auraient pu speculer sur les eventuelles relations (si relations il y avait) entre l’etonnant champ d’activite de la police de Shanghai et une veritable tache d’application de la loi.
On pouvait le regretter, mais pas Hackworth, qui sillonnait le dedale de ruelles de l’ancien comptoir francais. Une poignee d’individus traversa furtivement un carrefour quelques rues plus loin, reflet de la lueur sanglante d’un mediatron sur le patchwork de leurs ensembles en Nanobar – le genre de tenue que seuls avaient besoin de porter des malandrins. Hackworth se rassura en se disant qu’il devait surement s’agir d’une bande d’un des Territoires concedes, venue par la Chaussee. Ils ne prendraient quand meme pas le risque de venir agresser un gentleman en pleine rue, pas a Shanghai. Hackworth evita malgre tout le carrefour. N’ayant jamais commis quoi que ce soit d’illegal de toute son existence, il realisa soudain, non sans surprise, qu’un agent de police inflexible s’averait une ressource cruciale pour des criminels d’un genre plus imaginatif tels que lui.
A bien des reprises cet apres-midi, Hackworth s’etait senti submerge de honte et, chaque fois, il l’avait combattue par le raisonnement : que commettait-il de si reprehensible ? Il ne commercialisait aucune des nouvelles technologies dont Lord Finkle-McGraw avait finance le developpement par la Commande. Il ne tirait aucun profit personnel. Il cherchait simplement a offrir une meilleure place dans le monde a ses descendants, ce qui etait la responsabilite d’un pere.
L’ancienne Shanghai etait proche de la riviere Huangpu ; les mandarins d’antan la contemplaient depuis le kiosque de leurs jardins. Quelques minutes plus tard, Hackworth passait sur un pont et entrait a Pudong ; naviguant dans d’etroites ravines bordees de gratte-ciel illumines, il se dirigea vers la cote, situee quelques kilometres plus a l’est.
C’est son invention de la baguette mediatronique qui avait sorti Hackworth de l’anonymat de la base pour le catapulter parmi l’elite de la Commande. A l’epoque, il travaillait a San Francisco. La compagnie menait une intense reflexion sur tout ce qui etait chinois, cherchant a surpasser les Nippons qui avaient reussi a creer un riz passable (avec deja cinq varietes !) par generation directe a partir de l’Alim, ce qui court-circuitait radicalement la foire d’empoigne du systeme riziere/coolie, et permettait a deux milliards de paysans de raccrocher definitivement leur chapeau conique pour se consacrer enfin a des loisirs serieux – et qu’on n’aille pas s’imaginer que les Nippons n’avaient pas deja des suggestions pour occuper ce temps libre. Au siege de la boite, apres avoir longuement rumine l’avance ehontee des Nippons en matiere de riziculture nanotechnologique, un petit genie decida que la seule solution etait de les doubler par la production en masse de repas complets, du rouleau de printemps au gateau de sesame interactif a message numerique. Hackworth herita de la tache apparemment triviale de programmer le matri-compilateur pour extruder les baguettes.
De nos jours, creer ce genre d’ustensile en plastique etait d’une simplicite crasse – polymere et nanotechnologie etaient aussi indissociables que le dentifrice et son tube. Mais Hackworth, qui avait mange son content de bouffe chinoise lorsqu’il etait etudiant, n’avait jamais pu se faire aux baguettes en plastique, si traitreusement glissantes entre les doigts gauches d’un
Ces baguettes, il les voyait aujourd’hui partout. Pour les Lords actionnaires, l’idee avait represente des millions ; pour Hackworth, un nouveau cheque en fin de semaine. C’etait precisement cela, la difference de classes.
Il ne s’en tirait pas trop mal, compare a la majorite du reste de la planete, mais ca lui restait quand meme sur le c?ur. Il voulait plus pour Fiona. Il voulait que Fiona ait elle aussi sa part de l’actionnariat. Et pas seulement quelques sous places dans les fonds communs de placement, mais une solide position dans une entreprise importante.
La seule solution etait de lancer sa propre entreprise et de la mener a la reussite. Hackworth y avait reflechi plus d’une fois, mais sans jamais le faire. Il n’aurait trop su dire pourquoi ; les bonnes idees, il en avait a revendre. Puis il nota que la Commande etait pleine de gens debordant de bonnes idees qui ne se resolvaient jamais a lancer leur propre boite. Et il avait rencontre bon nombre de seigneurs influents, passe un temps considerable avec Lord Finkle-McGraw pour mettre au point Runcible, et vu qu’ils n’etaient pas franchement plus malins que lui. La difference etait moins affaire d’intelligence innee que de personnalite.
Il etait trop tard pour qu’il en change, mais il n’etait pas encore trop tard pour sa fille.
Avant que Finkle-McGraw ne soit venu lui soumettre l’idee de Runcible, Hackworth avait consacre beaucoup de temps a soupeser la question, en general tandis qu’il arpentait le parc pour promener Fiona, juchee sur ses epaules. Il savait qu’il devait lui paraitre distant, meme s’il l’aimait enormement –, mais c’etait uniquement parce que, des qu’il etait avec elle, il ne pouvait s’empecher de songer a son avenir. Comment pourrait-il lui inculquer l’attitude emotionnelle de la noblesse – ce courage de savoir risquer sa vie, fonder une entreprise, et peut-etre recommencer, en cas d’echec des efforts initiaux ? Il avait lu les biographies d’un certain nombre de pairs remarquables et il y avait releve certains points communs.
Alors qu’il s’appretait a renoncer et a les attribuer au simple hasard, Lord Finkle-McGraw l’avait invite a son club et, sans preambule, il avait precisement aborde le meme probleme.
Finkle-McGraw ne pouvait empecher les parents de sa petite-fille Elizabeth de l’envoyer dans ces memes ecoles pour lesquelles il avait perdu tout respect ; il n’avait pas le droit d’intervenir. Son role de grand-pere etait de passer les caprices et d’offrir des cadeaux. Alors, pourquoi ne pas lui offrir un cadeau susceptible de lui fournir les ingredients qui faisaient justement defaut a ces fameuses ecoles ?
Cela semblait ingenieux, avait dit Hackworth, ebahi par la desinvolture de l’ecart de conduite de McGraw. Mais quel etait donc cet ingredient ?
Je n’en sais rien au juste, avait dit Finkle-McGraw, mais, pour commencer, j’aimerais que, rentre chez vous, vous reflechissiez au sens du mot
Hackworth n’eut pas a reflechir bien longtemps, peut-etre parce qu’il ruminait lui-meme ces idees depuis un bon bout de temps. La graine germait dans son esprit depuis plusieurs mois deja, mais sans avoir fleuri, pour la meme raison qui empechait toutes ses idees de se concretiser en entreprises. Quelque part, il lui manquait un ingredient, et il le realisait maintenant, cet ingredient etait la subversion. Lord Alexander Chung-Sik Finkle- McGraw, incarnation de l’institution victorienne, etait un individu subversif. Il etait malheureux parce que ses enfants n’etaient pas subversifs et il etait horrifie a la perspective qu’Elizabeth soit eduquee dans la tradition indigeste de ses parents. Aussi essayait-il a present de subvertir sa propre petite-fille.
Quelques jours plus tard, le stylo en or fixe sur la chaine de montre d’Hackworth carillonna. Il tira une feuille de papier vierge et demanda son courrier. Le texte suivant apparut sur la page :
LE CORBEAU
CONTE DE NOEL, NARRE PAR UN ECOLIER
A SES PETITS FRERES ET S?URS
par
Samuel Taylor Coleridge (1798)
