— Oh, Miss Matheson… » commenca Nell, mais les yeux de la vieille dame s’elargirent, et elle lui jeta un regard, aiguise par des dizaines d’annees de classe, qui n’avait en rien perdu sa force d’intimidation.
« Je t’ai fait venir parce que tu es mon etudiante preferee. Non ! ne dis pas un mot, l’admonesta Miss Matheson, alors que Nell s’avancait, les yeux emplis de larmes. Les enseignants ne sont pas censes avoir de favoris, mais le moment approche ou je dois confesser tous mes peches, alors voila.
« Je sais que tu as un secret, Nell, meme si je suis incapable d’imaginer de quoi il s’agit, et je sais que ton secret t’a rendue differente de toutes les autres filles a qui j’ai enseigne. Je me demande ce que tu comptes faire une fois que tu auras quitte cette Academie, comme il le faudra bientot, pour entrer dans la vie…
— Preter Serment, bien sur, des que j’aurai atteint l’age d’eligibilite. Et je suppose que j’aimerais etudier l’art de la programmation et la conception des ractifs. Un jour, bien sur, apres que je serai devenue l’un des sujets de Sa Majeste, j’aimerais me trouver un gentil mari et peut-etre elever des enfants…
— Oh, arrete, dit Miss Matheson. Tu es une jeune femme… et bien sur, tu penses au moment ou tu auras des enfants… comme toutes les jeunes femmes. Le temps m’est compte, Nell, et nous devons faire abstraction de ce qui te rend semblable aux autres filles pour nous concentrer sur ce qui te rend differente. »
A cet instant, la vieille dame agrippa la main de Nell avec une energie surprenante et leva imperceptiblement la tete de l’oreiller. Les plis et les rides enormes de son front se creuserent encore, et son regard prit une intensite brulante sous les paupieres tombantes. « D’une certaine facon, ta destinee est tracee, Nell. Je le sais depuis le jour ou Lord Finkle-McGraw est venu me voir pour te demander de t’accepter – petite thete deguenillee – dans mon Academie.
« Tu peux essayer de te comporter comme les autres – nous avons essaye de te rendre identique aux autres – tu pourras toujours faire semblant a l’avenir, et si tu y tiens, tu pourras meme preter Serment – mais ce ne sera qu’un mensonge. Tu es differente. »
Ces paroles frapperent Nell comme une bise soudaine d’air pur des montagnes, balayant le nuage soporifique de la sentimentalite. Desormais, elle se sentait exposee et totalement vulnerable. Mais ce n’etait pas si desagreable.
« Etes-vous en train de me suggerer de quitter le sein de la tribu d’adoption qui m’a nourrie ?
— Ce que je suggere, dit Miss Matheson, c’est que tu es l’une de ces rares personnes qui transcendent les tribus, et que tu n’as certainement plus besoin d’etre nourrie au sein. Tu t’apercevras, en son temps, que cette tribu en vaut une autre – et meme les surpasse, en fait. Miss Matheson poussa un profond soupir et donna l’impression de se dissoudre sous ses couvertures. Le temps m’est compte, desormais. Alors, embrassons-nous, et, ensuite, va ton chemin, petite. »
Nell se pencha et pressa ses levres contre la joue de la vieille femme – son aspect etait tanne mais sa douceur surprenante. Puis, reticente a prendre conge de maniere aussi abrupte, elle tourna la tete pour la reposer quelques instants sur la poitrine de Miss Matheson. Cette derniere lui caressa faiblement les cheveux avec un petit
« Adieu, Miss Matheson, dit Nell. Je ne vous oublierai jamais.
— Moi non plus, chuchota Miss Matheson, meme s’il faut bien reconnaitre que ca ne m’engage guere… »
Une chevaline imposante attendait, flegmatique, devant la maison de l’agent Moore, croisement, par la taille et la masse, entre un percheron et un elephanteau. C’etait l’un des objets les plus sales que Nell ait jamais vus – a elle seule, la croute qui le recouvrait devait peser plusieurs quintaux et il en emanait une odeur de terreau nocturne et d’eaux stagnantes. Un bout de branche de murier encore garnie de feuilles et meme de quelques baies s’etait coince dans la jointure flexible entre deux plaques de blindage adjacente, et de longs filaments d’achillee s’accrochaient a ses chevilles.
