une bonne demi-heure, mais comme les debris continuaient de pleuvoir autour de lui, ce devait etre plus pres de cinq secondes. La coque du yacht blanc avait cede sur un cote et une partie de l’equipage avait ete projetee dans la riviere. Mais, une minute plus tard, un chalutier accosta et embarqua les barbares apres de breves negociations de pure forme. Carl faillit oublier Spence et le laisser en plan ; il decouvrit qu’il n’avait plus la force de le soulever du sol et dut par consequent le trainer a bord avec l’aide de deux jeunes Boers – des jumeaux de douze ou treize ans, parfaitement identiques. Tandis qu’ils se dirigeaient vers l’autre rive du Huangpu, Carl Hollywood se blottit sur un filet de peche roule ; mou et faible, comme si tous ses os avaient ete brises, il contemplait le cratere de trente metres au centre du Bund et fixait l’interieur des chambres de l’Hotel Cathay entierement coupe en deux par la deflagration de la bombe contenue dans le corps de la vieille femme.

En moins d’un quart d’heure, ils debarquaient, libres, dans les rues de Pudong. Carl Hollywood retrouva le camp neo-atlanteen local, se presenta a son poste et consacra d’abord quelques minutes a rediger une lettre pour la veuve du colonel Spence ; blesse a la jambe, le colonel etait mort, vide de son sang, durant la traversee de la riviere.

Puis il etala ses pages par terre devant lui et reprit la tache qui l’avait accapare tous ces derniers jours dans sa chambre d’hotel, a savoir sa quete de Miranda. Il avait entame ses recherches a la demande de Lord Finkle-McGraw, les avait poursuivies avec une passion grandissante au cours des jours suivants, plus il se rendait compte a quel point elle lui manquait, et desormais il hatait la tache avec l’energie du desespoir ; car il avait compris que c’etait sans doute dans cette quete que residait l’unique espoir de salut pour les dizaines de milliers de membres des Tribus exterieures, aujourd’hui reunis dans des camps de refugies dans les rues mortes de la Zone economique de Pudong.

L’assaut final des Poings ; la victoire du Celeste Empire ; des refugies dans le domaine des Tambourinaires ; Miranda

La riviere Huangpu bloqua l’armee du Celeste Empire dans sa progression vers la mer, mais ayant traverse la riviere plus en amont, elle poursuivit son avancee vers le nord au pas de marche a travers la peninsule de Pudong, chassant devant elle des troupeaux de paysans affames, comme ceux qui avaient ete les precurseurs de leur arrivee a Shanghai.

Les occupants de Pudong – melange de barbares, de Chinois de Republique cotiere redoutant les persecutions de leurs cousins du Celeste Empire, et des petites s?urs de Nell, fortes de trois cent mille elements et constituant un nouveau phyle a elles toutes seules – se retrouverent ainsi coinces entre les Celestes au sud, la riviere Huangpu a l’oust, le Yangzi au nord, et l’ocean a l’est. Toutes les liaisons avec les iles artificielles baties au large avaient ete coupees.

Du haut de leurs temples classiques et gothiques dominant New Chusan, les geotects de l’Imperial Tectonics firent divers efforts pour batir un pont provisoire entre leur ile et Pudong. Il n’etait guere complique de lancer une poutre armee ou un pont flottant sur le chenal, mais les Celestes disposaient desormais de la technologie pour les faire sauter plus vite qu’ils n’etaient construits. Au deuxieme jour de siege, ils tenterent de relier leur ile a Pudong avec un etroit pseudopode de corail intelligent ancre sur le plancher oceanique. Mais cette methode avait des limites evidentes et manifestes en rapidite de croissance et, tandis que les refugies continuaient d’affluer dans les defiles etroits du centre de Pudong, porteurs de nouvelles de plus en plus alarmantes sur l’avance des Celestes, il devint evident pour chacun que l’isthme artificiel ne serait jamais acheve a temps.

Les camps des diverses tribus se deplacerent vers le nord et l’est, chasses du centre-ville par la pression croissante des refugies et par la peur des Celestes, jusqu’a ce que plusieurs kilometres de rivage se retrouvent colonises par tous ces groupes. La partie sud de la cote etait tenue par les Neo-Atlanteens qui s’etaient prepares a contenir toute invasion arrivant de la plage. La chaine de camps s’etendait a partir de la en direction du nord, suivant la courbe du rivage, puis remontait vers l’est le long des rives du Yangzi jusqu’a l’extremite opposee, ou Nippon se chargeait de la garantir d’eventuels assauts via les plaines cotieres. Toute la partie centrale etait protegee d’une attaque frontale par la tribu de la princesse Nell et son armee de gamines de douze ans, qui troquaient progressivement leurs pieux aiguises contre des armes plus modernes, compilees sur les Sources portatives appartenant aux Nippons et aux Neo-Atlanteens.

