masque. Elle devait a present forcer legerement pour respirer. Le masque pressait contre son visage lorsqu’elle inhalait et chuintait quand elle expirait.

« Garde-le, lui dit son frere. Ca te protegera du toner.

— C’est quoi, le toner ? » marmonna-t-elle. Sa voix n’arrivait pas a passer, mais Harv avait devine la question en lisant dans ses yeux.

« Des mites, expliqua-t-il. En tout cas, c’est ce qu’ils racontent au Cirque a Puces. » Il ramassa l’une des masses noires extraites du masque et lui donna une pichenette. Une nuee de cendres s’en echappa, telle une goutte d’encre lachee dans un verre, qui reste en suspension sans monter ni descendre. On y voyait etinceler une poussiere lumineuse, comme de la poudre magique. « Tu vois, c’est plein de mites. C’est avec les etincelles qu’elles dialoguent, expliqua Harv. Il y en a dans l’air, dans l’eau, la nourriture, partout. Et elles sont en theorie soumises a des regles, appelees protocoles. Et il y a un protocole tres ancien qui dit qu’elles ne doivent pas abimer les poumons. Elles sont censees se diviser en fragments inoffensifs si jamais on en respire. » Parvenu a ce point, Harv marqua une pause theatrale, se forcant a cracher une nouvelle glaire noire d’ebene, que Nell imagina truffee de fragments de mites inoffensifs. « Mais il se trouve que certains enfreignent ces regles. Ne se conforment pas aux protocoles. Et je suppose que lorsqu’on a trop de mites qui se fragmentent dans les poumons, tous ces millions de fragments ne sont peut-etre plus si inoffensifs que ca. Toujours est-il que les gars du Cirque aux Puces disent que, parfois, les mites se battent entre elles. Imagine par exemple qu’un type a Shanghai invente une mite qui ne suive pas le protocole, qu’il en fasse fabriquer tout un stock par son matri-compilateur et qu’il les expedie sur la rive opposee, vers la clave de la Nouvelle-Atlantis, pour aller espionner les Vickys, voire pour leur faire du mal. Aussitot, un Vicky – un des gars de l’Application du Protocole – va inventer une autre mite chargee de traquer et tuer la premiere : et voila, c’est la guerre. Eh bien, c’est ce qui se passe aujourd’hui, Nell. Des mites qui se battent entre elles. Cette poussiere – on l’appelle le toner – c’est en fait les cadavres de toutes ces mites.

— Quand est-ce que la guerre sera finie ? » demanda Nell, mais Harv ne l’entendit pas, car il venait d’etre pris d’une nouvelle quinte de toux.

Finalement, il se releva et s’enroula autour du visage une bande de Nanobar blanc. L’emplacement devant sa bouche se mit aussitot a virer au gris. Il ejecta les cartouches vides de son antimite et le rechargea avec des neuves. L’appareil ressemblait a un pistolet, mais il aspirait l’air au lieu de tirer des projectiles. On le chargeait de cartouches cylindriques garnies de papier accordeon. Sitot mis en route, on l’entendait aspirer l’air et (fallait-il esperer) les mites a travers le papier. Les mites restaient collees dessus. « Bon, faut que j’y aille », dit-il en pressant une ou deux fois la detente du pistolet. « On sait jamais ce qu’on peut trouver. » Et il se dirigea vers la porte, laissant sur le sol de noires empreintes de toner, bientot dissipees par le courant d’air souleve par son passage, comme s’il n’avait jamais ete la.

Hackworth compile le Manuel illustre d’education pour Jeunes Filles ; specificites de la technologie sous-jacente

La Commande etait une batisse victorienne au sommet d’une colline, long batiment boursoufle d’ailes, de tourelles, d’atriums et de venteuses verandas. Hackworth n’avait pas un grade suffisant pour meriter une tourelle ou un balcon, mais il beneficiait malgre tout d’une vue agreable sur un jardin de buis et de gardenias. Bien qu’invisible lorsqu’il etait installe a son bureau, il pouvait toujours le sentir, surtout quand la brise venait de la mer.

Runcible etait pose sur le plan de travail, sous la forme d’une pile de papiers, presque tous signes JOHN PERCIVAL HACKWORTH. Il deplia le document fourni par Cotton qui continuait de derouler sa petite animation industrielle. Cotton avait manifestement pris son pied. Meme si l’on n’avait jamais vire personne pour usage excessif de realisme photographique, Hackworth avait decide de puiser sa signature stylistique personnelle dans les formulaires de depot de brevet du dix-neuvieme siecle : dessins au trait, en noir et blanc, ombres a l’aide de hachures presque microscopiques, et textes aux polices de caracteres demodees, aux contours legerement irreguliers. Cela fascinait les clients – ils voulaient toujours agrandir les diagrammes sur les mediatrons du salon. Cotton avait pris le coup. Il avait dessine son diagramme dans un style analogue, et c’est pourquoi sa batterie nanotechnologique haletait sur la page, telle la vue en coupe du train reducteur de quelque cuirasse edwardien.

