sur les murs de sa prison, la-haut, tout en faisant simplement mine d’etre patient avec elle. Mais un homme qui avait passe des annees boucle dans un donjon devait apprendre a etre d’une patience extreme.

Elle essaya de lui envoyer des poemes. Il lui renvoya des critiques vibrantes, mais se refusa a lui montrer ses propres creations, au pretexte qu’elles n’etaient pas assez bonnes pour etre confiees au metal.

A son vingtieme jour de cachot, la princesse Nell reussit enfin a forcer le verrou. Plutot que de s’evader aussitot, elle se boucla de nouveau et s’assit pour reflechir a l’etape suivante.

Si le duc etait humain, elle devrait le prevenir, afin qu’ils puissent elaborer un plan d’evasion. Si c’etait une machine, agir ainsi conduirait au desastre. Elle devait avoir defini l’identite du duc avant de decider quoi que ce soit.

Elle lui transmit un autre poeme.

Pour l’amour de ce Grec, elle donna son c?ur, Son pere, sa couronne et sa terre natale. Dans l’ile de Naxos, ils avaient fait relache. Elle s’eveilla seule sur le rivage Lors que du navire de son amant les voiles Disparaissaient avec lenteur Sous la courbe de l’horizon. Sur le sable dur, Ariane Alors tomba evanouie. Et reva de son pays. Minos, aveugle de ranc?ur, Ne lui pardonna point : Il la fit jeter dans le Labyrinthe. Seule a present, Ariane Dut errer bien des nuits Au milieu des tenebres sans fin. Mais toujours elle butait sur le souvenir Qui partout encore demeurait love. Alors elle le roula sous ses doigts replies Comme on fait pour denouer un lacet : Ainsi reussit-elle a l’effacer. Le lien fit un cadeau pour son geolier. Aveugle de larmes, c’est du bout des doigts Qu’il le dechiffra, Avant de lui ouvrir alors ses bras.

La reponse arriva bien trop vite, et c’etait toujours la meme : « Si tu savais comme j’envie ton talent a manier les mots. Cela dit, si tu n’y vois pas d’inconvenient, reportons notre attention sur les rouages de la machine de Turing. »

Elle avait essaye d’etre aussi claire que possible, et le duc n’avait toujours pas saisi le message. Ce devait etre une machine.

Pourquoi cette duperie ?

A l’evidence, le duc mecanique desirait l’instruire sur les machines de Turing. Enfin, si l’on pouvait dire qu’une machine put desirer quelque chose.

Il devait y avoir un probleme dans la programmation du duc. Il avait du s’en rendre compte et il avait besoin d’un humain pour etre repare.

Une fois que Nell fut parvenue a cette deduction, le reste de l’histoire du Castel Turing se resolut bien vite et sans difficulte. Elle se glissa hors de sa cellule pour explorer furtivement le chateau. Les soldats la remarquaient rarement et, quand c’etait le cas, ils etaient incapables d’initiative : ils devaient retourner voir le duc pour se faire reprogrammer. La princesse finit par trouver, sous les ailes du moulin, une salle qui contenait une sorte de mecanisme d’embrayage. En desengageant celui-ci, elle reussit a arreter l’Arbre de transmission. Au bout de quelques heures, les ressorts montes dans le dos des soldats s’etaient devides, et tous avaient fini par s’immobiliser sur place. Tout le chateau etait fige, comme si elle lui avait jete un sort.

Desormais libre de ses mouvements, elle ouvrit le trone du duc et decouvrit a l’interieur une machine de Turing. De chaque cote de la machine, une fente etroite traversait le sol a la verticale et s’enfoncait dans les profondeurs de la terre, aussi loin que portait le faisceau de sa torche. La chaine qui contenait le programme du duc et qui pendait de chaque cote s’enfoncait dans ces failles. Nell essaya d’y jeter des cailloux mais ne les entendit jamais heurter le fond : la chaine devait etre d’une longueur insondable.

Tout en haut, dans l’une des tours du chateau, la princesse Nell decouvrit un squelette, il etait assis dans un fauteuil, le buste affale au-dessus d’une table encombree d’imposantes piles de livre. Les souris, les insectes et les oiseaux avaient grignote toute la chair, mais des traces de cheveux gris et de poils de moustache jonchaient la table, et autour des vertebres cervicales restait accrochee une chaine en or portant un sceau marque de la lettre T.

Elle passa un certain temps a parcourir les livres du duc. La plupart etaient des carnets dans lesquels il avait dessine les inventions qu’il n’avait pas encore eu le temps de fabriquer. Il avait ainsi trace les plans d’armadas de machines de Turing destinees a fonctionner en parallele, de chaines dont les anneaux pouvaient adopter plus de deux positions, de machines capables de lire et d’ecrire sur des reseaux de mailles a deux dimensions au lieu de chaines unidimensionnelles, ainsi que d’un reseau cubique de quinze cents metres d’arete, parcouru par une machine de Turing mobile, qui aurait calcule tout en progressant dans les trois dimensions.

Peu importait la complexite croissante de ses plans, le duc trouvait toujours le moyen d’en simuler le comportement en introduisant une chaine d’une longueur suffisante dans l’une de ses machines de Turing traditionnelles. Autant dire que si les machines paralleles et multidimensionnelles travaillaient plus vite que le modele originel, leur fonctionnement restait identique a la base.

Un apres-midi, Nell etait assise dans sa prairie favorite, a lire tout cela dans son Manuel, quand une chevaline sans cavalier emergea des bois et galopa droit vers elle. Le fait n’etait pas si inhabituel en soi ; les chevalines etaient suffisamment intelligentes pour qu’on les envoie, seules, retrouver telle ou telle personne. On les envoyait toutefois rarement a la recherche de Nell.

La chevaline fonca au triple galop puis, parvenue a quelques metres de Nell, elle planta ses sabots dans le sol et s’arreta pile – un tour qu’elle pouvait aisement realiser quand elle n’avait pas un humain sur le dos. Sa seule charge, en l’occurrence, c’etait un billet de la main de Miss Stricken : « Nell, je vous prie de venir immediatement. Miss Matheson a reclame votre presence et le temps presse. »

Nell n’hesita pas. Elle rassembla ses affaires, les entassa dans le petit compartiment a bagages de sa monture, puis enfourcha celle-ci. « Lu avant ! Puis, s’etant bien calee et saisissant les renes, elle ajouta :

Vitesse illimitee. » En quelques instants, la chevaline se faufilait entre les arbres avec la velocite d’un guepard au sprint, filant vers le sommet de la colline, en direction du rideau de ronces.

Au vu de la disposition des tuyaux, Nell devina que Miss Matheson etait connectee a l’Alim de deux ou trois facons differentes, meme si l’on avait pudiquement dissimule le tout sous plusieurs epaisseurs de couvertures au crochet, empilees sur son corps comme les couches d’un millefeuille. Seuls son visage et ses mains demeuraient visibles et, en les regardant, Nell realisa, pour la premiere fois depuis le jour ou elles avaient fait connaissance, a quel point Miss Matheson etait agee. Sa force de personnalite avait masque a Nell comme aux autres filles la brutale verite de son age.

« Je vous en prie, laissez-nous, Miss Stricken », dit Miss Matheson, et Miss Stricken se retira, resignee, non sans jeter derriere elle des regards emplis de reticence et de reprobation.

Nell s’assit au bord du lit et souleva une des mains de Miss Matheson, aussi delicatement que s’il s’agissait de la feuille sechee d’un arbre rare. « Nell, dit Miss Matheson, ne gache pas mes quelques derniers instants avec des badinages.

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