propulses par leurs minuscules turbines. Les turbs emettaient un imperceptible sifflement aigu, comme une lame de rasoir vrillant l’air, mais multiplie par la quantite de gousses audibles, cela engendrait un fond sonore pas franchement agreable.
A trop lutter contre le vent, une gousse voyait sa batterie s’epuiser. Elle se dirigeait alors vers une de ses voisines pour aller la titiller. Toutes deux s’accouplaient dans les airs comme deux libellules, ce qui permettait a la plus faible de se regenerer. Le systeme comprenait en outre des aerostats de plus grande taille baptises auto- nourrices, qui croisaient en permanence tout au long du reseau pour reapprovisionner un certain nombre de gousses, selectionnees au hasard, et ces gousses redistribuaient ensuite l’energie a leurs voisines. Si l’une d’elles estimait avoir un probleme mecanique, elle envoyait un message et une gousse neuve sortait aussitot des ateliers de la Securite royale, sous la source Victoria, pour la relever afin qu’elle puisse rentrer au bercail se faire decompiler.
Comme avaient pu le decouvrir quantite de gamins de huit ans, il etait impossible d’escalader le rideau de ronces a chien car les gousses n’avaient pas une poussee suffisante pour supporter le moindre poids ; votre pied reussissait simplement a ecraser la premiere. Celle-ci essayait alors de se degager mais, si elle etait embourbee ou si ses turbines s’enrayaient, une autre venait prendre sa place. De la meme raison, on pouvait toujours essayer d’oter du rideau une gousse et l’emporter. Quand il etait gosse, Hackworth avait realise cet exploit et pu constater que plus la gousse s’eloignait de sa place assignee, plus elle se mettait a chauffer, tout en l’informant poliment, sur un ton sec et martial, qu’il ferait mieux de la relacher au risque d’encourir un certain nombre de consequences vaguement ebauchees. Mais, aujourd’hui, vous pouviez en piquer une ou deux si ca vous chantait : une autre venait simplement les remplacer : une fois qu’elles s’apercevaient qu’elles avaient quitte la grille, les gousses s’auto-neutralisaient instantanement pour se transformer en inoffensifs souvenirs.
Cette approche conviviale ne signifiait pas pour autant que les tentatives d’effraction restaient ignorees, ou que l’on approuvait de telles activites. Vous pouviez a tout moment franchir la grille en ecartant les gousses sur votre passage –
Sauf si l’envahisseur etait microscopique. C’etait la principale menace de nos jours. Un exemple entre mille : la Mort rouge, alias l’
Un emporte-piece avait la forme d’un cachet d’aspirine, mais avec des faces legerement bombees pour mieux supporter la pression ambiante ; car, a l’instar de la plupart des engins nanotechnologiques, il etait pour l’essentiel empli de vide. On y trouvait deux turbines centrifuges, montees sur le meme axe mais tournant en sens inverse pour annuler l’effet gyroscopique. Le declenchement s’effectuait de plusieurs facons ; la plus primitive etait une simple bombe a retardement de sept minutes.
La detonation dissolvait les liens maintenant les helices centrifuges, de sorte que des milliers de microscopiques engins balistiques s’echappaient soudain, transpercant sans difficulte la mince coque protectrice. Chaque balisticule declenchait une onde de choc, qui provoquait etonnamment peu de degats au debut : engendrant des perturbations lineaires limitees, arrachant un fragment d’os. Mais bientot, elles ralentissaient pour repasser sous la vitesse du son, et c’est la que l’accumulation des ondes de choc provoquait un bang sonique. Des lors, tous les degats se produisaient simultanement. Selon la vitesse initiale de l’helice centrifuge, ceux-ci pouvaient intervenir au-dela d’un rayon plus ou moins grand du point de detonation ; tout ce qui se trouvait plus pres demeurait intact, mais tout ce qui se trouvait a proximite etait reduit en bouillie ; d’ou le terme d
Une telle invention ne pouvait que susciter des inquietudes : le Phyle A ne pourrait-il subrepticement introduire quelques millions de charges mortelles dans le corps des membres du Phyle B et marquer une avancee technologique definitive vers la concretisation du reve antique et banal de reduire instantanement en bouillie une societe entiere ? On avait assiste a quelques tentatives en ce sens, on avait du organiser quelques obseques de masse, mais pas tant que ca. Ces engins etaient delicats a controler. Lorsqu’un individu en ingurgitait un, il pouvait aussi bien se loger dans le corps que passer dans la chaine alimentaire et se trouver recycle dans le corps d’un etre aime. Mais le probleme le plus grave demeurait le systeme immunitaire de l’hote, qui provoquait un bouleversement histologique suffisant pour abattre la victime presumee.
