— Sa mere ?

— Sa mere est sous les vagues, expliqua la fille. C’est une reine.

— Reine de quoi ?

— C’est la reine des Tambourinaires qui vivent sous les flots. »

Des lors, Carl Hollywood sut que la princesse Nell cherchait egalement Miranda. Il laissa sur le sable son grand manteau et s’avanca en pataugeant dans le Pacifique, accompagnee par l’officier, en se maintenant a bonne distance de Nell, en partie par simple respect, et en partie parce qu’elle avait une epee glissee a la taille. Le visage penche, elle examinait son livre ouvert, l’?il fixe comme une loupe, et il s’attendait presque a voir les feuillets se ratatiner et roussir sous l’intensite de son regard.

Elle quitta un instant le Manuel. L’officier lui parla a voix basse. Carl Hollywood ignorait le protocole quand on se retrouvait a mi-cuisse dans la mer de Chine orientale, aussi s’avanca-t-il pour s’incliner autant que le permettaient les circonstances, avant de tendre a la princesse Nell le rouleau de parchemin de la reine Victoria II.

Elle l’accepta sans un mot et le lut de bout en bout, puis elle revint au debut et le parcourut une deuxieme fois. Elle le tendit ensuite a son officier, qui le roula de nouveau avec soin. La princesse Nell laissa quelques instants son regard errer vers l’horizon avant de se retourner vers Carl pour le regarder droit dans les yeux et lui dire, d’une voix calme : « J’accepte vos lettres de creances et vous demande de transmettre mes salutations et mes remerciements les plus chaleureux a Sa Majeste, en meme temps que mes excuses pour mon incapacite, par suite des evenements, a composer une reponse plus solennelle a son aimable missive, ce qui, en d’autres circonstances, eut ete bien entendu ma priorite essentielle.

— Je le ferai aussitot que faire se pourra, Votre Majeste », repondit Carl Hollywood. A ses mots, la princesse parut un instant decontenancee, et elle deplaca les pieds pour garder son equilibre, meme si cela ne faisait que trahir une tension sous-jacente. Carl realisa qu’on ne s’etait jamais encore adresse a elle sur ce ton ; que, jusqu’a ce qu’elle soit ainsi reconnue par Victoria, elle n’avait pas encore pris pleinement conscience de sa nouvelle fonction.

« La femme que vous cherchez s’appelle Miranda », lui annonca-t-il.

Toutes pensees de couronnes, de reines et d’armees parurent s’effacer de l’esprit de Nell ; elle n’etait plus, de nouveau, qu’une jeune femme, cherchant – quoi au juste ? sa mere ? son mentor ? son amie ? Carl Hollywood lui parla d’une voix basse et douce, qui portait juste assez pour dominer le murmure des vagues. Il lui parla de Miranda, et du livre, et de recits anciens narrant les exploits de la princesse Nell qu’il avait en fait observes des coulisses, quand, bien des annees plus tot, il monitorait le canal utilise par Miranda, au theatre Parnasse.

Les deux jours suivants, une bonne partie des refugies de la plage purent s’en aller par la voie des eaux ou des airs, mais certains de ces vaisseaux furent detruits dans un embrasement spectaculaire avant qu’ils aient pu se trouver hors de portee des armes du Celeste Empire. Les trois quarts de l’Armee des souris adopterent, pour leur evacuation, la technique consistant a se diriger, nues, vers l’ocean, et de s’y enfoncer d’un bloc, en se tenant par la main pour former un radeau souple et insubmersible qui traversa peu a peu le bras de mer jusqu’a New Chusan en pagayant lentement sans relache. Des rumeurs se repandirent bien vite d’un bout a l’autre de la cote ; les frontieres tribales semblaient accelerer plutot qu’entraver ce processus, car les interfaces entre langues et cultures engendraient chaque fois de nouvelles variantes, adaptees aux terreurs et prejuges locaux. La rumeur la plus populaire disait que les Celestes envisageaient d’accorder a tout le monde le libre passage, et que les attaques etaient le fait de mines intelligentes qui avaient echappe a tout controle ou, au pire, de quelques officiers fanatiques qui defiaient les ordres et qu’on ne tarderait pas a remettre au pas. Il courait une seconde rumeur, plus etrange, qui incitait certains a demeurer sur la plage et a ne pas se fier aux batiments d’evacuation : une jeune femme armee d’un livre et d’une epee creait des tunnels magiques jaillissant des profondeurs pour les conduire tous en lieu sur. De telles idees etaient bien entendu accueillies avec scepticisme par les cultures plus rationnelles, mais, au matin du sixieme jour de siege, la maree de morte-eau vint deposer sur la greve un etrange presage : une recolte d’?ufs translucides gros comme des ballons de volley. Quand leurs coquilles fragiles se dechirerent, on decouvrit qu’ils contenaient des sacs a dos sculptes, delicatement perces d’ouies decoupees selon un motif fractal. Un tube rigide sortait de leur partie superieure et se raccordait a un masque respiratoire. Compte tenu des circonstances, il n’etait pas sorcier de deviner l’utilisation de ces appareils. Les gens se les sanglerent dans le dos, mirent le masque, et plongerent dans l’ocean. L’equipement simulait des branchies en procurant une alimentation constante en oxygene.

