Quelques-unes en abritaient effectivement, Carl s’en rendit compte, mais la plupart se canardaient mutuellement d’un cote a l’autre de la rue, et ceux qui tiraient vers le bas auraient aussi bien pu tirer sur n’importe qui. Carl vit un type equipe d’un fusil a visee laser vider a la file ses chargeurs dans la rue, et il reconnut que cela constituait un danger immediat ; donc, pour l’heure, leur progression etait momentanement arretee et, tandis que les Zoulous attendaient qu’une melee Cotiers contre Poings particulierement acharnee trouve sa conclusion devant eux, Carl prit position, epaula son arme, visa et tira. Dans la vague lumiere des torches et des feux s’elevant de la rue, il vit une gerbe de poussiere jaillir de l’encadrement en pierre de la fenetre, juste au-dessus de la tete du tireur embusque. L’homme se recroquevilla, puis se mit a balayer la rue avec son laser, cherchant l’origine du tir.
Carl sentit quelqu’un le secouer par-derriere : c’etait Spence ; il avait ete touche et il avait perdu l’usage d’une jambe. Un Poing etait juste devant lui. Carl lui balanca le canon de son arme dans le menton, l’envoyant bouler a reculons dans la melee, les yeux revulses. Puis il chargea une autre balle, epaula de nouveau et essaya de reperer la fenetre de son copain le franc-tireur.
Il etait toujours la, dessinant patiemment une ligne rouge rubis a la surface bouillonnante de la foule. Carl inspira profondement, souffla lentement, pria pour que personne ne le bouscule et pressa la detente. Le recul le frappa sechement a l’epaule et, au meme instant, il vit l’arme du franc-tireur degringoler par la fenetre en tournoyant, le faisceau laser balayant le brouillard et la fumee comme un spot sur un ecran radar.
Ce n’avait pas ete une si bonne idee : si jamais d’autres tireurs embusques avaient assiste a la scene, ils voudraient se debarrasser de lui, quel que soit leur camp. Carl engagea une autre balle dans la culasse, puis laissa son fusil pendre negligemment, pointe vers le sol, histoire de moins se faire remarquer. Il glissa sa main libre sous l’aisselle du colonel pour l’aider a continuer de marcher. Les bouts de sa moustache fretillaient, tandis qu’il continuait imperturbablement son inenarrable baratin ; Carl n’en saisit pas un traitre mot mais lui adressa un signe de tete encourageant. Meme le plus farouche neo-Victorien n’aurait pu se laisser prendre a ce numero de flegme force ; Carl se rendit bientot compte qu’il fallait le prendre au second degre. Pour le colonel Spence, c’etait moins une facon de dire qu’il n’avait pas la trouille que, par une sorte de code, d’admettre sans perdre la face qu’il avait bien au contraire le trouillometre a zero et, pour Carl, de reconnaitre qu’il ne valait guere mieux.
Un groupe de Poings les attaqua simultanement ; les Zoulous en descendirent deux, l’Israelien de tete un troisieme, mais un quatrieme parvint a s’infiltrer et son couteau rebondit sur le gilet de protection de l’Israelien. Carl releva son fusil, calant la crosse entre le bras et le corps, et tira a hauteur de hanche. Le recul manqua lui faire echapper son arme ; le Poing fit quasiment un saut perilleux arriere.
Il n’arrivait pas a croire qu’ils n’aient toujours pas reussi a attendre les quais ; cela faisait des heures qu’ils se tapaient ce cirque. Quelqu’un le heurta violemment dans le dos, ce qui le fit trebucher vers l’avant ; il se retourna et vit un type qui cherchait a le transpercer a la baionnette. Un autre se precipita et essaya de lui arracher le fusil des mains. Carl, trop surpris pour reagir aussitot, finit par lacher Spence pour se retourner et lui fourrer les doigts dans les yeux. Une violente explosion l’assourdit : il se retourna et vit que Spence avait pivote pour tirer sur l’assaillant a la mitraillette. L’Israelien qui fermait la marche avait purement et simplement disparu. Carl braqua son arme vers les hommes qui convergeaient sur eux de l’arriere ; son fusil plus le pistolet de Spence degagerent un espace bienvenu dans leur sillage. Mais quelque chose de plus puissant, de plus effrayant chassait d’autres personnes qui arrivaient par leur flanc, et quand Carl voulut se rendre compte de la situation, il s’apercut qu’il y avait maintenant une vingtaine de Chinois entre les Zoulous et lui. La panique et la souffrance se lisaient sur leurs traits ; ils n’attaquaient pas : ils etaient attaques.
