se deployait un slogan en lettres hautes de dix metres : LUTTONS POUR SOUTENIR LES PRINCIPES DE LA PENSEE DE MAO-GONZALO !
Les portes etaient gardees, comme toujours, par deux gamins de douze ans, avec foulard et brassard rouge, antique petoire a cartouches et vraie baionnette passee a l’epaule. La fille etait une Blanche, toute blonde, le garcon un Asiatique joufflu. Combien de fois Bud et son fils Harv etaient-ils venus, a leurs heures perdues, tenter de derider ces gamins ; grimaces, pitreries, blagues. Rien n’y faisait. Mais il avait observe le rituel : ils allaient croiser leurs armes pour lui barrer le passage et ne le laisseraient entrer qu’apres avoir jure fidelite eternelle a la pensee de Mao-Gonzalo, et alors…
Un cheval, du moins un truc construit en suivant le meme plan general, descendait la rue au petit trot. Ses sabots ne cliquetaient pas comme des sabots ferres. Bud comprit qu’il s’agissait d’une chevaline – un robot quadrupede.
L’homme juche sur la chevy etait un Africain en tenue bariolee. Bud reconnut le motif du vetement et sut immediatement, sans meme avoir a chercher la balafre, qu’il s’agissait d’un Ashanti. Sitot que l’homme eut croise son regard, il changea de vitesse, passant au grand galop. Il allait lui couper la route avant qu’il ait pu atteindre Sendero. Et il etait encore trop loin pour etre a portee du pistocrane dont les projectiles infinitesimaux avaient une portee ridicule.
Bud entendit un petit bruit dans son dos ; il tourna la tete et soudain quelque chose vint se coller sur son front. Deux autres Ashantis l’avaient surpris, en arrivant pieds nus.
« Monsieur, commenca le premier, je vous deconseillerai de faire usage de votre arme, a moins que vous ne desiriez que le projectile detone sur votre front. Vu ? » Ses traits se fendirent d’un large sourire qui decouvrit d’enormes dents parfaitement blanches, tandis qu’il portait la main a son front. Bud l’imita et sentit quelque chose de dur colle sur l’epiderme, a l’aplomb du pistocrane.
La chevy repassa au petit trot et obliqua vers lui. Soudain, Bud se retrouva entoure d’Ashantis. Il se demanda depuis combien de temps ils le filaient. Tous arboraient des sourires eclatants. Tous avaient l’arme de poing ; ils visaient la chaussee, le doigt plaque le long du canon, pret a reagir sur l’ordre du
Les projectiles vinrent se coller a sa peau et ses vetements, eclatant sur les cotes en deployant des metres et des metres d’une fine pellicule adhesive qui se retractait en sechant. L’un d’eux l’atteignit a la nuque et la substance lui recouvrit rapidement le visage, l’enfermant sous un film mince comme une bulle de savon : il voyait donc parfaitement – la pellicule ayant tire en arriere une de ses paupieres, il n’avait pas le choix – et tout le paysage etait « a present drape de superbes irisations. L’ensemble du processus d’emballage avait pris quelque chose comme une demi-seconde et Bud, desormais momifie dans le plastique, bascula tete la premiere. L’un des Ashantis eut la bonte de l’intercepter. Ils l’etendirent sur le trottoir et le firent rouler sur le dos. De la pointe d’un canif, quelqu’un dechira le film au-dessus de sa bouche pour lui permettre a nouveau de respirer.
Plusieurs Ashantis s’employerent a fixer des poignees a l’emballage, deux au niveau des epaules, deux autres pres des chevilles, tandis que le chevyalier descendait de sa monture et venait s’agenouiller aupres de lui.
L’homme avait les joues marquees de plusieurs balafres en saillie. « Monsieur, dit-il avec un sourire, je vous accuse d’avoir enfreint un certain nombre de dispositions du Protocole economique commun, infractions dont je vous donnerai le detail en temps opportun, et vous declare en consequence en etat d’arrestation. Je me dois de vous signaler que tout individu ainsi arrete risque des represailles meurtrieres au cas ou il s’aviserait de resister, ce qui – je ris ! – semble bien improbable en ce moment ; mais la procedure m’enjoint de vous le preciser. Comme ce territoire appartient a un Etat-nation qui reconnait le Protocole economique commun, vous etes en droit de vous entendre signifier cette inculpation dans le cadre juridique de l’Etat-nation en question, qui se trouve etre en l’occurrence la Republique cotiere chinoise. Cet Etat-nation pourra ou non vous accorder des droits additionnels ; nous saurons sous peu a quoi nous en tenir, des que nous aurons expose la situation aux autorites competentes. Ah ! justement, je crois que je les vois arriver… »
Les jambes engoncees dans une pedomotive, un agent de la police de Shanghai devalait la rue avec les impressionnantes enjambees que permettait sa machine ; l’escortaient deux Ashantis en patins a moteur. Les Ashantis souriaient de toutes leurs dents, mas le policier gardait une impassibilite de circonstance.
