« Felicitations, Bud, vous etes papa, dit le juge Fang. Je deduis de votre reaction que c’est une surprise. Il apparait manifeste que votre relation avec la denommee Tequila est pour le moins tenue, en consequence de quoi je ne vois la aucune circonstance attenuante susceptible d’intervenir dans mon verdict. Cela etant, j’aimerais vous voir sortir par la porte que vous voyez ici – le juge Fang designa une issue a l’angle de la salle d’audience – et descendre l’escalier jusqu’en bas. Quittez l’immeuble par la sortie et traversez la rue. Vous trouverez une jetee qui avance sur la riviere. Gagnerez son extremite, jusqu’a la bande rouge et, une fois arrive la, vous attendrez les instructions. »
Bud hesita, mais le juge manifesta son impatience, aussi franchit-il la porte et descendit-il l’escalier pour regagner le Bund, l’artere longeant les quais de la riviere Huangpu, qui etait bordee d’immeubles anciens de style europeen. Un tunnel pietonnier le fit passer dessous pour gagner les quais proprement dits, qui etaient bondes de Chinois en promenade et de mendiants culs-de-jatte se trainant entre leurs jambes. Quelques Chinois d’age mur avaient installe une sono qui jouait une musique archaique sur laquelle ils guinchaient. En d’autres circonstances, Bud aurait trouve un charme vieillot a cette musique et ces danses, mais, a present, le spectacle de ces gens plutot rassis et bien portants, tournoyant lentement enlaces, l’emplit d’une indicible tristesse.
Finalement, il trouva la fameuse jetee. Il s’y engagea et dut aussitot jouer des epaules pour se frayer un passage au milieu d’une troupe chargee d’un long colis emballe sous une couverture, qui cherchait a le preceder. D’ici, la vue etait superbe : les anciens immeubles du Bund derriere lui, la vertigineuse muraille de neon de la Zone economique de Pudong qui explosait sur la rive opposee et servait de toile de fond a l’intense trafic fluvial – en majorite des barges basses.
La jetee ne devenait rouge qu’a son extremite, ou elle se mettait a descendre en pente abrupte vers la riviere. On l’avait recouverte d’une espece de substance adhesive antiderapante. Bud se retourna pour considerer le batiment du tribunal surmonte de son dome, cherchant des yeux une fenetre derriere laquelle il pourrait discerner les traits du juge Fang ou de l’un de ses assistants. La famille de Chinois l’avait suivi jusqu’au bout, toujours chargee de son fardeau recouvert de guirlandes de fleurs, qui, Bud s’en rendait compte a present, devait etre le corps d’un parent. Il avait entendu parler de ces jetees ; on les appelait des jetees funeraires.
Plusieurs douzaines d’explosifs microscopiques connus sous le nom d’emporte-piece detonerent alors dans son sang.
Nell etait devenue trop grande pour l’ancien matelas de son berceau, aussi Harv, son frere aine, avait-il promis qu’il l’aiderait a en trouver un nouveau. Il etait assez grand, mentionna-t-il l’air degage, pour faire ce genre de chose. Nell le suivit dans la cuisine, qui etait equipee de plusieurs entites aussi importantes qu’imposantes, dotees de portes en saillie. Certaines etaient chaudes, d’autres froides, certaines avaient des fenetres, d’autres faisaient du bruit. Nell avait souvent vu Harv, ou Tequila, ou l’un des copains de Tequila, en oter de la nourriture, a divers stades de cuisson.
L’une des boites s’appelait le MC. Elle etait encastree dans le mur au-dessus de la paillasse. Nell tira une chaise et l’escalada pour regarder Harv le manipuler. Le devant du MC etait un mediatron, terme qui recouvrait tout ce qui projetait des images ou diffusait des sons, ou les deux. Tandis qu’Harv le tripotait du bout des doigts et parlait dedans, de petites sequences animees dansaient tout autour. Cela lui faisait penser aux ractifs qu’elle jouait sur le gros mediatron du sejour, quand il n’etait pas utilise par un grand.
« C’est quoi, ca ? demanda Nell.
— Des mediaglyphes, expliqua Harv, tres detendu. Un de ces quatre, t’apprendras a lire. »
Nell etait deja capable d’en dechiffrer quelques-uns.
« Rouge ou bleu ? demanda le grand frere, magnanime.
— Rouge. »
Harv tapa sur l’engin avec un geste particulierement melodramatique, et aussitot apparut un nouveau mediaglyphe, un cercle blanc raye d’une mince fente verte. La fente s’elargit. Le MC s’etait mis a jouer une petite rengaine censee vous faire patienter. Harv se dirigea vers le frigo et se sortit un carton de jus de fruits, puis un autre pour Nell. Il toisa le MC avec dedain : « Ca prend un de ces temps… c’est ridicule.
