les voir a l’?uvre de pres, quand ils etaient entres chez eux pour arreter Rog, le petit copain de Maman. Rog n’etait pas a la maison, il n’y avait que Nell et Harv, alors Harv les avait fait entrer et asseoir dans le sejour, et il etait alle leur chercher du the. Harv leur avait dit quelques mots en dialecte de Shanghai, et ils avaient souri en lui ebouriffant les cheveux. Il avait dit a Nell d’aller dans sa chambre et de ne pas en sortir, mais Nell avait desobei pour les epier. Il y avait trois policiers, deux en uniforme et un en civil, et ils etaient restes assis a regarder un truc au mediatron en fumant des cigarettes, jusqu’au retour de Rog. Ils s’etaient alors disputes avec lui et l’avaient embarque, et il n’avait pas cesse de gueuler tout du long. Apres ca, Rog n’etait plus jamais revenu, et Tequila s’etait mise a sortir avec Mark.

Contrairement a Rog, Mark avait un boulot. Il travaillait a la clave de la Nouvelle-Atlantis, comme laveur de carreaux dans les maisons des Vickys. Il rentrait tard en fin d’apres-midi, creve et crasseux, et filait dans leur salle de bains prendre une bonne douche. Des fois, il demandait a Nell de venir l’y rejoindre pour lui recurer le dos, parce qu’il n’arrivait pas tout a fait a atteindre un point juste au milieu. Des fois, il regardait ses cheveux et lui disait qu’elle aurait bien besoin d’un bain, alors elle otait ses vetements et rentrait sous la douche avec lui et il l’aidait a se laver.

Un jour, elle demanda a Harv si Mark l’avait deja lave sous la douche. Ca vexa Harv qui se mit a lui poser tout un tas de questions. Plus tard, Harv en parla a Tequila, mais Tequila le disputa et l’envoya dans sa chambre avec la joue toute rouge et boursouflee. Puis Tequila parla a Mark. Ils s’engueulerent dans le salon, et les coups resonnaient a travers les murs, tandis qu’Harv et Nell restaient blottis ensemble dans le lit du premier.

Cette nuit-la, Harv et Nell firent semblant de dormir, mais Nell entendit Harv se lever et se glisser hors de l’appartement. Elle ne le revit pas du reste de la nuit. Au matin, Mark se leva et partit au travail, puis Tequila se leva a son tour, se tartina de maquillage et partit travailler.

Nell resta seule toute la journee, a se demander si Mark allait lui redemander de prendre une douche avec lui ce soir-la. Elle se doutait, a la reaction de son frere, que ces douches etaient une mauvaise chose, et, quelque part, c’etait chouette de le savoir, parce que ca expliquait pourquoi ca la genait. Elle ne savait pas trop comment empecher Mark de la forcer a prendre la douche cet apres-midi. Elle en parla a Dinosaure, Canard, Peter et Pourpre.

Ces quatre creatures etaient les seuls animaux qui avaient survecu au grand massacre perpetre l’annee d’avant par Mac, un des petits copains de Maman qui, dans un acces de rage, avait ete chercher dans la chambre de Nell toutes ses poupees et peluches pour les balancer dans le broyeur.

Quand Harv l’avait rouvert quelques heures plus tard, il avait decouvert que tous les jouets s’etaient volatilises, a l’exception de ces quatre-la. Il avait explique que le decomp’ n’agissait que sur les objets qui etaient sortis du MC et rejetait tout ce qui avait ete fabrique « a la main » (un concept delicat a expliquer). Dinosaure, Canard, Peter et Pourpre etaient de vieux machins uses qui avaient ete fabriques « a la main ».

Quand Nell leur eut narre son histoire, Dinosaure, plein de bravoure, lui dit qu’elle devrait se battre contre Mark. Canard avait bien quelques idees, mais c’etaient des idees stupides, parce que Canard n’etait qu’un petit bonhomme. Peter estimait qu’elle aurait interet a fuir. Pourpre lui conseilla de recourir a la magie et de saupoudrer Mark de poudre de fee ; une partie devait agir comme les mites utilisees (a en croire Harv) par les Vickys pour se proteger contre les indesirables.

Il restait dans la cuisine des restes de nourriture rapportee la veille par Tequila, y compris des baguettes avec des petits mediatrons encastres a l’interieur, comme ca, des mediaglyphes couraient dessus pendant que vous mangiez. Nell savait qu’elles devaient etre remplies de mites pour creer ces mediaglyphes, alors, elle en prit une en guise de baguette magique.

Elle avait aussi un ballon argente qu’Harv lui avait concocte dans le MC. Il s’etait depuis entierement degonfle. Elle s’avisa qu’il pourrait lui faire un chouette bouclier, pareil a celui qu’elle avait vu sur le bras d’un chevalier dans l’un des ractifs de son frere. Elle alla s’asseoir sur son matelas dans l’angle de sa chambre, Dinosaure et Pourpre devant elle, Canard et Peter derriere, et, la, elle attendit, serrant bien fort sa baguette magique et son bouclier.

