« Quel genre de truc, au juste ? demanda Napier, d’une voix soudain tendue.
— Impossible de cerner quoi », avoua finalement Hackworth avec un hochement de tete desabuse. Les vues detaillees d’atomes et de liaisons avaient ete remplacees, dans son image mentale, par une espece de grosse graine brune flottant dans l’espace, comme dans un tableau de Magritte. Avec un arrondi dedouble a un bout, evoquant une paire de fesses, qui convergeait a l’autre extremite vers une pointe en forme de mamelon.
« Bon sang, mais qu’est-ce qui s’est passe ?
— Avant votre depart de Shanghai, le Dr X vous a branche sur un matri-compilateur, non ?
— Oui.
— Vous a-t-il dit ce qu’il introduisait dans votre organisme ?
— J’ai pense qu’il s’agissait d’hemocules d’une sorte ou d’une autre.
— Nous avons effectue des prelevements sanguins avant votre depart de Shanghai.
— Comment ca ?
— Nous avons nos methodes, dit le colonel Napier. Nous avons egalement procede a un examen complet de l’une de vos amies de la caverne et trouve dans son cerveau plusieurs millions de nanosites.
— Plusieurs millions ?
— Minuscules, precisa Napier, sur un ton rassurant. Ils s’introduisent par le sang, bien sur – les hemocules empruntent la circulation sanguine qui les amene jusqu’aux capillaires du cerveau ; la, ils franchissent la barriere hemato-encephalique pour se fixer a l’axone le plus proche. Des lors, ils peuvent surveiller l’activite de cet axone ou le declencher. Ces zites dialoguent en utilisant la lumiere visible.
— Donc, des que j’etais livre a moi-meme, mes zites bavardaient entre eux, dit Hackworth, mais des que je me trouvais a proximite immediate d’une autre personne au cerveau infeste par ces trucs…
— Peu importe dans quel cerveau peut se trouver le zite. Tous dialoguent sans discrimination aucune, en formant un reseau. Reunissez quelques Tambourinaires dans une piece sombre, et ils constituent une societe- ruche.
— Mais l’interface entre les nanosites et le cerveau proprement dit…
— Oui, j’admets que quelques millions de ces specimens juches sur des neurones choisis au hasard constituent une bien pietre interface pour quelque chose d’aussi complexe que le cerveau humain. Nous ne pretendons pas que vous ayez partage un cerveau commun avec ces gens.
— Dans ce cas, qu’ai-je partage au juste avec eux ?
— De la nourriture. De l’air. De la compagnie. Des fluides corporels. Peut-etre des sensations ou des emotions d’ordre general. Sans doute plus.
— C’est tout ce que j’ai fait pendant dix ans ?
— Vous avez fait tout un tas de choses, dit Napier, mais que vous avez accomplies dans une sorte d’etat inconscient, onirique. Vous etiez somnambule. Quand nous avons reussi a resoudre cette enigme – apres avoir realise la biopsie sur votre compagne troglodyte – nous avons realise que, d’un certain cote, vous n’aviez plus votre libre arbitre, et nous avons aussitot concu un traqueur-tueur charge de reperer et de detruire les nanosites infestant votre cerveau. Nous l’avons injecte, sous une forme inactivee, dans le systeme sanguin de cette femme tambourinaire avant de la reintroduire dans votre colonie. Quand vous avez eu des rapports avec elle… ma foi, vous pouvez deduire vous-meme la suite…
— Vous m’avez donne des informations, colonel Napier, et je vous en suis reconnaissant, mais cela ne fait qu’ajouter a ma confusion. Que desirait de moi le Celeste Empire, selon vous ?
— Le Dr X vous a-t-il demande quoi que ce soit ?
— Juste de retrouver l’Alchimiste. »
Le colonel Napier parut ebahi. « Il vous a demande ca il y a dix ans ?
— Oui. Sans autre explication.
— Voila qui est fort singulier, admit Napier apres un long interlude passe a triturer ses moustaches. Nous n’avons pris conscience de l’existence de ce mysterieux personnage que depuis cinq ans, tout au plus, et nous ne savons virtuellement rien de lui – sinon qu’il s’agit d’un artifex de genie qui complote avec le Dr X.
— Y a-t-il quelque autre information…
— Je ne puis rien reveler de plus, coupa brutalement Napier, qui en avait peut-etre deja trop dit. Prevenez-nous malgre tout si jamais vous le retrouvez. Et… euh, Hackworth, il n’est guere delicat d’aborder ce sujet, mais vous a-t-on averti que votre epouse a obtenu le divorce ?
— Oh ! Ca oui, dit doucement Hackworth. J’imagine que je m’en doutais. » Mais il n’en avait pas eu conscience jusqu’a cet instant.
« Elle s’est montree remarquablement comprehensive devant une aussi longue absence, poursuivit Napier, mais, au bout d’un moment, il est devenu manifeste que, comme tous les Tambourinaires, vous aviez fini par vous livrer a une debauche sexuelle extreme.
— Comment l’a-t-elle su ?
— Nous l’avions mise en garde.
— Je vous demande pardon ?
— J’ai mentionne tout a l’heure que nous avions trouve certains elements dans votre sang. Ces hemocules etaient specifiquement concus pour se propager par l’echange de fluides corporels.
— Qu’en savez-vous ? »
Pour la premiere fois, Napier parut perdre patience. « Pour l’amour du ciel, mon vieux, nous savons ce que nous faisons. Ces particules ont deux fonctions : se disseminer par le truchement d’un echange de fluides corporels et interagir les unes avec les autres. Une fois que nous l’avons constate, nous n’avions d’autre choix ethique que de prevenir votre femme.
— Bien sur. Vous avez absolument raison. Au fait, d’ailleurs, je vous en remercie, dit Hackworth. Et il n’est guere difficile de comprendre les sentiments de Gwen a cette perspective de partager ses fluides corporels avec des milliers de Tambourinaires.
— Vous ne devriez pas ainsi battre votre coulpe. Nous-memes avons envoye des explorateurs la- dessous.
— Vraiment ?
— Oui. Les Tambourinaires s’en contre-fichent. Les explorateurs ont relate un comportement fort semblable a celui des individus dans leurs reves : “Un moi aux frontieres mal definies”, telle etait leur phrase, si mes souvenirs sont exacts. Quoi qu’il en soit, votre comportement la-dessous n’etait pas necessairement une transgression morale en soi – votre esprit ne vous appartenait plus.
— Vous dites que ces particules interagissent les unes les autres ?
— Chacune est un receptacle contenant quelques circuits logiques en barrettes et un peu de memoire, expliqua Napier. Quand deux particules viennent a se rencontrer,
Les implications de cette derniere phrase n’avaient pas echappe a Hackworth. « Les Tambourinaires ont-ils des relations sexuelles uniquement entre eux ou bien…
— Ce fut egalement notre premiere question. La reponse est non. Ils ont des relations sexuelles avec quantite d’autres individus de tous les milieux. En fait, ils tiennent meme des bordels a Vancouver. Ils visent en particulier la clientele des Aerodromes et des gares de transit. Il y a quelques annees, ils sont entres en conflit avec les maisons de passe deja installees parce que c’est tout juste s’ils monnayaient leurs services. Ils ont hausse leurs tarifs uniquement par diplomatie. Mais ils ne veulent pas d’argent – que diable pourraient-ils en faire ? »
