisseraient tranquille. Au premier signe imperceptible d’hesitation de sa part, ils fondraient sur elle.
L’air moite et chaud le long du Huangpu soutenait des millions de tonnes de bouees aeriennes, et Nell en sentait le moindre kilogramme peser sur ses cotes et ses epaules alors qu’elle sillonnait en patins le quartier des quais, cherchant toujours a maintenir son elan et son air pseudo-affaire. On etait en Republique cotiere, ou les seuls principes etablis semblaient etre que l’argent etait le roi et qu’il valait mieux etre riche. Chaque tribu de la planete semblait y avoir son gratte-ciel ; certaines, comme la Nouvelle-Atlantis, s’abstenaient de tout recrutement actif, la taille et la splendeur de leur batiment suffisant a tenir lieu de monument a leur propre gloire. D’autres, comme les Boers, les Parsis ou les Juifs jouaient plutot sur la discretion, mais a Pudong, toute manifestation discrete etait plus ou moins vouee a rester invisible. D’autres encore – les Mormons, la Premiere Republique dispersee et, bien entendu, la Republique cotiere de Chine – utilisaient le moindre centimetre carre de leurs murs mediatroniques pour faire du proselytisme.
Le seul phyle qui ne semblait guere apprecier l’esprit ?cumenique de l’endroit etait le Celeste Empire. Nell tomba par hasard sur son territoire, un demi-pate de maisons ceint d’un mur de maconnerie stuquee et perce a intervalles reguliers de portes circulaires, protegeant une structure a trois niveaux edifiee en style Ming classique, avec des avant-toits aux angles fortement incurves et des dragons sculptes sur la panne faitiere. L’ensemble etait si minuscule compare au reste de Pudong qu’on pouvait s’imaginer trebucher dessus. Les portes etaient gardees par des hommes en armes, sans doute renforces par d’autres systemes de defense moins visibles.
Nell etait quasiment certaine d’avoir ete discretement filee par au moins trois jeunes hommes, qui l’avaient suivie des son premier passage et qui guettaient pour savoir si elle avait reellement un but precis ou si elle simulait juste. Elle avait deja parcouru les quais d’un bout a l’autre, en jouant la touriste desireuse de contempler le Bund sur l’autre rive. Elle s’en retournait maintenant plonger vers le centre urbain de Pudong, ou elle avait interet a donner l’impression de faire quelque chose.
En depassant l’entree principale d’un gratte-ciel – un edifice de la Republique cotiere, pas un de ces trucs de barbares –, elle reconnut son logo mediaglyphique a l’un des signes qu’elle avait deja apercus en penetrant en ville.
Nell pouvait toujours remplir un formulaire d’inscription : ca n’engageait a rien et ca lui permettrait deja de