Mais Mark ne revint pas. Tequila rentra et se demanda ou il etait, mais elle ne parut pas se formaliser de son absence. Finalement, Harv arriva tard dans la soiree, alors que Nell etait deja couchee, et elle le vit dissimuler quelque chose sous son matelas. Le lendemain, Nell alla voir : c’etaient deux lourdes baguettes, longues d’une trentaine de centimetres, reliees par un court troncon de chaine, et l’objet etait macule d’une matiere brun-rouge devenue collante et croutee.

La fois suivante qu’elle vit Harv, ce dernier lui affirma que Mark ne reviendrait jamais, qu’il etait un de ces pirates contre qui il l’avait mise en garde, et que si quiconque s’avisait de nouveau de lui faire la meme chose, elle devrait s’enfuir, et crier tres fort, et prevenir aussitot Harv et ses amis. Nell etait abasourdie ; jusqu’a cet instant, elle n’avait pas encore saisi a quel point les pirates pouvaient se montrer fourbes.

Hackworth rejoint Shanghai par la Chaussee ; ruminations

La Chaussee reliant New Chusan a la Zone economique de Pudong etait la seule raison d’exister d’Atlantis/Shanghai, puisqu’il s’agissait en fait d’une ligne d’Alimentation titanesque, maintenue par de colossales culees rocheuses a chaque extremite. Du point de vue de la masse & du cash flow, le territoire physique de New Chusan proprement dit etait un poumon de corail intelligent respirant dans l’ocean : c’etait ni plus ni moins la source de toute l’economie de consommation chinoise, son unique fonction etant de deverser des megatonnes de nanomateriaux dans le reseau d’Alim qui irriguait l’Empire du Milieu et se ramifiait toujours plus, atteignant chaque mois quelques millions de paysans supplementaires.

Sur l’essentiel de sa longueur, la Chaussee rasait le niveau des plus hautes marees, mais le troncon central formait une arche d’un kilometre de long pour laisser passer la navigation ; non pas qu’on eut encore vraiment besoin de navires, mais quelques contrebandiers recalcitrants et quelques agents de voyages imaginatifs continuaient de sillonner l’estuaire du Yangzi a bord de jonques qui semblaient bien fragiles sous l’arche catenaire de la grande Alim, une image qui faisait resonner la corde sensible du contraste antique-moderne chez tous les nostalgiques du National Geographie. Une fois parvenu a son apogee, Hackworth put apercevoir a babord et a tribord d’autres Chaussees identiques, reliant les faubourgs de Shanghai a d’autres iles artificielles. Nippon Nano avait des faux airs de Fuji, avec sa ceinture d’immeubles de bureau au ras de la cote, surmontes de residences privees, d’autant plus cotees qu’elles etaient situees plus en hauteur, dominees a leur tour par une ceinture de terrains de golf, tout le tiers superieur etant reserve aux jardins, aux forets de bambous et autres formes d’environnement naturel microgere. Dans la direction opposee, on decouvrait un petit fragment d’Hindoustan. La geotecture de leur ile tenait moins de la periode moghole que de la sovietique, aucun effort n’etant fait pour voiler son c?ur industriel sous quelque fractal artifice. Tapie a une dizaine de kilometres de New Chusan, elle sabotait plus d’une perspective couteuse et servait de pretexte a nombre de blagues douteuses aux depens des meteques. Hackworth ne se joignait jamais a ces railleries parce qu’il etait mieux informe que la majorite des gens et savait que les Hindoustanis etaient fort bien places pour ecraser Victoriens et Nippons rivalisant au coude a coude pour investir la Chine. Ils etaient aussi futes, bien plus nombreux, et eux, ils comprenaient l’esprit paysan.

Du sommet de l’arche, Hackworth avait une vue sur la plaine entourant Pudong et, au-dela, sur le quartier de tours de la metropole. Comme toujours, il etait frappe par l’etat de delabrement avance des villes anciennes et par les hectares sacrifies, au long des siecles, afin de resoudre l’eternel probleme du deplacement des marchandises : autoroutes, ponts, lignes de chemins de fer avec leurs voies de garage luisantes et leurs gares enfumees, canalisations, lignes electriques, installations portuaires – depuis le simple appontement pour jonques et sampans jusqu’aux quais a cargos encombres de dockers, voire aux terminaux porte-conteneurs –, aerodromes… Hackworth s’etait plu a San Francisco et il avait bien eu du mal a resister a ses charmes, mais Atlantis/Shanghai l’avait impregne de cette idee que toutes les vieilles cites du monde etaient sinon vouees a disparaitre, au mieux a survivre comme parcs a theme, et que l’avenir etait aux villes nouvelles, nees directement du substrat rocheux, atome par atome, et aux lignes d’Alimentation integrees, comme les capillaires dans un organisme vivant. Les anciens faubourgs de Shanghai, depourvus d’Alim ou bien equipes de lignes aeriennes encore arrimees a des pieux de bambou, lui semblaient terriblement inertes, pareils a un opiomane accroupi au milieu d’une rue bondee, soufflant entre ses dents un mince filet de fumee odorante, et perdu dans un reve tres

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