les ingenieurs, aussi convenait-il de les approcher bruyamment mais de leur parler ensuite a voix basse.

« Bien le bonjour, monsieur Hackworth, dit Cotton.

— Bien le bonjour, Demetrius. Prenez votre temps.

— Je suis a vous dans un instant, monsieur. »

Cotton etait gaucher. Sa main gauche etait glissee dans un gant noir. A l’interieur, etait tisse tout un reseau de structures rigides invisibles a l’?il nu : moteurs, capteurs de position, stimulateurs tactiles. Les capteurs relevaient la position de la main, l’angle de pliage de chaque jointure, et ainsi de suite. Le reste de l’equipement etait destine a lui procurer la sensation de toucher de vrais objets.

Les mouvements du gant etaient limites a un domaine grossierement hemispherique d’un rayon moyen d’une coudee ; tant qu’il gardait le bras a peu pres pose sur son accoudoir douillet en elastomere, sa main etait libre. Le gant etait relie a un reseau de fils infinitesimaux qui emergeaient des filieres disposees ca et la autour du poste de travail. Les filieres jouaient le role de bobines motorisees : elles laissaient du mou ou, au contraire, tiraient le gant dans l’une ou l’autre direction, afin de simuler des forces exterieures. En fait, il ne s’agissait pas de moteurs mais de petits organes qui produisaient le fil a la demande et, quand il fallait le retendre ou donner une secousse, le reaspiraient et le digeraient. Chaque filament etait ceint d’un manchon protecteur en accordeon de deux millimetres de diametre, destine a empecher des visiteurs imprudents de se trancher les doigts sur ces fils invisibles.

Cotton travaillait sur une espece de structure complexe formee sans doute de plusieurs centaines de milliers d’atomes. Hackworth put le noter car chaque poste de travail etait dote d’un mediatron projetant une image bidimensionnelle de ce que voyait l’utilisateur. Cela facilitait la tache des surveillants qui arpentaient les allees et pouvaient ainsi verifier d’un coup d’?il la tache de chaque employe.

Hackworth nota avec peine que les structures sur lesquelles travaillaient tous ces gens semblaient bien encombrantes, quoiqu’il ait effectue lui aussi un travail analogue durant plusieurs annees. L’ensemble du personnel de Merkle Hall travaillait sur des produits de consommation de masse, laquelle en general ne se montrait guere exigeante. Les concepteurs travaillaient en symbiose avec de gros logiciels qui se chargeaient des taches repetitives. C’etait un moyen rapide pour concevoir des produits, avantage essentiel quand il s’agissait de coller a un marche aussi capricieux qu’impressionnable. Mais les systemes concus ainsi finissaient toujours par etre enormes. Un programme de conception automatique ne pouvait reussir a faire marcher un truc qu’en y rajoutant des atomes.

Qu’ils concoivent des grille-pains ou des seche-cheveux nanotechnologiques, tous les ingenieurs de cette salle enviaient le poste d’Hackworth a la Commande, ou la concision etait une fin en soi, ou pas un atome n’etait gache et ou chaque sous-systeme etait specifiquement concu pour une tache precise. Un tel travail exigeait intuition et creativite, toutes qualites qui n’avaient pas vraiment cours a Merkle Hall. Mais de temps a autre, a la faveur d’une partie de golf, d’une seance de karaoke ou d’un simple cigare, Durig ou l’un de ses collegues surveillants pouvait evoquer un jeunot qui semblait montrer des dispositions.

Et parce que lord Alexander Chung-Sik Finkle-McGraw financait le projet sur lequel travaillait en ce moment Hackworth, le prix n’entrait pas en ligne de compte. Ce projet etait le Manuel illustre d’education pour Jeunes Filles. Le Duc ne souffrait ni faux-fuyant, ni solutions de facilite, la Commande s’etait donc depassee sur ce projet et le moindre atome pouvait se justifier.

Malgre tout, il n’y avait rien de franchement passionnant dans la conception d’une alimentation pour le Manuel illustre, formee pour l’essentiel d’accumulateurs identiques a ceux utilises partout, des jouets aux appareils aeriens. Aussi Hackworth avait-il delegue cette partie de la tache a Cotton, histoire de voir un peu s’il avait du potentiel.

La main gantee de Cotton voletait et sondait comme un taon englue au milieu d’une toile noire. Sur l’ecran mediatronique relie a son poste de travail, Hackworth vit qu’il avait saisi un sous-ensemble de taille moyenne (du moins selon les criteres de Merkle Hall), qui devait appartenir a un systeme nanotechnologique bien plus vaste.