L’agent etait assis au milieu de son bosquet de bambous, enferme dans une armure d’hoplite, egalement crasseuse et balafree, qui etait deux fois plus grande que lui et rapetissait ridiculement sa tete chauve. Il avait arrache le casque et l’avait lache dans le bassin aux poissons, ou il flottait comme la coque evisceree d’un cuirasse saborde. Il paraissait decharne et il fixait, l’?il vide et sans ciller, les plans de kudzu qui etaient en train de conquerir, lentement mais surement, la glycine. Sitot que Nell vit son regard, elle lui prepara du the et le lui apporta. L’agent saisit la minuscule tasse d’albatre entre des mains gantees de fer capables d’ecraser les pierres comme des miches de pain rassis. Les lourds barillets des canons integres aux bras de son armure revelaient leurs compartiments noirs de suie. Il prit la tasse des mains de Nell avec une precision de robot chirurgical, mais il ne la porta pas a ses levres, redoutant peut-etre que son epuisement le conduise a mal evaluer la distance et, par un geste malencontreux, briser la porcelaine contre sa machoire, voire se decapiter. Il se contenta donc de la tenir et de contempler la vapeur naissant a sa surface, ce qui parut l’apaiser. Ses narines se dilaterent une premiere fois, une seconde. « Darjeeling, dit-il. Excellent choix. J’ai toujours considere que l’Inde etait un lieu plus civilise que la Chine. Faudra me larguer tout cet oolong, a present, et le Keemun, le lung jang, le lapsang souchong. Grand temps de passer au Ceylan, au pekoe, a l’Assam. » Il etouffa un rire.
Des trainees de sel desseche partaient du pli des paupieres et disparaissaient sous ses cheveux. Il avait du chevaucher nu-tete a toute vitesse. Nell aurait bien aime le voir ainsi traverser la Chine au galop tonitruant de sa chevaline de guerre.
« J’ai pris ma retraite pour de bon, expliqua-t-il. Il hocha la tete en direction de la Chine. J’etais parti faire un peu de conseil pour un gentleman de la-bas. Complique, le bonhomme. Mort, a present. Il avait bien des facettes, mais l’histoire ne se souviendra de lui que comme d’un de ces satanes chefs de guerre Chinois, un de plus, qui n’aura pas reussi. Un sentiment fort remarquable, l’amour, dit-il en considerant Nell pour la premiere fois, l’argent qu’il peut vous faire dilapider a ramer a contre-courant. Au bout du compte, on a tout interet a se retirer du jeu avant que la chance tourne. Pas tres honorable, je suppose, mais enfin, on ignore l’honneur chez les consultants. »
Nell doutait que l’agent Moore avait envie de s’appesantir sur les evenements recents, aussi changea-t-elle de sujet. « Je crois que j’ai fini par saisir ce que vous cherchiez a m’expliquer, il y a tant d’annees, sur l’interet qu’il y a a devenir intelligent. »
L’ancien policier se derida tout soudain. « Ravi de l’entendre.
— Les Vickys ont un code de conduite elabore. Il est ne de la misere morale d’une generation precedente, tout comme les Victoriens d’origine ont ete precedes par les Georgiens et la Regence. La vieille garde croit en ce code parce qu’elle avait du s’y resoudre de force. Ils en ont inculque a leurs enfants le respect – mais si leurs enfants y croient, c’est pour des raisons bien differentes.
— Ils y croient, poursuivit l’agent, parce qu’on les a endoctrines pour y croire.
— Oui. Certains ne le mettent jamais en doute – ils sont destines a devenir des gens d’esprit simpliste, capables de vous dire en quoi ils croient, mais pas
— Alors, quelle voie comptes-tu prendre, Nell ? dit l’agent, sur un ton fort interesse. Conformisme ou rebellion ?
— Aucune des deux. Les deux sont simplistes – elles ne conviennent qu’aux individus incapables d’assumer la contradiction et l’ambiguite.
— Ah ! excellent ! » s’exclama l’agent. Pour ponctuer ce propos, il frappa le sol de sa main libre, faisant jaillir une pluie d’etincelles et envoyant une vibration intense qui se propagea jusqu’aux pieds de Nell.
« Je soupconne Lord Finkle-McGraw, en homme intelligent, de ne pas etre dupe de toute l’hypocrisie de cette societe, mais de tenir malgre tout a ses principes, parce que c’est ce qu’il y a de mieux a long terme. Et je le soupconne de s’etre preoccupee du meilleur moyen d’inculquer cette attitude a de jeunes gens qui ne sont pas a meme d’en comprendre, comme lui, les antecedents historiques – ce qui pourrait expliquer son interet pour moi. Le Manuel pourrait bien venir d’une idee de Finkle-McGraw – une premiere tentative pour aborder la question de maniere systematique.
— Le duc joue serre, observa l’agent Moore, de sorte que je ne peux pas dire si tes suppositions sont correctes. Mais j’admets que le raisonnement se tient.
— Merci.
— Que comptes-tu faire a present que tu as reuni toutes les pieces du puzzle ? Encore quelques annees
