tuer une heure dans un endroit relativement sur et propre. L’important, comme Dojo le lui avait enseigne, il y avait bien longtemps dans un autre contexte, etait de ne jamais s’arreter ; immobile, elle etait incapable de rien faire.

Helas, la suite de bureaux de Madame Ping etait fermee. Deux ou trois lumieres etaient visibles a l’arriere, mais les portes etaient verrouillees et aucun receptionniste n’etait de garde. Nell ne savait pas si elle devait s’en amuser ou s’en formaliser : qui avait jamais entendu parler d’un bordel qui fermait des la nuit tombee ? Cela dit, il ne s’agissait ici que des services administratifs.

Elle s’attarda quelques minutes dans le hall, puis se dirigea vers un ascenseur pour redescendre. A l’instant meme ou les portes se fermaient, un inconnu se precipita pour appuyer sur le bouton et les rouvrir. Un jeune Chinois, a la carrure fine et elancee, une tete forte, bien vetu, portant des papiers. « Pardonnez-moi, lui dit-il, avez-vous besoin de quelque chose ?

— Je suis venue postuler un emploi. »

Les yeux de l’homme la toiserent de haut en bas, avec un regard froidement professionnel, presque entierement denue de lubricite, partant de son visage pour y revenir enfin. « Comme interprete. » L’intonation etait mi-interrogative, mi-affirmative.

« Comme scenariste. »

L’homme eut un sourire aussi soudain qu’inattendu.

« J’ai des qualifications que j’expliquerai en detail.

— Nous avons deja des auteurs. Nous gerons leurs contrats par le reseau.

— Je m’etonne. Comment un auteur sous contrat perdu dans le Minnesota peut-il fournir a vos clients les services personnalises qu’ils sont en droit d’exiger ?

— Vous pourriez presque a coup sur decrocher un boulot d’interprete, insista le jeune homme. Vous debuteriez des ce soir. Ca paye bien.

— Rien qu’a voir vos affiches en arrivant, j’ai compris que ce que payent vos clients, ce n’est pas des corps, mais des idees. C’est cela, votre valeur ajoutee, n’est-ce pas ?

— Excusez-moi ? dit le jeune homme, souriant a nouveau.

— Votre valeur ajoutee. La raison pour laquelle vos tarifs sont plus eleves que ceux d’un bordel, passez- moi l’expression, est que vous fournissez un scenario fantasmatique taille sur mesure pour satisfaire aux exigences du client. Ca c’est dans mes cordes, dit Nell. Je connais ces gens-La, et je peux vous faire gagner un tas d’argent.

— Vous connaissez quels gens ?

— Les Vickys. Je les connais de bout en bout.

— Entrez donc, je vous en prie, dit le jeune homme, en indiquant la porte a caissons en pointe de diamant avec l’inscription MADAME PING inscrite en lettres rouges. Vous prendrez bien une tasse de the ? »

« Il n’y a que deux industries. Cela a toujours ete vrai », dit Madame Ping, tenant entre ses doigts rides une ravissante tasse en porcelaine, les ongles de cinq centimetres delicatement entrelaces comme les remiges d’un rapace repliant les ailes apres une longue et rude journee de vol dans les ascendances. « Il y a l’industrie des biens materiels et l’industrie du loisir. L’industrie des biens materiels passe d’abord. C’est elle qui nous fait vivre. Mais produire des biens est devenu facile maintenant que nous avons l’Alim. Cela a cesse d’etre une activite lucrative.

« Une fois que les gens possedent les biens necessaires pour vivre, tout le reste releve du loisir. Et ca, c’est l’affaire de Madame Ping. »

Madame Ping avait ses bureaux au cent onzieme etage et jouissait d’une vue superbement degagee sur la riviere Huangpu et le centre de Shanghai. Quand le temps n’etait pas brumeux, elle pouvait meme apercevoir la facade de son theatre qui etait situe dans une venelle, deux rues en retrait du Bund, avec son enseigne mediatronique qu’on voyait scintiller entre les branches gris louvet d’un vieux sycomore. Elle avait fait fixer sur une de ses fenetres une longue-vue qui etait braquee sur l’entree du theatre et, notant la curiosite de Nell, elle l’invita a y mettre un ?il.