Aucun de ces sacs a branchies ne portait d’identification tribale ; ils echouaient sur la plage, par milliers, a chaque maree haute, nes organiquement de la mer. Les Atlanteens, Nippons et autres supposaient chacun qu’ils emanaient de leur propre tribu. Mais beaucoup decelaient un rapport entre ces objets et les rumeurs insistantes courant sur la princesse Nell et ces fameux tunnels deployes sous les vagues. Tous ceux-la se deplacerent vers le milieu de la cote de Pudong, ou l’on avait concentre les tribus les plus faibles, les plus minuscules, celles des doux dingues. Cette contraction de la ligne defensive devint inevitable a mesure que fondaient les effectifs de defenseurs pour cause d’evacuation. Les frontieres entre tribus devinrent instables et finirent par se dissoudre : des le cinquieme jour de siege, les barbares etaient tous devenus fongibles et ne formaient plus qu’une masse indifferenciee de plusieurs dizaines de milliers d’individus, parques a l’extreme pointe de la peninsule de Pudong, dans une zone a peine plus large que deux ou trois pates de maisons. Plus loin, c’etaient les refugies chinois, en majorite des individus fortement attaches a la Republique cotiere, qui savaient qu’ils ne reussiraient jamais a se fondre dans le Celeste Empire. Ceux-la n’osaient pas envahir le camp de refugies, qui etaient toujours puissamment armes, mais en avancant centimetre par centimetre sans jamais reculer, ils faisaient insensiblement decroitre le perimetre, tant et si bien que bon nombre de barbares finirent par se retrouver dans l’ocean jusqu’aux genoux.

La rumeur se repandit alors que la princesse Nell avait un sorcier et conseiller du nom de Carl, qui etait un beau jour sorti de nulle part, sachant presque tout ce que la princesse Nell savait, plus quelques autres choses qu’elle ne savait pas. Toujours selon la rumeur, cet homme avait en sa possession un certain nombre de clefs magiques qui leur conferaient, a lui et a la princesse, le pouvoir de parler aux Tambourinaires qui vivaient sous les vagues.

A l’aube du septieme jour, la princesse Nell entra, nue, dans l’ocean, disparut sous les vagues rosies par le levant et ne revint jamais. Carl la suivit une minute plus tard, meme si, contrairement a la princesse, il avait pris la precaution de se munir d’un sac a branchies. Puis, tous les barbares s’enfoncerent a leur suite dans l’ocean, laissant leurs habits crasseux epars sur la plage et abandonnant au Celeste Empire la derniere parcelle de sol chinois qu’ils detenaient encore. Tous s’avancerent dans les flots jusqu’a ce que leur tete disparaisse. L’arriere- garde etait formee des derniers elements de l’Armee des souris, qui chargerent, nues, dans les vagues, se tenant pour former un assemblage flottant qui deriva lentement vers le large, emportant les quelques malades et blesses sur ces radeaux de fortune. Le pied de la derniere fille avait a peine quitte la greve que l’extremite de la peninsule etait deja revendiquee par un homme a la taille ceinte d’un bandeau rouge, qui s’arreta sur la plage, riant a gorge deployee en songeant que desormais l’Empire du Milieu etait enfin redevenu un pays a part entiere.

Le dernier diable etranger a quitter l’Empire du Milieu fut un gentleman victorien blond aux yeux gris, qui demeura quelques instants au milieu du ressac pour contempler Pudong derriere lui, avant de se retourner et poursuivre sa descente. Quand la mer s’appreta a le recouvrir, il souleva son chapeau melon qui continua a flotter sur les vagues durant plusieurs minutes, tandis que les Chinois faisaient sauter des petards sur la plage et que de petits fragments d’emballage en papier rouge derivaient sur la mer comme autant de petales couleur cerise.

Lors d’une de ses incursions dans les vagues, Nell avait rencontre un homme – un Tambourinaire – qui etait remonte a la nage des profondeurs, entierement nu, a l’exception de son sac a branchies. Elle aurait du s’en etonner ; au lieu de cela, elle avait su qu’il venait de la avant meme de le voir et, quand il s’approcha d’elle, elle sentit dans son esprit se produire des choses venues de l’exterieur. Il y avait dans son cerveau un element qui lui permettait d’etre connectee aux Tambourinaires.

Nell avait elabore un certain nombre de plans generaux en demandant a ses ingenieurs de travailler dessus, et ces derniers les avaient transmis a Carl, qui les avait a son tour confies a un MC portatif en etat de marche installe dans le camp neo-atlanteen, pour y compiler un petit systeme capable d’examiner et de manipuler les appareils nanotechnologiques.

Вы читаете L'age de diamant
Добавить отзыв
ВСЕ ОТЗЫВЫ О КНИГЕ В ИЗБРАННОЕ

0

Вы можете отметить интересные вам фрагменты текста, которые будут доступны по уникальной ссылке в адресной строке браузера.

Отметить Добавить цитату