l’energie, de sorte que bon nombre se trouvait assez vite a court de jus. Leurs constructeurs compensaient ces handicaps par le nombre.

Presque toutes les mites etaient connectees, d’une maniere ou de l’autre, au systeme immunitaire victorien, et, dans ce nombre, il y avait une majorite d’immunocules dont la tache etait de deriver dans les eaux troubles du littoral de New Chusan et de traquer avec leur lidar toute mite qui enfreindrait le protocole. Des qu’elles l’avaient trouvee, elles tuaient l’intruse en s’y accrochant pour ne plus la lacher. Le systeme victorien recourait aux methodes darwiniennes pour creer des tueurs adaptes a leur proie, ce qui etait elegant et efficace mais conduisait a la creation de tueurs bien trop bizarres pour avoir ete concus par l’homme, tout comme l’homme, s’il avait cree le monde, n’aurait jamais imagine une creature comme le rat-taupe. Le Dr X zooma posement sur un tueur particulierement insolite, enserrant dans une etreinte mortelle une mite sans marque. Cela ne signifiait pas obligatoirement qu’Hackworth avait ete infecte dans sa chair, mais plutot que ces mites mortes, noyees dans la poussiere d’une table quelconque, s’etaient encastrees dans sa peau lorsqu’il avait pose la main dessus.

A titre d’exemple du genre de bestiole qu’il recherchait effectivement, Hackworth avait apporte une teigne recuperee dans la chevelure de Fiona apres une promenade dans le parc. Il l’avait montree au Dr X qui avait saisi aussitot, et fini par la trouver. Elle se differenciait completement de toutes les autres mites, parce que, comme toute teigne qui se respecte, sa seule mission etait de s’accrocher a tout ce qui passait a sa portee. Elle avait ete generee quelques heures auparavant par un matri-compilateur de la Commande, lequel, selon les instructions d’Hackworth, en avait seme plusieurs millions d’exemplaires a la surface exterieure du Manuel illustre. Un bon nombre s’etait ainsi trouve enchasse dans son epiderme lorsqu’il avait saisi le livre a sa sortie.

Beaucoup se trouvaient encore sur l’exemplaire reste a son bureau, mais Hackworth l’avait prevu. Ce qu’il fit bien comprendre, histoire d’empecher le Dr X et ses sbires de se faire des idees : « La teigne est dotee d’une horloge interne, expliqua-t-il, qui provoque sa desintegration douze heures apres sa sortie du compilateur. Il nous reste six heures pour extraire l’information. Qui est cryptee, evidemment. »

Le Dr X, pour la premiere fois de la journee, sourit.

Le Dr X etait l’homme ideal pour cette tache, a cause meme de sa douteuse reputation. C’etait un specialiste de retro-ingenierie. Il collectionnait les mites artificielles comme quelque chasseur de papillon victorien toque. Il les dissequait atome par atome pour voir comment elles fonctionnaient et, des qu’il avait decouvert quelque innovation astucieuse, il l’engrangeait jalousement dans sa banque de donnees. Comme la plupart des innovations etaient le resultat de la selection naturelle, le Dr X etait en general le premier etre humain a en avoir connaissance.

Hackworth fabriquait, le Dr X peaufinait. La distinction etait pour le moins aussi ancienne que l’ordinateur numerique. Les premiers creaient une nouvelle technologie, puis ils l’appliquaient de nouveau au projet suivant, en n’ayant explore que les grandes lignes de leur potentiel. Les seconds etaient moins respectes car ils donnaient l’impression de stagner du point de vue technologique : ils bidouillaient des systemes qui n’etaient plus a la pointe de la technique, mais ils leur faisaient cracher tout ce qu’ils avaient dans le ventre et parvenaient a leur faire realiser des trucs que leurs concepteurs n’auraient jamais imagines.

Le Dr X selectionna une paire de bras manipulateurs au milieu de sa panoplie d’accessoires d’une variete peu commune. Certains, copies de modeles neo-atlanteens, nippons ou hindoustanis, etaient familiers a Hackworth ; d’autres, en revanche, etaient des appareils bizarrement naturalistes qui semblaient avoir ete arraches a des immunocules neo-atlanteens – des structures issues de l’evolution plus que de la creation technologique. Le Docteur utilisa deux de ces bras pour saisir la teigne. C’etait un megafullerene recouvert d’aluminium, ceint d’une couronne d’epines barbelees, dont plusieurs s’ornaient de lambeaux de peau en brochette.

Suivant les instructions d’Hackworth, il fit pivoter la teigne jusqu’a reveler un fragment depourvu d’asperites. Une depression circulaire, marquee d’une succession reguliere de trous et de bosses, etait encastree dans la surface de la balle, tel un collier d’amarrage au flanc d’un vaisseau spatial. Sur sa circonference, on voyait gravee la marque du constructeur : IOANNI HACVIRTUS FECIT.

