plus subtil qu’au debut et presentait quantite de pieges caches : il n’etait plus question de se reposer sur des suppositions faciles. Il etait tout aussi possible que cette chaine provienne directement de la salle du trone et que le duc mecanique, pour quelque obscure raison, cherche a la duper. Aussi, tout en etant ravie de repondre a ce message par la meme methode, Nell avait bien l’intention de rester prudente jusqu’a ce qu’elle ait pu etablir si son auteur etait un etre humain ou une creature mecanique.
La suite du message etait : DONNE – A – – – CHAINE – – – – SECOUSSE – – – – – – REPONDRE. En supposant que quatre marques horizontales correspondaient bien a
Nell se mit a faire basculer les barrettes des maillons, effacant a mesure le message de ce personnage qui s’appelait le duc, pour le remplacer par : JE SUIS LA PRINCESSE NELL POURQUOI M’AVOIR EMPRISONNEE. Puis elle imprima une secousse a la chaine et, au bout d’un moment, celle-ci commenca a se retracter. Quelques minutes apres, revenait le message :
BIENVENUE PRINCESSE NELL DECIDONS D’UN MOYEN DE COMMUNICATION PLUS EFFICACE
suivi d’instructions sur un mode d’emploi plus compact des barrettes basculantes pour representer des chiffres, et sur la procedure pour convertir ces derniers en lettres et signes de ponctuation. Ce point une fois regle, le duc dit :
JE SUIS LE VRAI DUC. J’AI CREE CES MACHINES, ET ELLES M’ONT EMPRISONNE DANS UNE HAUTE TOUR LOIN AU-DESSUS DE VOUS. LA MACHINE QUI SE FAIT APPELER LE DUC N’EST QUE MA CREATION LA PLUS IMPOSANTE ET LA PLUS COMPLEXE.
Nell repondit :
LA CHAINE PESE DES CENTAINES DE KILOS VOUS DEVEZ ETRE DROLEMENT MUSCLE POUR UN ETRE HUMAIN.
Le duc repondit :
TU ES FUTEE, PRINCESSE NELL ! LE POIDS TOTAL DE LA CHAINE EST EN FAIT DE PLUSIEURS TONNES, ET JE LA MAN?UVRE GRACE A UN TREUIL SITUE DANS MA CHAMBRE QUI TIRE SA FORCE MOTRICE DE L’ARBRE PRINCIPAL.
La nuit etait depuis longtemps tombee sur la prairie. Nell referma le Manuel et s’en retourna chez elle.
Elle veilla tard cette nuit-la, le livre ouvert sur les genoux, comme elle le faisait quand elle etait petite, et c’est pourquoi elle fut en retard a l’eglise le lendemain matin. On y dit une priere particuliere pour Miss Matheson, qui, parait-il, ne sortait plus a cause de sa mauvaise sante. Nell passa la voir quelques minutes, apres le service religieux, puis elle rentra directement chez elle pour se replonger dans son Manuel.
Elle s’attaquait a deux problemes a la fois. Tout d’abord, il fallait qu’elle decouvre le mecanisme du verrou de la porte. Ensuite, il fallait qu’elle decouvre si l’individu qui lui envoyait les messages etait humain ou mecanique. Si elle etablissait avec une raisonnable certitude qu’il etait humain, elle pourrait alors lui demander de l’aide pour crocheter le verrou, mais tant qu’elle n’aurait pas regle ce dilemme, elle devrait garder ses activites secretes.
Le verrou n’avait qu’un nombre limite de pieces visibles : la manivelle, le pene et deux tambours de cuivre encastres dans la partie superieure, portant graves les chiffres de 0 a 9, de sorte qu’en les faisant tourner dans un sens ou dans l’autre, il etait possible d’afficher tous les nombres de 00 a 99. Ces tambours etaient en mouvement presque continu des que la manivelle tournait.
Nell avait reussi a detacher plusieurs metres sur la chaine qu’elle utilisait pour converser avec le duc, aussi put-elle introduire divers messages dans le verrou afin de juger du resultat produit.
Le nombre affiche au sommet changeait a chaque maillon qui entrait dans la machine et il semblait determiner dans certaines limites le comportement de celle-ci : par exemple, elle avait appris que si le nombre se trouvait etre 09 et si le maillon suivant de la chaine etait en position verticale (ce que le duc appelait un
Elle avait appris, incidemment, de ses conversations avec le duc, que les nombres inscrits sur les tambours etaient qualifies
Tous ces uns et ces zeros auraient fini par la rendre folle s’il n’y avait pas eu les frequentes interruptions du duc, qui n’avait manifestement rien de mieux a faire que de lui envoyer des messages. Ces deux recherches menees de front occuperent integralement les loisirs de Nell durant une quinzaine de jours, au cours desquels elle fit des progres lents mais reguliers.
« Tu dois apprendre a man?uvrer le verrou de ta porte, dit le duc. Cela te permettra de t’evader et de venir me secourir. Je te donnerai des instructions. »
Tout ce qu’il voulait, en fait, c’etait parler de technologie, ce qui n’aiderait guere Nell a decider s’il s’agissait d’un homme ou d’une machine. « Pourquoi ne forceriez-vous pas votre propre verrou, repondit-elle, pour venir me secourir ? Je ne suis qu’une pauvre petite chose sans defense, si seule au monde, terrifiee et abandonnee, quand vous semblez si heroique et brave ; votre histoire m’a l’air tout a fait romantique et j’ai hate d’en voir le denouement, maintenant que nos destins sont lies.
— Les machines ont fixe sur ma porte un verrou special, expliqua le duc, pas une machine de Turing.
— Decrivez-vous, ecrivit Nell.
— Rien d’original, j’en ai peur, ecrivit le duc. Et toi ?
— Un peu plus grande que la moyenne, des yeux vert flamboyant, des cheveux de jais cascadant en vagues luxuriantes jusqu’a ma taille, sauf quand je les coiffe en chignon pour souligner mes pommettes hautes et mes levres charnues. Taille fine, seins altiers, jambes longues, teint d’albatre qui devient ecarlate des que la passion m’habite, ce qui est frequent.
— Ta description me rappelle ma defunte epouse, Dieu ait son ame.
— Parlez-moi de votre femme.
— Le sujet m’emplit d’une tristesse tellement inexprimable que je ne puis supporter de la decrire par des mots. A present, attelons-nous plutot a la tache de travailler sur la machine de Turing. »
Puisque l’ouverture lascive avait abouti a une impasse, Nell essaya une tactique differente : jouer les idiotes. Tot ou tard, le duc allait finir par s’irriter. Mais il se montrait avec elle d’une patience infinie, meme apres qu’elle eut repete pour la vingtieme fois : « Pourriez-vous me le reexpliquer en le formulant autrement ? Je ne saisis toujours pas. » Bien sur, pour autant qu’elle sache, il pouvait fort bien s’ecorcher les mains a tambouriner
