— J’aimerais que vous sachiez, mademoiselle Lloyd, que je vois avec sympathie votre demarche pour obtenir un divorce sans pour cela nourrir la moindre amertume.
— C’est toujours bon a savoir.
— Vous devez egalement savoir que, quel qu’ait ete mon comportement passe, et aussi inexcusable fut-il, jamais il n’a ete motive par un rejet de votre personne ou de notre mariage. A vrai dire, il s’agissait moins d’une reflexion vous concernant que d’une reflexion sur moi-meme.
— Merci d’eclaircir ce point.
— Je me rends bien compte que, si sincere soit-il, tout espoir qu’en mon for interieur j’aurais pu nourrir de renouer notre relation d’antan serait futile et donc voue a l’echec, aussi ne vous derangerai-je plus apres aujourd’hui.
— Je ne puis vous dire a quel point je suis soulagee de constater que vous comprenez aussi bien la situation.
— J’aimerais toutefois vous rendre service, a Fiona et a vous-meme, en vous aidant eventuellement a resoudre les derniers details.
— Vous etes fort aimable. Je vous donnerai la carte de mon avocat.
— Et, bien entendu, j’escompte pouvoir retablir un contact quelconque avec ma fille. »
La conversation qui, jusqu’ici, s’etait deroulee avec l’aisance d’une machine bien huilee, se grippa tout soudain. Gwendolyn s’empourpra, se raidit.
« Espece… espece de
La porte d’entree s’ouvrit. Fiona entra dans le hall, portant ses livres de classe. Amelia s’avanca aussitot, man?uvrant pour s’interposer devant la porte du salon et bloquer la vue de Fiona, tout en s’adressant a elle a voix basse, sur un ton irrite.
Hackworth entendit la voix de sa fille. C’etait une voix adorable, un alto un peu rauque, qu’il aurait reconnu n’importe ou. « Ne me mens pas, j’ai reconnu sa chevaline ! » dit-elle, avant de repousser Amelia pour entrer en trombe dans le salon, degingandee, godiche et superbe, l’incarnation meme du bonheur. Elle fit deux pas sur le tapis oriental, puis elle plongea sur le canape-lit pour se jeter dans les bras de son pere, ou elle resta blottie plusieurs minutes, partagee entre le rire et les larmes.
Gwen dut etre accompagnee dehors par Amelia, qui revint immediatement pour se poster a proximite, les mains croisees dans le dos, comme une sentinelle militaire, observant les moindres mouvements d’Hackworth. Hackworth avait du mal a imaginer de quelle horreur on le croyait capable – un inceste dans le salon ? Mais il etait inutile de se mettre martel en tete et de gacher ces instants, aussi evacua-t-il Amelia de son esprit.
On laissa pere et fille converser durant un quart d’heure – a vrai dire, juste le temps de lister les sujets d’une conversation future. Dans l’intervalle, Gwen s’etait suffisamment ressaisie pour revenir dans la piece se poster aux cotes d’Amelia, tremblant a l’unisson, jusqu’au moment ou cette derniere intervint.
« Fiona, ton…
Fiona obtempera, a contrec?ur. Gwen reprit aussitot sa place anterieure, et Amelia ressortit de la piece. Hackworth nota que, dans l’intervalle, Gwen etait allee chercher une liasse de documents, retenus par un ruban rouge.
« Voici les papiers fixant les termes de notre divorce, y compris toutes les dispositions relatives a Fiona, dit-elle. Vous etes deja en infraction, j’en ai peur. Bien entendu, on peut passer l’eponge, puisque l’absence d’adresse ou faire suivre votre courrier, nous a mis dans l’impossibilite de vous transmettre cette information. Inutile d’ajouter qu’il est imperatif que vous vous familiarisiez avec ces documents avant de venir a nouveau assombrir le seuil de cette demeure.
— Naturellement, dit Hackworth. Merci de les avoir conserves a mon intention.
— Et maintenant, si vous voulez bien avoir l’amabilite de quitter les lieux.
— Bien entendu. Je vous salue », dit Hackworth, qui saisit la liasse de papiers avant de se retirer sans tarder. Il fut quelque peu surpris d’entendre Amelia le heler depuis le seuil.
« Monsieur Hackworth, Mlle Lloyd desire savoir si vous avez une nouvelle residence ou l’on puisse expedier vos effets personnels.