— Pourquoi ?
— Pas’qu’on a une Alim bon marche, a peine quelques grammes par seconde. Pathetique.
— Pourquoi qu’on a une Alim bon marche ?
— Pas’que c’est une maison bon marche.
— Pourquoi que c’est une maison bon marche ?
— Parce que c’est tout ce qu’on peut se payer, rapport a notre situation economique, expliqua Harv. M’man doit rivaliser avec tout un tas de Chinetoques et d’autres qu’ont aucun respect de soi, alors y sont prets a bosser pour trois fois rien. Alors m’man, elle aussi, elle est bien forcee de bosser pour des prunes. » Nouveau coup d’?il au MC, accompagne d’un hochement de tete. « Pathetique. Au Cirque aux Puces, ils ont une Alim qu’est… euh… au moins grosse comme ca. » Il reunit le bout des doigts devant lui et fit un grand cercle avec ses bras. « Mais celle- ci doit pas etre plus grosse que ton p’tit doigt. »
Il s’ecarta du MC, comme s’il ne pouvait plus supporter de se trouver dans la meme piece, aspira avec force sur son carton de jus de fruits et gagna le sejour pour entrer dans un ractif. Nell continuait de regarder la fente verte qui s’elargissait toujours, jusqu’au moment ou elle emplit la moitie du cercle, qui se mit des lors a ressembler a un cercle vert avec une fente blanche, de plus en plus fine ; finalement, la musique se conclut sur une derniere note dansante au moment precis ou la fente blanche disparaissait.
« C’est fait ! » lanca-t-elle.
Harv mit en pause le ractif, et, la demarche chaloupee, revint dans la cuisine pour presser sur un mediaglyphe qui representait l’animation d’une porte en train de s’ouvrir. Le MC se mit a siffler bruyamment. Harv nota l’air effraye de sa s?ur, et il lui ebouriffa les cheveux ; elle ne pouvait pas le repousser parce qu’elle avait deja les mains plaquees sur les oreilles. « Faut qu’il laisse le vide s’echapper », expliqua-t-il.
Le bruit cessa et la porte s’ouvrit avec un
« Donne-le-moi ! donne-le-moi ! » s’exclama Nell, furieuse de voir son frere poser les mains dessus. Harv s’amusa une seconde a faire mine de vouloir le garder, puis il le lui donna. Elle fila illico dans la chambre qu’elle partageait avec Harv et claqua la porte de toutes ses forces. Dinosaure, Canard, Peter et Pourpre l’y attendaient. « Je nous ai eu un nouveau lit », leur annonca-t-elle. Elle empoigna l’ancien et le traina dans l’angle, puis deplia le nouveau a meme le sol. Il etait d’une minceur decevante – c’etait plus une couverture qu’un matelas. Mais a peine l’avait-elle etale par terre qu’il emit un chuintement – pas fort, un peu comme la respiration de son frere, en pleine nuit. En meme temps, il prenait de l’epaisseur, et quand ce fut termine, on aurait dit un vrai matelas. Nell prit dans ses bras Dinosaure, Canard, Peter et Pourpre, puis, histoire de verifier, elle monta dessus et se mit a sauter a pieds joints quelques centaines de fois.
« Il te plait ? » demanda Harv. Il venait d’ouvrir la porte.
« Non ! dehors ! piailla sa s?ur.
— Nell, c’est aussi ma chambre. Faut bien que je decompe ton ancien. »
Plus tard, Harv sortit avec ses copains, et Nell se retrouva seule dans la maison pour un petit bout de temps. Elle avait decide que ses enfants avaient egalement besoin de matelas, aussi traina-t-elle sa chaise jusqu’a la paillasse de la cuisine, juste devant le MC et, s’etant juchee dessus, elle essaya de dechiffrer les mediaglyphes. Il y en avait un tas qu’elle ne reconnut pas. Mais elle se souvenait que Tequila parlait simplement a haute voix quand elle n’arrivait pas a lire un truc ; elle fit donc de meme.
« Veuillez je vous prie obtenir l’autorisation d’un adulte », se contenta de repeter le MC.
Elle comprenait maintenant pourquoi Harv tripotait toujours les choses au lieu de leur parler. Elle tripota donc le MC pendant un bout de temps, jusqu’a ce qu’elle tombe enfin sur les memes mediaglyphes que ceux utilises par Harv pour choisir son matelas. L’un montrait un homme et une femme endormis dans un tres grand lit.
Un homme et une femme dans un lit un poil plus petit. Un homme tout seul. Une petite fille toute seule. Un