Hackworth posa le document de Cotton sur le dessus de la pile, qu’il taqua plusieurs fois sur son bureau pour essayer, manie superstitieuse, de lui donner un semblant d’ordre. Puis il l’emporta vers un angle de la piece, pres de la fenetre, ou tronait un nouveau meuble, recemment amene par le porteur : un classeur en merisier monte sur des roulettes en cuivre. Il lui arrivait a la taille. Le dessus etait equipe d’un mecanisme de laiton poli – un lecteur de documents automatique muni d’un plateau amovible. Un portillon a l’arriere trahissait la presence d’une prise d’Alim d’un centimetre de section, typique du materiel domestique mais etonnamment faible pour de l’industrie lourde, surtout si l’on songeait que ce meuble contenait l’un des ordinateurs les plus puissants existant au monde – cinq centimetres cubes de logique a barrettes originaire de la Commande. Il consommait aux alentours de cent kilowatts, fournis par la partie supraconductrice de l’Alim. Une telle puissance devait etre dissipee, pour eviter que l’ordinateur ne soit reduit en cendres en meme temps que la majeure partie du batiment. Se debarrasser de cette energie avait ete un defi bien plus grand pour les ingenieurs que la logique a barrettes proprement dite. La derniere version du protocole de l’Alim avait integre une solution : un dispositif annexe pouvait desormais en extraire de la glace, par fragments microscopiques, et restituer de l’eau chaude en echange.

Hackworth posa la pile de documents sur le plateau d’alimentation qui surmontait la machine, puis il ordonna a celle-ci de compiler Runcible. Il y eut un bruit de jeu de cartes qu’on bat : c’etait le lecteur qui saisissait par le coin chacune des pages, le temps d’en extraire le contenu. Le cordon souple de l’Alim, qui courait du mur jusqu’au classeur, se mit a tressauter et se raidir orgasmiquement, au rythme des entrailles de l’ordinateur aspirant de phenomenales rafales de glace hypersonique et recrachant de l’eau chaude. Une ramette de papier tout neuf apparut dans le plateau de sortie du classeur.

Sur la premiere feuille du document, on pouvait lire :

« RUNCIBLE, VERSION 1.0 – CARACTERISTIQUES COMPILEES »

La seule autre chose qui soit visible etait une illustration du produit fini, executee avec ce rendu de simili- gravure qui etait la signature d’Hackworth. L’objet ressemblait tout a fait a un livre.

Tout en descendant le vaste escalier helicoidal pour gagner la plus vaste et la plus centrale des cours interieures de la Commande, Hackworth repensait au crime imminent qu’il allait commettre. Il etait largement trop tard desormais pour faire machine arriere. Cela l’enervait d’avoir inconsciemment pris sa decision plusieurs mois auparavant, sans avoir songe a marquer le coup.

Meme si la Commande etait plus un atelier de conception que de fabrication, elle disposait de ses propres matri-compilateurs, dont deux d’assez bonne taille – cent metres cubes. Hackworth avait reserve un modele de bureau, de volume plus modeste : cent litres. L’usage de ces compilateurs etait reglemente, aussi s’identifia-t-il d’abord, avec son projet. La machine daigna alors accepter le document. Hackworth dit au matri-compilateur de commencer sans plus tarder, tout en surveillant l’operation derriere la paroi transparente de diamant massif ouvrant sur l’environnement eutactique.

L’univers etait une accumulation de desordre, ou les seuls elements interessants etaient les anomalies organisees. Hackworth avait un jour emmene sa famille canoter sur un etang dans le parc : les extremites des rames jaunes engendraient des tourbillons serres, et Fiona, qui avait appris toute seule la physique des liquides a force d’experimentations telles que renverser des verres ou barboter dans son bain, exigea une explication sur l’origine de ces trous dans l’eau. Penchee par-dessus le plat-bord, Gwendolyn la maintenant par la ceinture de sa robe, elle voulut tater ces fameux tourbillons, desireuse de les comprendre. Le reste de l’etang, banale etendue liquide sans ordre particulier, etait sans interet.

Nous ignorons les tenebres de l’espace pour ne preter attention qu’aux etoiles, surtout lorsqu’elles paraissent s’ordonner en constellations. « Gratuit comme l’air qu’on respire », dit-on souvent, mais Hackworth

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