La charte de couleurs utilisees avec ces phenomenoscopes representait les atomes de carbone en vert, ceux de soufre en jaune, d’oxygene en rouge et d’hydrogene en bleu. Vu de loin, l’assemblage de Cotton avait une dominante turquoise parce qu’il etait, pour l’essentiel, forme de carbone et d’hydrogene, et que, a la distance ou etait situe Hackworth, les milliers d’atomes individuels fusionnaient. L’ensemble formait un reseau de longues tringles rectilignes mais quelque peu herissees, qui s’entrecroisaient a angle droit. Hackworth y reconnut un systeme logique a barrettes – un ordinateur mecanique.

Cotton essayait de le fixer a un autre element plus grand. Hackworth en deduisit que le processus d’auto- assemblage (normalement essaye en premier) n’avait pas du fonctionner correctement ; c’est pourquoi Cotton essayait d’inserer la piece a la main. Cela ne reglerait pas le probleme initial, mais le retour d’effort kinesthesique transmis par les fils jusqu’a sa main lui permettait de savoir quelles bosses s’alignaient ou non avec les creux correspondants. C’etait une approche intuitive, une pratique formellement proscrite par les enseignants a l’Institut royal de nanotechnologie mais fort repandue chez ces vilains garcons si adroits de leurs doigts qui etaient les collegues d’Hackworth.

« D’accord, dit enfin Cotton, je vois le probleme. » Sa main se relaxa. Sur le mediatron, le sous- assemblage derivait a l’ecart du groupe principal, entraine par son inertie, puis il ralentit, s’arreta et se mit a revenir vers lui, attire par d’infimes forces de Van der Waals. La main droite de Cotton reposait sur un petit clavinote ; il pressa une touche qui gela la simulation puis, remarqua avec approbation Hackworth, il agrippa l’ensemble du clavier durant plusieurs secondes, le temps de composer un message. Dans le meme temps, il avait retire du gant sa main gauche pour pouvoir oter l’appareil de sa tete ; tampons et courroies laissaient des marques nettes a la racine des cheveux.

« C’est le maquillage intelligent ? demanda Hackworth en indiquant l’ecran.

— Prochaine etape. La commande a distance.

— De quelle maniere ? Par irvu ? » Il fallait entendre l’Interface de Reconnaissance vocale universelle.

« Une variante specialisee, du moins, oui, monsieur », confirma Cotton. Puis, baissant la voix : « On dit qu’ils envisageaient un maquillage equipe de nanorecepteurs pour evaluer la reponse epidermique, le pouls, la respiration et ainsi de suite, afin de reagir a l’etat emotionnel du porteur. Ai-je besoin d’ajouter que ce probleme cosmetique superficiel fut le pretexte pour les entrainer vers les eaux troubles et profondes du debat philosophique…

— Quoi ? la philosophie du maquillage ! ?

— Reflechissez-y, monsieur Hackworth – la fonction du maquillage est-elle de reagir a nos emotions… ou bien precisement le contraire ?

— J’avoue que ces eaux me passent deja au-dessus de la tete…

— J’imagine que vous voulez en savoir plus sur l’alimentation de Runcible », dit Cotton, utilisant le nom de code du Manuel illustre. Cotton n’avait aucune idee de ce que pouvait etre Runcible, hormis le fait que son alimentation devait avoir une autonomie relativement importante.

« Oui.

— Les modifications que vous aviez demandees sont effectuees. J’ai effectue les tests que vous aviez specifies, plus quelques autres dont j’ai eu l’idee – l’ensemble est consigne ici, dans ces documents. » Cotton empoigna la lourde poignee de laiton du tiroir de son bureau, et marqua une pause d’une fraction de seconde, le temps de laisser agir la logique integree de reconnaissance d’empreintes digitales. Le tiroir se deverrouilla et Cotton l’ouvrit, revelant le sempiternel fourbi d’un tiroir de bureau, y compris plusieurs feuilles de papiers – des blanches, des imprimees, des griffonnees, une derniere enfin qui etait vierge, a l’exception du mot RUNCIBLE inscrit en haut, dans la stricte calligraphie de Cotton. Cotton la sortit et s’adressa a elle : « Transfert de tous les privileges de Demetrius James Cotton a M. Hackworth.

— John Percival Hackworth recipiendaire, dit Hackworth en saisissant la feuille. Merci, monsieur Cotton.

— A votre service, monsieur.

— Page de couverture », dit Hackworth a la feuille, et bientot il vit des images et du texte imprime, et les images s’animerent – montrant schematiquement le cycle d’un systeme a phase-machine.

« Si je ne suis pas trop indiscret, allez-vous bientot compiler Runcible ?

— Aujourd’hui, sans doute, dit Hackworth.

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