Le Dr X n’avait pas besoin d’explication. C’etait un port standard. Il avait sans doute une demi-douzaine de bras manipulateurs prevus pour s’y accoupler. Il en selectionna un, man?uvra pour encliqueter son extremite, emit une commande vocale en dialecte de Shanghai.

Puis il ota l’appareil de sur sa tete et regarda son assistant lui verser une nouvelle tasse de the. « Ca va chercher dans les combien ? demanda-t-il.

— Aux alentours d’un teraoctet », repondit Hackworth. C’etait une unite de volume de stockage, pas de temps, mais il savait que le Dr X n’avait pas besoin de ce genre de precision.

La boule de fullerene contenait un derouleur a bandes a machine-phase : huit bobines montees en parallele, equipees chacune de tetes d’enregistrement-lecture. Les bandes etaient des chaines de polymeres dotees de groupes lateraux differents qui representaient les uns et les zeros logiques. C’etait un composant de serie, le Dr X savait donc deja que des qu’il aurait recu l’instruction de vidage de memoire, celui-ci s’effectuerait avec un debit de l’ordre du milliard d’octets a la seconde. Hackworth venait de lui indiquer que le contenu total enregistre sur les bandes etait d’un trillion d’octets, de sorte qu’ils allaient devoir attendre plus d’un quart d’heure. Le Dr X en profita pour quitter la piece, aide de ses assistants, afin de s’occuper d’une partie des autres activites paralleles de son entreprise, connue sous le terme officieux de Cirque aux Puces.

Hackworth quitte le laboratoire du Dr X ; nouvelles meditations ; un poeme de Finkle- McGraw ; une rencontre avec des bandits

L’assistant du Dr X ouvrit la porte a toute volee et fit un signe de tete plein d’insolence. Hackworth remit vivement son haut-de-forme et quitta le Cirque aux Puces ; il plissa aussitot les paupieres, assailli par la puanteur de la Chine : odeur de fume, comme le fond de cent millions de theieres emplies de lapsang souchong, melee de celle, douceatre et terreuse, de la graisse de porc, avec des touches soufrees de poulets plumes et d’ail brulant. Il avanca en tatant les paves du bout de sa canne, jusqu’a ce que ses yeux commencent a accommoder. Il se retrouvait soulage de plusieurs milliers d’ucus. Un investissement non negligeable, mais le meilleur qu’un pere puisse rever d’effectuer.

Le quartier du Dr X se trouvait au c?ur historique de Shanghai remontant a la dynastie Ming, un labyrinthe de minuscules batisses de briques revetues de stuc gris et couvertes de tuiles, souvent ceintes de murs stuques. Aux fenetres des etages saillaient des tringles de fer ou l’on mettait secher le linge, de sorte que, dans ces rues etroites, les maisons donnaient l’impression de se battre en duel. Le quartier etait proche des fondations de l’ancien mur d’enceinte. Destine a proteger la ville de la convoitise des ronins nippons, on l’avait abattu et remplace par un boulevard circulaire.

Cette zone appartenait a l’Empire exterieur, ce qui signifiait que les diables etrangers avaient le droit d’y circuler, pour autant qu’ils soient escortes par des Chinois. Au-dela, quand on s’enfoncait dans la vieille ville, se trouvait, disait-on, un fragment de l’Empire du Milieu proprement dit – le Celeste Empire, le CE, comme les autochtones se plaisaient a le baptiser – ou nul etranger n’etait admis.

Un assistant conduisit Hackworth jusqu’a la frontiere, et il mit pied dans la Republique cotiere de Chine, un pays entierement different qui comprenait, entre autres, quasiment tout le reste de Shanghai. Comme pour mieux souligner ce fait, on voyait a tous les coins de rue des adolescents vetus a l’occidentale, qui ecoutaient de la musique bruyante, sifflaient les femmes, bref, ignoraient tout de leurs devoirs filiaux.

Il aurait pu prendre un auto-pousse, qui etait, en dehors des velos et des planches a roulettes, le seul vehicule assez etroit pour circuler dans les vieilles rues. Mais on ne pouvait jamais prevoir a quelle forme de surveillance etait soumis un taxi de Shanghai. Un gentleman de la Nouvelle-Atlantis quittant le Cirque aux Puces en pleine nuit, cela ne pouvait qu’exciter la curiosite des gendarmes, qui avaient a tel point intimide la pegre qu’ils brulaient de s’occuper a autre chose. Seuls des sages, des devins ou des specialistes de physique theorique

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