— Pas pour l’instant, je suis en transit. »
Le visage d’Amelia s’epanouit. « En transit pour ou ?
— Oh, je n’en sais trop rien. » Un mouvement accrocha son regard et il avisa Fiona derriere une fenetre a l’etage. Elle etait en train de deverrouiller le chassis mobile pour le soulever. « Je me suis lance dans une sorte de quete.
— La quete de quoi, monsieur Hackworth ?
— Je ne peux guere en dire plus. Secret d’Etat et tout le tremblement, si vous voyez ce que je veux dire… C’est en rapport avec un alchimiste. Qui sait, d’ici qu’on arrive au bout, il y aura peut-etre egalement des fees et des lutins. Je serai ravi de vous tenir au courant a mon retour. D’ici la, veuillez demander a Mlle Lloyd si elle serait assez comprehensive pour garder encore quelque temps mes effets personnels. Cela ne devrait pas prendre plus d’une dizaine d’annees encore. »
Sur quoi, Hackworth eperonna Kidnappeur, pour le faire partir d’un bon pas.
Fiona avait un velocipede a roues assistees, qui avalait comme de rien les paves inegaux. Elle avait rattrape son pere juste avant la grille de securite. Maman et Amelia venaient d’apparaitre a bord d’une auto-tandem, une rue seulement derriere elle, et la brusque sensation de danger poussa Fiona a plonger fougueusement de la selle du velocipede vers l’arriere-train de Kidnappeur, comme un cow-boy de cinema sautant d’une monture a l’autre en plein galop. Ses jupes, mal adaptees a ce genre d’exercice, se prirent dans ses jambes, et elle se retrouva juchee derriere Kidnappeur comme un vulgaire sac de patates, agrippant d’une main le bouton residuel ou aurait du se trouver sa queue s’il avait ete un cheval, et l’autre bras enserrant la taille de son pere.
« Je t’aime, maman ! s’ecria-t-elle au moment ou ils franchissaient la grille et sortaient de la juridiction des lois sur la famille de la Nouvelle-Atlantis. Je ne peux en dire autant de toi, Amelia ! Mais je serai bientot de retour, ne vous en faites pas pour moi ! Au revoir ! » Et puis les fougeres et la brume se refermerent derriere elles, et ils se retrouverent seuls dans la foret profonde.
Carl preta Serment a l’abbaye de Westminster, par une journee d’avril d’une surprenante douceur, puis il alla faire une grande promenade au long du fleuve, sans rejoindre directement la reception organisee en son honneur au theatre Hopkins, non loin de Leicester Square. Meme sans pedomobile, il marchait aussi vite que d’autres couraient. Depuis sa toute premiere visite a Londres, alors encore petit etudiant en art dramatique sous- alimente, il avait toujours prefere la marche a tout autre moyen de transport. La marche, en particulier le long des quais relativement peu frequentes par les autres pietons, lui donnait en outre la liberte de fumer ses gros barreaux de chaise authentiquement d’epoque, voire a l’occasion une pipe de bruyere. Le seul fait d’etre un Victorien ne signifiait pas qu’il devait renoncer a ses excentricites ; tout au contraire, meme. Alors qu’il depassait l’ancien obelisque de Cleopatre crible d’eclats d’obus, au milieu d’un halo cometaire de rouleaux de fumee visqueuse, il se dit qu’il pourrait meme finir par y prendre gout.
Un gentleman en haut de forme se tenait accoude au garde-fou, contemplant les eaux, flegmatique, et, lorsque Carl s’approcha, il reconnut lord Alexander Chung-Sik Finkle-McGraw qui, un ou deux jours plus tot, lui avait annonce, lors d’une conversation au cinephone, qu’il aimerait bien le rencontrer en tete a tete dans un proche avenir pour discuter avec lui.
Se souvenant de sa nouvelle affiliation tribale, Carl Hollywood alla meme jusqu’a se decouvrir et saluer d’une inclination de tete. Finkle-McGraw lui rendit son salut, assez distraitement. « Je vous prie d’accepter mes sinceres felicitations, monsieur Hollywood. Bienvenue au phyle.
— Merci.
— Je regrette de n’avoir pas ete jusqu’ici en mesure d’assister a vos productions du Hopkins – mes amis toutefois ne tarissent pas d’eloges.