Ce qui agissait dans un corps pouvait agir ailleurs, raison pour laquelle les phyles avaient desormais leur propre systeme immunitaire. Le paradigme du bouclier inexpugnable ne fonctionnait plus a l’echelle nanoscopique ; on pouvait toujours se frayer un passage. C’est pourquoi toute clave bien defendue s’entourait d’une zone d’interdiction aerienne infestee d’immunocules – de microscopiques aerostats concus pour traquer et detruire les intrus. Dans le cas d’Atlantis/Shanghai, l’epaisseur de cette zone ne descendait jamais sous les vingt kilometres. Sa frange interieure etait une ceinture verte qui s’etendait de part et d’autre de la haie de ronces a chien, et sa frange exterieure s’appelait les Territoires concedes.
Le temps y etait toujours brumeux, a cause de tous les immunocules en suspension dans l’air qui formaient des germes de condensation de la vapeur d’eau. Il suffisait de fixer attentivement le brouillard, en louchant un peu, pour decouvrir qu’il etincelait, piquete par l’eclat d’une myriade de minuscules projecteurs : les faisceaux lidar des immunocules qui balayaient l’espace. Le lidar etait analogue au radar, sauf qu’il fonctionnait dans une gamme d’ondes plus courtes, detectables par l’?il humain. Ce scintillement de lumieres impalpables marquait la trajectoire des minuscules flottes de guerre qui se traquaient implacablement dans le brouillard, s’affrontant tels des sous-marins et des destroyers dans les eaux noires de l’Atlantique Nord.
Un beau matin, en regardant par la fenetre, Nell vit que le monde etait comme passe a la mine de plomb. Voitures, velocipedes, quadrupedes, jusqu’aux moto-patineurs : tous laissaient derriere eux un sillage de tourbillons noirs qui s’elevaient dans l’air.
Harv venait de rentrer d’une escapade nocturne. Nell hurla en le voyant : il ressemblait a un spectre noir comme le charbon, avec deux excroissances monstrueuses sur le visage. Il ota son masque filtrant, revelant en dessous une peau d’un rose grisatre. Il lui sourit de toutes ses dents blanches, puis se forca a expectorer. Methodiquement, pour chasser les entrelacs glaireux niches au fond de ses alveoles pulmonaires et les projeter dans la cuvette des toilettes. Il s’arretait de temps a autre pour reprendre son souffle, et l’on entendait alors un faible sifflement issu du fond de sa gorge.
Harv ne fournit aucune explication mais continua de vaquer a ses affaires. Il devissa les excroissances de son masque pour en extraire deux receptacles noirs qui souleverent de petites tempetes de suie quand il les jeta par terre. Il les remplaca par deux autres, blancs, sortis d’un emballage en Nanobar, mais a la fin de la manipulation, ils etaient deja macules par ses doigts noircis – les volutes de ses empreintes etaient parfaitement visibles. Il eleva l’emballage en Nanobar a la lumiere pour l’examiner quelques instants.
« Protocole ancien », dit-il d’une voix rauque avant de le lancer dans la poubelle.
Puis il approcha le masque du visage de Nell, passa les sangles derriere sa tete, les serra. Les longs cheveux de la petite fille s’etaient pris dans les boucles, ca la tirait, mais ses objections furent assourdies par le