Le chef des Ashantis le salua d’un signe de tete, avant de poursuivre, sur un ton cordial, son expose des interminables dispositions legales inscrites en petites lettres dans le Protocole economique commun. Le policier l’ecouta, imperturbable, dodelinant du chef entre salut et approbation, avant de se tourner vers Bud pour lui debiter, a toute vitesse : « Etes-vous membre d’une quelconque structure signataire, tribu, phyle ou diaspora declaree, entite quasi nationale franchisee, administration souveraine, ou toute autre forme de collectif de securite dynamique reconnaissant le statut du PEC ?
— Vous vous foutez de moi ? » lanca Bud. L’emballage retractable lui pincait la bouche, lui donnant une voix de canard.
Quatre Ashantis saisirent les poignees et souleverent Bud. Ils suivirent le flic qui se dirigeait a grands bons vers la Chaussee traversant le bras de mer pour rallier Shanghai. « Dites-donc, couina Bud par le trou dans l’emballage, il avait dit que je pourrais faire valoir d’autres droits. Est-ce que j’en ai ? »
Le policier regarda par-dessus son epaule, tournant la tete avec precaution pour ne pas perdre l’equilibre sur son engin, et lui repondit dans un anglais fort decent : « Joue pas au con, mec, on est en Chine. »
Songeant au crime du lendemain, John Percival Hackworth eut une nuit agitee : a trois reprises, il se reveilla, pretextant un besoin urgent. Chaque fois, il contemplait Fiona, etalee en chemise de nuit de dentelle blanche, les bras au-dessus de la tete, comme jetee dans les bras de Morphee. Dans la penombre de la chambre, son visage etait a peine visible, pareil a la lune cachee sous des replis de soie blanche.
A cinq heures du matin, un carillon pentatonique strident jaillit des rustiques mediatrons nord-coreens. Leur clave, connue sous le nom de Sendero, etait situee tout pres du niveau de la mer : quinze cents metres plus bas que l’immeuble des Hackworth, en altitude, et vingt degres de plus en temperature moyenne. Pourtant, chaque fois que les ch?urs feminins entonnaient, d’une voix a transpercer les armures, leur rengaine sur
Gwendolyn ne broncha meme pas. Elle allait dormir comme une souche une heure encore, jusqu’a ce que Tiffany Sue, sa bonne, entre dans la chambre, tout affairee, en lui apportant ses habits : lingerie elastique pour la gymnastique matinale, robe stricte, chapeau, gants et voilette pour le reste de la journee.
Hackworth sortit de la penderie une robe de chambre en soie, qu’il jeta sur ses epaules. Apres avoir noue la ceinture, dont les pompons froids jouaient sur ses doigts dans le noir, il jeta un ?il par l’embrasure de la porte en direction de la penderie personnelle de Gwendolyn et de son boudoir, a l’autre bout de l’appartement. Sous les fenetres, on voyait le bureau qu’elle utilisait pour rediger son courrier personnel, en fait une simple table a dessus de vrai marbre, jonchee de papier a lettre – le sien et celui de ses correspondants, vaguement identifiables, meme a cette distance : cartes professionnelles, cartes de visite, notes, invitations diverses en attente de tri. Le sol du boudoir etait presque entierement recouvert d’un tapis effrange, use par endroits jusqu’a la trame de jute, mais tisse a la main par d’authentiques esclaves chinois en reeducation sous la dynastie Mao. Sa seule fonction veritable etait de proteger le sol des atteintes du materiel d’exercice de Gwendolyn que l’on voyait etinceler dans la chiche lumiere filtree par les nuages recouvrant Shanghai : un escaladeur style fer forge Art deco, un rameur artistement forme de serpents de mer enchevetres et de nereides au corps ferme, un ratelier d’halteres soutenu par quatre cariatides callipyges – non pas des Grecques massives mais des femmes modernes, une par groupe ethnique principal, chaque triceps, gluteus, latissimus, sartorius et rectus abdominus saillant avec ses reflets propres. Bref, de l’architecture classique. Les cariatides etaient censees representer des modeles et, malgre de subtiles differences raciales, chacun des quatre corps se conformait aux canons de beaute en vigueur :