Soudain, tous les Chinois eurent disparu. Carl et le colonel Spence se retrouverent meles a une petite douzaine de Boers – pas seulement des hommes, mais des femmes, des enfants et des vieillards, tout un
Le chef des Boers, un quinquagenaire corpulent, dut estimer que Carl Hollywood etait le meneur de la petite troupe, et, rapidement, ils redeployerent leurs maigres effectifs pour l’ultime assaut en direction des quais. Le seul souvenir que Carl devait garder de cette conversation fut la remarque de l’homme : « A la bonne heure, vous avez des Zoulous. » Les Boers de l’avant-garde portaient des armes automatiques chargees de balles nanotechs garnies d’explosifs a forte puissance qui, utilisees sans discrimination, auraient pu facilement transformer la foule en rempart de chair a pate ; mais ils tiraient par salves disciplinees, meme quand les charges des Poings arrivaient a moins d’une longueur d’epee. De temps en temps, l’un d’eux levait la tete et arrosait une rangee de fenetres d’une salve en tir automatique ; des fantassins basculaient dans l’obscurite pour degringoler vers la rue en tournoyant comme des poupees de chiffon. Les Boers devaient etre equipes d’un dispositif quelconque de vision nocturne. Le colonel Spence se fit soudain bien pesant sur le bras de Carl, qui realisa que l’officier etait inconscient, ou pas loin. Carl repassa le fusil sur son epaule, se pencha et souleva Spence pour le porter comme un secouriste.
Ils deboucherent enfin sur les quais et etablirent aussitot un perimetre de defense. La question immediate etait : y avait-il des embarcations ? Mais cette region de la Chine etait a moitie sous les eaux et possedait apparemment autant de bateaux que de velos. La plupart avaient apparemment reussi a descendre le cours de la riviere jusqu’a Shanghai durant l’attaque progressive des Poings. Aussi, lorsqu’ils arriverent sur la berge, purent-ils decouvrir des milliers de personnes dans des embarcations, avides de faire des affaires. Mais comme le fit remarquer a juste titre le chef des Boers, ce serait du suicide de faire eclater leur groupe en le repartissant sur plusieurs barques minuscules et sans moteur : les Poings avaient mis a prix leurs tetes de barbares. Il etait bien plus sur d’attendre qu’accoste un des batiments de plus grande taille qui parcourait le chenal : ils pourraient alors marchander avec le capitaine et monter tous ensemble a bord.
Plusieurs navires, du yacht a moteur au chalutier, rivalisaient deja pour etre le premier a accoster : ils couraient bord a bord, inexorablement, pour traverser ce paillis de minuscules embarcations agglutinees le long de la berge.
Un battement rythme s’etait mis a resonner dans leurs poitrines. Au debut, on aurait cru un roulement de tambours, mais, a mesure qu’il s’approchait, ce devint le ch?ur de centaines de milliers de voix chantant a l’unisson :
Une armee d’hoplites – des guerriers professionnels en armure de combat – marchait vers la riviere, a vingt de front, prenant toute la largeur de la route de Nankin. Ce n’etaient pas des Poings ; mais l’armee reguliere, l’avant-garde du Celeste Empire, et Carl Hollywood decouvrit, consterne, que le seul obstacle a subsister entre eux et les trente pas qui les separaient encore des rives du Huangpu etait forme par Carl Hollywood, son calibre 44, et une poignee de civils faiblement armes.
Un yacht elegant venait d’arriver a quelques encablures de la rive. Le dernier Israelien, qui parlait couramment mandarin, avait deja entame des negociations avec le capitaine.
L’une des Boers, une grand-mere seche et nerveuse a chignon blanc et beret noir cranement pose dessus, confera brievement avec un chef boer. Il acquiesca, puis saisit son visage entre ses mains et l’embrassa.
Elle tourna le dos au fleuve et se mit a marcher vers la tete de la colonne de Celestes qui avancait toujours. Les quelques Chinois assez inconscients pour demeurer le long des quais, par respect pour son age et sa demence probable, lui ouvrirent le passage.
Les negociations a bord semblaient plus ou moins dans l’impasse. Carl Hollywood voyait certains hoplites bondir a une hauteur d’un ou deux etages pour se precipiter, tete la premiere, contre les fenetres de l’Hotel Cathay.
La grand-mere boer continuait obstinement a progresser, jusqu’au moment ou elle se retrouva au milieu du Bund. Le meneur de la colonne celeste s’avanca alors, braquant sur elle une espece d’arme a feu integree au bras de son armure, et lui faisant signe de s’ecarter avec les autres. La femme boer s’agenouilla avec precaution au milieu de la route, joignit les mains en signe de priere et inclina la tete.
Puis elle devint une perle de lumiere blanche dans la gueule du dragon. En un instant, la perle s’enfla jusqu’aux dimensions d’un aeronef. Carl Hollywood eut la presence d’esprit de fermer les yeux et de detourner la tete, mais il n’eut pas le temps de se jeter a terre ; l’onde de choc s’en chargea, le projetant de tout son long sur les paves de granite de la promenade des quais et lui arrachant la moitie de ses vetements.
Un moment s’ecoula avant qu’il ne reprenne vraiment conscience ; il avait l’impression qu’il s’etait ecoule