Carl Hollywood avait ete verse dans l’armee d’active sitot qu’il s’etait presente aux autorites de la Nouvelle-Atlantis, malgre ses efforts pour convaincre ses superieurs qu’il leur serait plus utile en poursuivant ses recherches en cours. Mais un message arriva bientot des plus hauts echelons du gouvernement de Sa Majeste. La premiere partie felicitait Carl Hollywood de ses actions qualifiees d’heroiques pour extraire de Shanghai le colonel Spence, et suggerait qu’il pourrait etre eleve a la dignite de chevalier s’il parvenait jamais a sortir de Pudong. La seconde partie le nommait plus ou moins emissaire particulier aupres de Son Altesse Royale, la princesse Nell.

Lisant le message, Carl fut momentanement abasourdi de voir que sa Souveraine accordait un statut equivalent a Nell : mais reflexion faite, il vit que c’etait a la fois juste et pragmatique. Durant son bref sejour dans les rues de Pudong, il avait vu suffisamment d’elements de l’Armee des souris (comme elles se baptisaient elles- memes) pour savoir qu’elles constituaient en definitive une sorte de nouveau groupe ethnique dont Nell etait desormais le chef inconteste. L’estime que manifestait Victoria pour la nouvelle reine se justifiait donc entierement. Dans le meme temps, le fait que l’Armee des souris contribue en ce moment meme a empecher de nombreux Neo-Atlanteens de devenir pour le moins les otages du Celeste Empire, faisait d’une telle reconnaissance une demarche eminemment pragmatique.

Il revenait a Carl Hollywood, qui n’etait membre de sa tribu adoptive que depuis quelques mois, de transmettre a Sa Majeste ce salut et ces compliments a la princesse Nell, une jeune fille dont il avait beaucoup entendu parler par Miranda, mais qu’il n’avait jamais rencontree et pouvait tout juste cerner. Il ne lui fallut guere longtemps pour voir derriere tout ceci la main de Lord Alexander Chung-Sik Finkle-McGraw.

Libere des responsabilites courantes, il quitta par le nord le camp de refugies neo-atlanteens, au troisieme jour de siege, et suivit la greve. Tous les dix metres, il tombait sur une frontiere tribale et devait presenter un visa qui, aux termes du Protocole economique commun, etait cense lui permettre le libre passage. Certaines zones tribales ne faisaient guere plus d’un ou deux metres de largeur, mais leurs proprietaires en gardaient jalousement l’acces a la mer, veillant toute la nuit a scruter les vagues et guetter l’arrivee d’un salut indefini. Carl Hollywood parcourut ainsi les camps d’Ashantis, de Kurdes, d’Armeniens, de Navajos, de Tibetains, de Senderos, de Mormons, de Jesuites, de Lapons, de Pathets, de Tutsis, de citoyens de la Premiere Republique distribuee avec ses innombrables ramifications, d’Heartlanders, d’Irlandais, plus une ou deux cellules locales de CryptNet desormais apparues au grand jour. Il decouvrit des phyles synthetiques dont il n’avait encore jamais entendu parler, mais cela ne le surprit pas.

Il parvint finalement devant une genereuse portion de front de mer gardee par de jeunes Chinoises de douze ans. La, il presenta ses lettres de creance, emanant de Sa Majeste la reine Victoria II, et dont le libelle etait si impressionnant que de nombreuses jeunes filles se rassemblerent autour pour les admirer. Carl Hollywood fut surpris de toutes les entendre s’exprimer dans un anglais impeccable au style victorien assez prononce. Elles semblaient preferer cette langue pour discuter de matieres abstraites, mais lorsqu’il s’agissait de details pratiques, elles revenaient au mandarin.

On lui fit passer les lignes pour penetrer dans le camp de l’Armee des souris, qui se reduisait a un hopital de campagne pour tous les rebuts en haillons, malades ou blesses des autres phyles. Ceux qui n’etaient pas etendus sur le dos, soignes par des souris infirmieres, etaient assis sur le sable, les bras autour des genoux, et fixaient la mer en direction de New Chusan. La greve etait relativement en pente douce a cet endroit, et on pouvait patauger dans les vagues jusqu’a un bon jet de pierre du rivage.

Une personne l’avait fait : une jeune femme dont les longs cheveux cascadaient sur les epaules et trainaient dans l’eau autour de sa taille. Elle avait le dos a la plage, tenait un livre entre ses mains, et resta ainsi un long moment sans bouger.

« Qu’est-ce qu’elle fait la-bas ? » demanda Carl Hollywood a la militaire qui l’escortait et portait cinq etoiles a son revers. A Pudong, il avait dechiffre leurs insignes : cinq etoiles signifiaient qu’elle etait responsable de 45 elements, soit 1024 personnes. Elle commandait donc un regiment.

« Elle invoque sa mere.

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