Nell n’avait encore jamais regarde dans une veritable lunette. L’instrument avait tendance a vibrer, la mise au point a se deregler, il etait depourvu de zoom, et faire un panoramique etait delicat. Malgre cela, la qualite d’image etait bien meilleure que photographique, et elle eut tot fait de s’oublier et de s’en servir pour balayer toute la cite. Elle repera, au c?ur de la vieille ville, la petite clave du Celeste Empire et detailla deux mandarins, arretes sur un pont en zigzag enjambant un bassin, qui contemplaient un banc de carpes dorees, avec leur fine barbe argentee recouvrant la soie bariolee de leurs revers et les boutons bleu saphir de leur casquette qui miroitaient des qu’ils hochaient la tete. Elle contempla une haute tour, situee beaucoup plus a l’interieur des terres, sans doute une concession etrangere, ou des Euros avaient organise un cocktail, certains s’aventurant sur le balcon, le verre de vin a la main, pour espionner eux aussi. Finalement, elle releva l’appareil vers l’horizon, par-dela ces immenses banlieues investies par les dangereuses triades, ou l’on avait exile de force, par millions, les pauvres de Shanghai pour faire place aux gratte-ciel. Plus loin, c’etait la veritable terre agricole, un reseau fractal de canaux et de ruisseaux qui miroitaient comme un filet dore aux reflets blafards du couchant, et plus loin encore, comme toujours, quelques colonnes de fumee, eparses, tout pres de l’horizon, marquant les endroits ou les Poings de la juste harmonie brulaient les lignes d’Alim des diables etrangers.

« Tu es curieuse, dit Madame Ping. C’est tout naturel. Mais tu ne devrais jamais laisser quiconque – surtout pas un client – remarquer ta curiosite. Ne cherche jamais d’information. Reste assise en silence et laisse-les te la servir. Ce qu’ils cachent t’en dira toujours plus que ce qu’ils revelent. Comprends-tu ?

— Oui, madame », dit Nell, en se tournant vers son interlocutrice avec une petite reverence. Plutot que de singer l’etiquette chinoise en en faisant tout un plat, elle avait choisi la voie victorienne, tout aussi efficace. En vue de cet entretien, Henry (le jeune homme qui lui avait offert du the) avait avance quelques ucus en especes sonnantes, qu’elle avait utilises pour se compiler une robe longue raisonnablement decente, un chapeau, des gants et un reticule. A son entree, elle etait nerveuse, mais, au bout de quelques minutes, elle avait realise que la decision de l’engager avait ete en fait deja prise et que ce bref tete-a-tete etait tout au plus une session d’orientation.

« Pourquoi le marche victorien est-il si important pour nous ? demanda Madame Ping en fixant Nell de son regard penetrant.

— Parce que la Nouvelle-Atlantis est l’un des trois phyles de premiere categorie.

— Inexact. La richesse de la Nouvelle-Atlantis est considerable, certes. Mais sa population ne pese que quelques pour cent. L’homme arrive de la Nouvelle-Atlantis est deborde et n’a que peu de temps a consacrer aux fantasmes scenarises. Il a beaucoup d’argent, c’est entendu, mais guere d’occasions pour le depenser. Non, ce marche est important parce que tout le monde – dans tous les autres phyles, dont bon nombre a Nippon – veut ressembler aux Victoriens. Regarde plutot les Ashantis, les Juifs, la Republique cotiere. Portent-ils le costume traditionnel ? Parfois. Neanmoins, en temps normal, ils prefereront un costume de coupe victorienne. Ils portent un parapluie venu d’Old Bond Street. Ils ont un livre de Sherlock Holmes. Ils jouent dans les ractifs victoriens et, quand ils eprouvent le besoin de satisfaire leurs impulsions naturelles, ils viennent me voir et je leur fournis une fantaisie scenarisee, qui me fut demandee pour la premiere fois par un gentleman venu en catimini de la Nouvelle-Atlantis par la Chaussee. » Geste pour le moins incongru, Madame Ping transforma deux de ses doigts griffus en jambes qu’elle fit courir sur le dessus de la table, imitant un Vicky essayant furtivement de se glisser a Shanghai a l’insu des moniteurs. Saisissant l’allusion, Nell gloussa en se couvrant la bouche d’une main gantee.

« Ainsi, Madame Ping realise un tour de magie : elle transforme un client satisfait de la Nouvelle-Atlantis en un millier de clients de toutes les autres tribus.

— Je dois confesser ma surprise, hasarda Nell. J’ai si peu d’experience en la matiere que j’avais suppose que chaque tribu manifesterait une preference specifique.

— Nous modifions quelque peu le script, indiqua Madame Ping, en fonction des differences culturelles. Mais la trame de l’histoire ne change jamais. Il y a des tas de gens et des tas de tribus, mais seulement un nombre limite de recits. »

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